Calme plat sur l’océan et tempête dans les crânes

C’est le calme plat en plein océan Pacifique. John Ingram et sa femme Rae sont comme seuls au monde sur le Saracen, leur voilier, situation idéale pour profiter de leur lune de miel. Sauf que, comme chez Hitchcock (La mort aux trousses), l’imprévu et le danger peuvent surgir de nulle part et de manière inopinée.

Ainsi, un matin, un point noir apparaît à l’horizon. Il s’agit d’un canot qui se dirige vers le Saracen. À bord du canot, un homme jeune nommé Warriner. Une fois sur le Saracen, il sert à John et Rae une histoire qui sort de l’ordinaire : il vient de l’Orpheus (visible à l’horizon), un autre voilier où tous les passagers sont morts, victimes d’une intoxication alimentaire. Pire, ce voilier prend l’eau et il se trouve sur le point de couler. Warriner leur demande donc l’hébergement. Voilà qui est fâcheux : un témoin pour tenir la chandelle. Mais comment ne pas rendre service à cet inconnu ? Pourtant, quelque chose d’indéfinissable (peut-être le fait qu’il arrive sur leur voilier sans avoir particulièrement soif) gêne Ingram. Pour en avoir le cœur net, alors que Warriner bénéficie d’une sieste réparatrice, Ingram prend son propre canot pour aller voir comment les choses se présentent sur l’Orpheus.

Quelques mauvaises surprises

À bord de l’Orpheus (qui porte bien son nom…), Ingram découvre évidemment une situation différente de celle décrite par Warriner. À vrai dire, après avoir pété les plombs, celui-ci cherchait à échapper à une situation devenue insupportable. Ingram comprend alors qu’il a commis une grave erreur en laissant Rae seule en compagnie de Warriner. Il reprend donc son canot pour faire demi-tour. Las, malgré son souci de discrétion à l’approche du Saracen, il fait déjà trop de bruit. Suffisamment pour réveiller Warriner qui comprend la situation et réagit en démarrant le moteur juste avant qu’Ingram puisse remonter à bord. Et comme Rae tente d’intervenir, Warriner l’assomme sans hésitation. Ingram n’a pas d’autre solution que de retourner sur l’Orpheus. La situation est malheureusement impossible, car il voit son propre bateau s’éloigner inexorablement et disparaître à l’horizon.

Du roman au film

L’histoire elle-même est désormais relativement connue, puisque le roman (titre original : Dead calm – 1963) a été adapté au cinéma sous le titre Calme blanc (Phillip Noyce – 1989), avec notamment Nicole Kidman dans le rôle qui la révéla au grand public. Pourtant, on prend un vrai plaisir à lire ce roman qui bénéficie ici d’une nouvelle traduction pour sa parution chez Gallmeister, l’éditeur spécialisé dans les textes en rapport avec la nature. Tout en appréciant le style de l’auteur, on observe le travail d’adaptation. Ainsi, le roman comprend bon nombre de descriptions minutieuses utilisant en particulier un vocabulaire propres aux marins. Autant dire qu’on en profite même si on n’est pas vraiment familier avec tout ce vocabulaire. Dans le film, il était impossible de recourir à du dialogue pour les nombreuses situations en solitaire. Ces situations montrent en particulier Ingram s’activer pour élaborer ce qui pourrait lui permettre de sauver la situation (avec ses caractéristiques propres, le langage cinématographique montre sa capacité à proposer une interprétation tout à fait satisfaisante à un texte descriptif). Ce qu’Ingram a à sauver, c’est son couple, car plus Rae s’éloigne avec le Saracen piloté par Warriner, plus ses chances de retrouver sa femme en vie (si tant est qu’elle y soit toujours) s’amenuisent. En effet, bien qu’il ait relevé soigneusement la direction prise par le navire, Ingram ne peut pas être sûr que celui-ci n’aura pas dévié une fois hors de vue. Et même si Rae trouve le moyen de reprendre le contrôle du Saracen, rien ne dit qu’elle sera en mesure une fois le demi-tour accompli, de foncer droit sur l’Orpheus. La plus légère déviation risque de le faire passer trop loin pour qu’on puisse le repérer. Pour ce qui est de reprendre le contrôle du Saracen, Rae tourne dans sa tête toutes les possibilités. Dans son esprit, il est hors de question de tenter de tuer Warriner. Malheureusement, il semble impossible à raisonner, car ce qu’il fuit est trop puissant dans son esprit pour qu’il puisse envisager de retourner vers l’Orpheus.

Un thriller réussi

Charles Williams se montre captivant, en imaginant une situation dont la complexité se révèle au fil des pages et des chapitres. Il fait sentir l’atmosphère (très tendue) à bord de chacun des deux voiliers, en multipliant les péripéties. Il ne se contente pas de faire sentir tous les aspects techniques de la navigation. Il s’attache également à faire sentir combien la situation s’aggrave avec le temps qui passe et l’éloignement des deux voiliers. Charles Williams se montre très à l’aise pour mettre en lumière la psychologie de ses personnages, ce qui joue un rôle déterminant dans son intrigue mouvementée. On comprend progressivement, avec Ingram, les raisons pour lesquelles un véritable drame s’est joué à bord de l’Orpheus où désormais la situation est quasiment désespérée. Bien évidemment, cela ne l’aide pas spécialement à parvenir à ses fins !

Calme plat, Charles Williams
Gallmeister, mai 2020, 272 pages

 
 
 
 
 
 
 
 
Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Le Principe de Wellington : l’aveu en énigme

Le Principe de Wellington de Nathalie Léger : une commande de scénario sur l’aveu devient une enquête vertigineuse sur l’écriture, la vérité et les masques du « je ». Entre anagnorisis tragique, Wittgenstein, Emily Dickinson et imitation des personnages aimés, la narratrice-écrivaine explore les confins du langage et de la fiction, interroge les affres de la création et la culpabilité, et tisse une émouvante apologie de la relation entre frères et sœurs.

« Géographie du rap » : musique périphérique

Dans "Géographie du rap : Villes et scènes en France et aux États-Unis", le géographe Séverin Guillard étudie les signes et lignes de force qui relient les artistes à leurs villes, ainsi que les inégalités qui séparent les scènes locales des centres de l’industrie musicale. De Lille à Atlanta en passant par Paris, représenter un lieu, c’est aussi revendiquer sa place sur un échiquier complexe.

« Atlas des années 1960 » : les sixties expliquées et illustrées

Cent cartes pour parcourir une décennie que la mémoire tend parfois à réduire à ses refrains et à ses couleurs. Avec cet "Atlas des années 1960", Gordon Kerr et l’illustratrice Claire Rollet font voisiner l’effervescence culturelle, les conquêtes sociales et les lignes de fracture qui traversent le monde.