Illusions perdues de Xavier Giannoli : le tourbillon de la vie

3.5

Xavier Giannoli est le réalisateur des rêves fous, des illusions qui perdurent jusqu’à la chute. Adapter Illusions perdues de Balzac ressemble donc chez lui à une évidence. Avec un grand casting, un sens du rythme et un propos un poil exagéré, il parvient à construire une gigantesque fresque. Fresque dans laquelle nous plongeons comme dans un tourbillon. En salles dès le 20 octobre 2021.

Espérer ou vivre ?

Avec Marguerite, A l’Origine et L’Apparition, Xavier Giannoli a construit une œuvre autour du faux, du fabriqué. Il a conçu un chemin dans lesquels les personnages s’accrochent à des réalités qui les font rêver, avancer, quand bien même elles ne sont que des gouffres. « Ne soyez pas vous même » (la ritournelle du très réussi Tralala) pourrait être le mantra de cette adaptation des Illusions perdues. En s’autoproclamant Lucien De Rubempré, le poète de province Lucien veut monter à Paris, découvrir la grande vie et être publié. Ce presque homme, encore tout adolescent romantique, va se heurter à la vie. S’y fracasser plutôt. A l’aide d’une voix off douce et cruelle (la voix de Xavier Dolan), l’inévitable se déroule sous nos yeux. Un inévitable que pourtant le spectateur a le temps d’oublier tant le tourbillon l’entraîne jusqu’au drame. Un tourbillon qui doit beaucoup au rythme choisi par le réalisateur. Tout va vite, rien ne s’arrête jamais. Les rares temps de pause sont ces fondus au noir qui coupent certaines séquences. Pourtant, pour le héros il n’y a pas de moment de répit. Il est tiraillé entre deux hommes, deux visions, deux désirs : créer et consumer. Il est tantôt Etienne tantôt Nathan, il est « lui » quand il est « eux », bref il est multiple et contradictoire… il est humain. Un humain de la grande comédie humaine.

Ne soyez pas vous même

Le travail de reconstitution de Giannoli doit beaucoup de sa modernité apparente à ses dialogues et à sa musique. On est chez Balzac mais sans l’écriture romanesque ampoulée, tout paraît naturel, enlevé. Si la démonstration est un poil appuyée, cette répétition des trahisons, des arrangements est très révélatrice de la naissance d’un journalisme de commande. Un journalisme tenu par des grands patrons, qui deviennent les « nouveaux chiens de garde ». Un jour on applaudit, le lendemain, il faut huer, cracher, détruire. Tout cet élan est porté par une figure romantique à souhait : amoureux d’une baronne puis d’une actrice. Les décors se prêtent parfaitement à ce romantisme désuet qui devient le piège dans lequel s’enferme Rubempré. Lucien qui veut faire du journalisme pour « éclairer les gens sur le monde » et qui souffle lui-même sur la lumière qui l’éclaire. Il est alors question de cesser d’espérer pour commencer à vivre. Une idée déroutante qui prend peu à peu tout son sens. Il s’agit ici aussi de construire une route qui ne va vers nulle part, de chanter mal toute sa vie en étant ovationnée. Pour Lucien, il s’agit de croire qu’il compte pour ceux qui l’entourent. Qu’il existe quand il ne fait que survivre. Une réflexion sur le journalisme que l’on peut prolonger par la lecture de Il faut sauver les médias de Julia Cagé.

Cœur battant

Le film de Xavier Giannoli est à l’image de son cinéma et de l’auteur qu’il adapte : une fresque ambitieuse, sociale, vorace, qui sait ce qu’elle doit à son époque. On y court à perdre haleine, on y hurle des nouvelles sans les vérifier, on y tombe sans que personne ne s’en émeuve. On y vit par pure polémique, sans saveur. Pour calmer cette ardeur, Giannoli a choisi une photographie qui donne vie aux rues, aux gens, au vice. Loin et c’est tant mieux d’une reconstitution un poil trop numérique à la Eiffel. Bien entendu, il reste le poids du roman, de cette voix off un peu redondante avec les images de cinéma. Mais les 2h30 que dure Illusions perdues sont un instant vertigineux où le monde court à sa perte, s’écrit dans l’urgence, et où pourtant les poètes se mettent à vivre, même blessés au cœur. Et pour nous, comme pour Xavier Giannoli, Illusions perdues s’écrit comme un rêve de cinéma grandeur nature : « Et j’en viens à m’interroger sur le fait que je n’arrive à m’intéresser qu’à des projets où un homme va mentir et son mensonge l’amène à la rencontre de la vérité du monde — c’est ça, À l’origine. Illusions perdues était comme le cœur qui faisait circuler du sang dans mes autres films » (Interview d’octobre 2021).

Bande annonce : Illusions perdues

Fiche technique : Illusions perdues

Synopsis : Lucien est un jeune poète inconnu dans la France du XIXème siècle. Il a de grandes espérances et veut se forger un destin. Il quitte l’imprimerie familiale de sa province natale pour tenter sa chance à Paris, au bras de sa protectrice. Bientôt livré à lui-même dans la ville fabuleuse, le jeune homme va découvrir les coulisses d’un monde voué à la loi du profit et des faux-semblants. Une comédie humaine où tout s’achète et se vend, la littérature comme la presse, la politique comme les sentiments, les réputations comme les âmes. Il va aimer, il va souffrir, et survivre à ses illusions.

Réalisateur : Xavier Giannoli
Scénario: Xavier Giannoli d’après l’oeuvre de Balzac
Interprètes : Benjamin Voisin, Cécile de France, Vincent Lacoste, Xavier Dolan, Salomé Dewaels, Jeanne Balibar, Gérard Depardieu, André Macon
Photographie : Christophe Beaucarne
Montage : Cyril Nakache
Sociétés de production : Curiosa Films, Gaumont,UMédia, France 3 Cinéma, Pictanovo Region Hauts de France,  Gabriel Inc
Distributeur : Gaumont Distribution
Durée : 150 minutes
Genre : Drame historique
Date de sortie : 20 octobre 2021

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Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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