« Eco » : douleurs, deuil et mutation

Eco, de Guillaume Bianco et Jérémie Almanza, est un conte sur la transition vers l’âge adulte, teinté d’onirisme et de symbolisme.

Eco est la fille de riches couturiers, les Schaklebott, dont les créations s’arrachent à prix d’or par tous les notables des environs. Pour honorer leurs engagements et asseoir une réputation déjà flatteuse, les Schaklebott n’hésitent pas à sacrifier leur enfant sur l’autel du travail. Négligée, souvent contrainte à la solitude et parfois même soumise au « dédain pudique et gêné » de ses parents, Eco est heureuse de se rendre enfin utile lorsqu’on lui confie la livraison de quatre poupées à un puissant Ministre. Elle s’installe à l’arrière de la limousine familiale, qu’Hyppolite conduit à travers une ville intimidante et crépusculaire. En chemin, les deux protagonistes croisent une vieille mendiante à laquelle est suspendu un enfant malade. Il s’agirait d’une princesse déchue, habitant un manoir perché sur les nuages. Charitable, Eco décide de leur offrir les poupées qu’elle est censée apporter au Ministre, en échange de quoi elle se voit gratifiée de quatre amulettes magiques. Ces dernières auraient le pouvoir de donner vie aux inventions sans âme de ses parents. C’est le début d’un long et douloureux déclin : irrémédiablement déshonorés par la décision de leur fille, les Schaklebott perdent tous leurs clients, en viennent à se déchirer et sombrent peu à peu dans une perdition inexpiable. Eco utilise alors ses amulettes pour enfanter quatre compagnons qui l’aideront à surmonter les épreuves qu’elle traverse : Ésope le râleur, Épictète l’amoureux transi, Diogène l’intellectuel, Socrate le muet sensible.

Le temps passe, sans qu’Eco ne parvienne toutefois à le quantifier ni à en saisir les effets. La gamine devient une adolescente, son corps change, mais rien ne l’a préparée à cette soudaine mutation physique. S’estimant victime d’un mauvais sort jeté par sa mère, et se matérialisant par la poussée de ses seins, l’apparition des premières règles ou le développement de sa pilosité, Eco part à la rencontre de la mendiante, en laquelle elle voit une princesse capable de rompre le sortilège qui l’affecte. Il va s’ensuivre toute une série d’événements, souvent tragiques et teintés de symbolisme (avancer en sacrifiant ceux qu’on aime), jusqu’à ce qu’Eco ne s’éveille à l’amour, à la plénitude, au sexe et… à la maternité. Conte sur la transition vers l’âge adulte doté d’une sensibilité louable, Eco s’avère par ailleurs visuellement somptueux. L’album accorde en effet une large place aux dessins, souvent en pleine page, et en en travaillant minutieusement le cadre, le point de vue et l’onirisme. On pourrait à certains égards apparier l’ouvrage de Guillaume Bianco et Jérémie Almanza à Henry Selick, les frères Grimm ou aux ubume du folklore japonais. Probablement trop sophistiqué pour les plus jeunes, Eco amoncelle les trouvailles avec une poésie rare : une « flaque sans fond » métaphorique, une Auberge des Métamorphoses, une réappropriation du mythe de Sisyphe, des poupées érigées en personnifications de besoins fondamentaux de l’enfant, une errance au cours de laquelle les repères temporels sont rompus, des formes-pensées, une dernière marche impossible à franchir… Et cette sentence, qui résonne longtemps après la lecture : « Rien n’est impossible pour qui a déjà tout perdu… »

Eco, Guillaume Bianco et Jérémie Almanza
Soleil, octobre 2021, 232 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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