« Élise et les nouveaux partisans » : pour que la France ne soit pas oublieuse de son passé

Les éditions Delcourt publient Élise et les nouveaux partisans, de Dominique Grange et Tardi. L’album plonge ses racines dans les crises sociales et coloniales de la France, des années 1950 aux années 1980.

Le point de vue adopté par les auteurs est celui d’Élise, une jeune femme rejoignant Paris à la fin des années 1950 et s’y enracinant dans les mouvements radicaux de gauche. L’héroïne de Dominique Grange et Tardi a une sensibilité artistique forte. Elle expérimente le travail à la chaîne dans les usines et y découvre un système aliénant, déshumanisant, où le moindre petit chef devient le relais orwellien du grand capital. Élise est de toutes les manifestations, de tous les combats anti-coloniaux et anti-capitalistes. Elle s’insurge contre la violence des CRS, contre les rafles, contre les « comités d’accueil » (des ratonnades organisées), contre les bidonvilles (Nanterre, Digue des Français…). Conscientisée par des cours de philosophie, on la trouvera notamment dans les cortèges de mai 1968, au sein de Gauche Prolétarienne, en soutien à la cause palestinienne ou dissimulée sous une fausse identité et traquée par les forces de l’ordre.

En noir et blanc, autofictionnel, Élise et les nouveaux partisans est précieux en ce sens qu’il témoigne d’une France en proie à ses propres démons. Les « souillures » du préfet Papon, la mort de Pierre Overney ou de Malik Oussekine, la ghettoïsation (la Goutte d’Or, par exemple), les groupuscules d’extrême droite tels Ordre Nouveau, les nombreux abus policiers constituent autant d’éléments à charge d’une société malade, perçue à travers les yeux critiques d’une militante maoïste. Le récit national testamentaire se double d’une radiographie des organisations gauchistes et les auteurs ne manquent pas de narrer la manière dont le premier donne du grain à moudre aux secondes. Élise est un visage plaqué sur des structures anonymisées et souvent réduites à quelques idées reçues ou figures médiatiques tronquées. L’expression de ses convictions, l’énonciation de ses conditions de vie dégradées (et parfois dégradantes, notamment en prison), l’effeuillage de ses réseaux confèrent une assise romanesque à une réalité politique à la fois si proche et si éloignée du lecteur lambda.

Ce que Dominique Grange et Tardi portent ici en bandoulière, c’est une histoire populaire de la France des années 1950-1980. Une France dans laquelle les ouvriers maghrébins contribuent aux succès de Renault ou Peugeot tout en étant parqués dans des bidonvilles dépourvus d’eau et d’électricité. Un pays, celui des Droits de l’homme, où les « événements » d’Algérie, le racisme, les violences policières et l’exploitation économique s’apparentent à des taches ineffaçables. Des réminiscences qui se parent pourtant d’une actualité brûlante, à l’instar des voltigeurs motoportés ou des dénonciations incessantes du journaliste David Dufresne. Élise et les nouveaux partisans crédite aussi la culture (et notamment la musique) de vertus fédératrices et protestataires. Si l’album ne peut prétendre ni à l’exhaustivité ni au pluralisme des opinions, il n’en demeure pas moins pertinent et salutaire.

Élise et les nouveaux partisans, Dominique Grange et Tardi
Delcourt, novembre 2021, 176 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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