« Morgue pleine » : insondable guêpier

Avec Morgue pleine, Max Cabanes et Doug Headline adaptent un polar à tiroirs de Jean-Patrick Manchette. Alors qu’il envisage de se retirer des affaires, l’enquêteur Eugène Tarpon se greffe malgré lui à une affaire criminelle bien plus compliquée qu’il n’y paraît…

Paris, printemps 1973. Le temps est maussade. L’enquêteur privé Eugène Tarpon envisage de fermer boutique et de retourner en province. Il faut dire que les clients sont rares, pour ne pas dire inexistants. L’ex-gendarme n’a d’ailleurs plus un radis sur son compte en banque. Il s’alcoolise pour oublier. Ses échecs professionnels, mais aussi son passé sulfureux, où il répondit un jour à un manifestant armé d’un pavé par une grenade qui le laissa sans vie. Le héros créé par Jean-Patrick Manchette traverse les premières pages de Morgue pleine comme un homme désincarné. Il n’écoute pas les propositions de Foran, qu’il éconduit vigoureusement, et se désintéresse complètement du sort d’un gérant d’une boîte de jazz-rock régulièrement racketté. C’est la sculpturale « Memphis Charles », cascadeuse pour le cinéma, qui va finalement parvenir à éveiller sa curiosité en lui racontant avoir retrouvé sa colocataire égorgée, tout en précisant aussitôt qu’elle ne peut appeler la police en raison de la drogue et des explosifs qui se trouvent à leur domicile.

Là est le début d’une enquête aux multiples inconnues, où un enquêteur sur le fil du rasoir (alcoolisé, ruiné, en manque de sommeil, puis kidnappé et affamé) va devoir démêler le vrai du faux avec l’aide d’un journaliste juif, Jean-Baptiste Haymann, qu’il vient à peine de rencontrer. Eugène, « un homme brisé par l’alcool et le remords » (d’après le commissaire Coquelet), est bientôt enrôlé par Gérard, le frère de Louise, la colocataire assassinée. Cette dernière menait une vie des plus romanesques, puisqu’elle travaillait dans l’industrie pornographique et était la fille d’une prostituée et d’un suicidé. Enfin, bien que les soupçons se portent naturellement sur « Memphis Charles », l’enquêteur ne semble pas donner de crédit à cette piste… Tous ces éléments ont leur importance et vont irriguer la trame narrative de Morgue pleine, peuplée de personnages négatifs, dysfonctionnels ou abîmés par la vie. Très découpée et bavarde – l’album est rempli de cartouches dûs au narrateur Eugène Tarpon –, l’adaptation de Max Cabanes et Doug Headline ne manque ni d’humour ni de rebondissements. Il faudra d’ailleurs en attendre les dernières pages pour comprendre précisément de quoi il retourne.

Morgue pleine fonctionne essentiellement grâce à son anti-héros (« Je suis entre les mains d’un ex-gendarme de province totalement inculte », dira « Memphis Charles »). Lassé par une carrière qui ne décolle pas, miné par une hygiène de vie délétère, désormais observé par la police et filé par des inconnus, Eugène Tarpon va mettre les pieds dans des milieux où la vertu n’a plus voix au chapitre : c’est le cas de l’industrie pornographique au sein de laquelle il enquête, mais aussi de la famille de celle qu’on appelait « Griselda ». Apparaissant souvent dépassé par les événements, bien plus réactif que pro-actif, l’enquêteur accompagne en fait le lecteur autant en qualité d’acteur que d’observateur. Finalement, le one-shot de Max Cabanes et Doug Headline s’avère dense, freudien, plutôt astucieux, mais probablement trop verbeux (trop littéraire ?). Cette impression est d’ailleurs renforcée par le découpage des planches, souvent en neuf cases, et le manque d’aération d’un récit où le texte l’emporte clairement sur l’image.

Morgue pleine, Jean-Patrick Manchette, Max Cabanes et Doug Headline
Dupuis, octobre 2021, 104 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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