Louloute d’Hubert Viel : retour en enfance

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Hubert Viel propose avec son troisième long métrage, Louloute, un retour aux sources du mal-être pour tenter de l’éradiquer. Une femme en crise revisite son enfance et décide de n’en garder que les jours heureux. Son personnage d’enfant plane alors dans un entre-deux qui permet la rencontre fragile entre le soi enfant et l’adulte qu’on est devenu. Le réalisateur laisse libre court à l’imaginaire tout en encrant son récit dans un réel social et politique au cœur des années 80.

Relire l’enfance 

« De mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux. Je ne veux pas dire que jamais, durant ces années, je n’ai éprouvé de sentiment de bonheur ou de joie. Simplement la souffrance est totalitaire : tout ce qui n’entre pas dans son système, elle le fait disparaître » déclare Edouard Louis dès les premières lignes de son roman En finir avec Eddy BellegueulePour Louise, qui flanche à l’idée de retourner dans la ferme familiale, c’est tout le contraire qui va se produire. A la faveur de retrouvailles impromptues, Louise croise la route de Dimitri, son amoureux d’enfance, qui ne l’a en fait jamais été. Ce dernier peine à reconnaître dans ses traits ceux de Louloute. Pourtant, pour la jeune femme, il suffit d’évoquer la ferme et le départ de son père pour retomber en enfance. C’est à travers ce va-et-vient entre Louloute et Louise qu’Hubert Viel nous fait voyager en enfance. Une enfance vécue par Louloute dans les années 80 dans une ferme laitière normande alors que l’utopie agricole s’effondre et que sa famille implose. Pourtant, c’est un regard doux-sucré et nostalgique (mais jamais trop pop ou coloré) que propose Hubert Viel. Le souvenir se cache ou du moins se construit dans les détails. Pourtant, nous ne sommes pas dans la nostalgie naïve servie à coup de tubes des années 80. C’est autre chose qu’Hubert Viel propose. Habitué des castings d’enfants, (son précédent film Les filles au moyen âge en comptait six au tournage), le réalisateur raconte tout autant la vie d’une fratrie que le parcours d’une petite fille qui regarde son monde disparaître. A l’origine, Hubert Viel avait écrit une conversation, des moments d’enfants, de frères et sœurs. Un récit tel celui de Petite maman peut-être où dialoguent, au milieu des objets d’enfance de la réalisatrice Céline Sciamma, une mère et sa fille, toutes deux enfants.

Regard 

Si Hubert Viel a ajouté du corps à son histoire en la plaçant en pleine crise laitière, il penche lui aussi du côté de la simplicité. Celle avant tout de scruter le visage d’une enfant qui grandit, qui voit, qui veut comprendre, mais à laquelle le monde échappe encore en partie. A ce jeu-là, Alice Henri excelle avec, en miroir, Erika Sainte qui joue Louise adulte avec une fragilité aussi fugace qu’intense. Au contraire, Louloute semble en être l’exacte opposée : la gamine est juchée sur ses deux jambes et ne flanche pas. Elle est présentée comme à part et la caméra ne la quitte pas d’une semelle. Louloute nous regarde, beaucoup d’émotions passant par son visage, autant que nous la regardons évoluer. La musique accompagne ce parcours, à travers deux thèmes notamment, spécialement créés pour l’occasion. Ces thèmes mêlant à la fois des voix d’enfants, de femmes, ainsi que celle du compositeur, Frédéric Alvarez. Une manière de faire écho au projet du film : mêler Louise, Louloute et le regard d’Hubert Viel sur ces années 80 qui sont aussi celles de son enfance.

A ce titre, le film évoque, comme Sciamma ou encore Noemie Lvovsky avec Camille redouble, une forme de nostalgie bienveillante. Capable d’affronter l’inexplicable comme d’idéaliser cette période charnière de la fin de l’enfance, ces réalisations excellent à reconstituer sans figer. Les corps sont en mouvement et les personnages pensent leur enfance comme un dialogue avec le présent. Au point que Louise dit ne plus palper ce qui est réel alors que son enfance lui revient sans cesse, comme un présent qui se répèterait en boucle. Camille redouble voyait Camille retomber en enfance alors qu’elle gardait son corps d’adulte, là où Petite maman mettait en scène deux enfants qui s’avéraient être une mère et sa fille télescopées dans un présent commun totalement réinventé.

Plongée

Chaque fois, le corps construit l’onirisme, il en est la possibilité même. Chez Hubert Viel, c’est un rêve central aussi brutal qu’enivrant qui vient construire cet aspect de conte que revêt le film. On ne sait plus si c’est Louloute qui anticipe la catastrophe, Louise qui la revit en boucle, ou le deuil qui se fait enfin. Et ce n’est pas une scène revécue par deux fois avec une variante qui viendra déconstruire cet entremêlement entre passé et présent. Un peu à l’image de l’enfance surgissant brusquement dans le champ et dans le jardin de Catherine Deneuve (faisant se côtoyer une vielle femme et son souvenir dans le même plan, sans ellipse) dans La Dernière folie de Claire Darling, tout est mélangé et le souvenir n’est plus le passé, il est la vie même. Hubert Viel, au milieu d’un discours très social, d’une reconstitution minutieuse du réel, d’un effet de vie très brute, s’autorise une immense tendresse qui, si elle est imaginée, revêt pour nous le goût de la vérité.

C’est une plongée dans les souvenirs où le plongeur décide tout à coup de ne garder que le meilleur, parce qu’une chute peut parfois s’avérer la plus belle des transitions entre le passé et le présent (faisant écho à la scène d’ouverture où Louise endormie se laisse surprendre par la pluie). L’idée pour Louise étant tout de même de fermer la porte de son enfance pour vivre pleinement sa vie. Elle pourrait alors, pourquoi pas, croiser un nouveau chemin, faire une rencontre toute neuve et partir tel Artémis au cœur d’artichaut (premier long métrage d’Hubert Viel), plonger dans une nouvelle réalité, quel que soit le présent qu’elle décide comme vrai. Et c’est au cinéma que cette vie-là s’écrit, que les souvenirs prennent enfin vie et consolent l’esprit.

Louloute : Bande annonce

Louloute : Fiche technique

Synopsis : Endormie sous la pluie dans un parc, Louise, enseignante, tombe bientôt sur Dimitri. Le professeur d’anglais ne la reconnaît d’abord pas avant de voir en elle Louloute, la camarade de son enfance. C’est à l’école qu’ils se côtoyaient dans les années 80. Louise lui parle de la ferme où elle a grandi, aujourd’hui à l’abandon, avant de la faire revivre sous nos yeux avec ses souvenirs. Dans ce passé, entre crise laitière, moments fraternels et onirisme, Louloute devient de plus en plus réelle et Louise fait le deuil de cette enfance aussi terrible qu’idéalisée.

Réalisation : Hubert Viel
Scénario : Hubert Viel
Interprètes : Erika Sainte, Cyril Texier, Alice Henri, Laure Calamy,  Remi Baranger, Hannah Castel-Chiche, Bruno Clairefond, Pierre Perrier, Anna Mihalcea
Photographie : Alice Desplats
Montage : Fabrice du Peloux
Compositeur : Frédéric Alvarez
Sociétés de production : Bathysphère, Artisans du film
Distributeur : Tandem
Genre : Comédie dramatique
Durée : 88 minutes
Date de sortie : 28 août 2021

Festival

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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