Dédée d’Anvers et les débuts de Simone Signoret

Même si Dédée d’Anvers n’est pas le premier rôle de Simone Signoret, le film d’Yves Allégret est peut-être le véritable début de la carrière de la grande actrice. Trois ans avant la noirceur absolue de Manèges, Yves Allégret, Simone Signoret et Bernard Blier construisent un drame fort et humain.

Dédée d’Anvers commence par l’image d’une femme, debout sur un quai et regardant les bateaux partir et arriver. Parmi les grandes réussites du film, il faut noter que le réalisateur, Yves Allégret, parvient parfaitement bien à rendre cette ambiance portuaire que l’on avait déjà pu sentir auparavant dans un film comme Quai des brumes, de Marcel Carné. La brume, les bistrots sur les quais remplis de marins venant de tous horizons, les rues aux pavés mouillés, tout est réuni et participe de l’atmosphère si particulière de ce genre de film.
Le décor portuaire est presque obligatoirement rattaché au thème du départ, à la question de savoir qui part et qui reste, ou s’il est possible de partir ou non. Or, dès les premières images, nous avons une jeune femme debout sur le quai et les bateau qui circulent. Yves Allégret implante d’emblée le contraste entre immobilisme et mouvement. Le film se jouera, bien entendu, là-dessus.
Dédée d’Anvers se construit comme une tragédie en trois actes. Le premier acte présente la situation. Très vite, nous apprenons que Dédée est une prostituée, et une des plus onéreuses de la ville. Elle-même se définit comme “une femme qui aime trop les hommes”. Elle est l’exemple de la femme prisonnière de sa condition sociale.

« _ Est-ce que tu te plais ici ?
_ Si je ne me plaisais pas, je partirais.
_ C’est vrai, dans la vie on fait toujours ce qu’on veut”

La réplique est, bien entendu, d’une noire ironie, et rentre parfaitement dans la thématique du film : le portrait d’une femme enfermée, emprisonnée dans une ville étrangère et dans un métier qu’elle ne veut plus assumer. Une femme sans liberté.
Cette absence de liberté est symbolisée par un personnage, Marco (interprété par l’immense Marcel Dalio, un des seconds rôles les plus importants du cinéma français). Il est le souteneur de Dédée. C’est un personnage violent, brutal, intolérant, frustré de n’être qu’un second couteau. Il est un faible qui se fait passer pour un dur, qui aime “prendre des poses”. Dans la maison gérée par Monsieur René (Bernard Blier, forcément génial), Marco n’est toléré que parce qu’il “gère” Dédée. Il représente tout ce qui enferme la jeune femme, tout ce qui l’emprisonne. La question de la liberté se focalisera donc autour de ce personnage.

Le deuxième acte sera déclenché par l’arrivée d’un autre personnage. Il s’appelle Francesco, il est italien et, forcément, c’est un marin. Il représente l’exact opposé de Marco. Francesco est un homme respectueux. Il représente aussi le romantisme de l’aventurier, certes pas forcément honnête, mais qui est capable d’emmener Dédée en voyage.
L’espoir est tel que même René soutient Dédée dans sa volonté d’émancipation face à Marco. Cependant, un sentiment de tragédie plane sur le film.
Allégret sait ne pas employer de gros moyens ou de lourds sabots. Son film reste réaliste, sa réalisation est subtile et jamais trop appuyée. Dès le début, on sent que cet amour avec Francesco ne se concrétisera jamais par une véritable liberté pour Dédée. On sent partout l’ombre de Marco ; il est là comme un danger permanent, menaçant Dédée même à distance.

Même si Dédée d’Anvers n’est pas le premier film de Simone Signoret, il est possible de situer ici le véritable début de sa carrière. En tournant pour la première fois devant la caméra de son mari de l’époque, Simone Signoret déploie tout son art d’un jeu intériorisé. Son personnage de femme soumise qui va se libérer par amour est marquant et digne des grands drames du cinéma français.
L’actrice est aussi formidablement bien entourée, l’ensemble du casting étant d’une qualité rare. Le travail sur les décors et l’ambiance est également une belle réussite. En bref, tout contribue à créer une sorte d’écrin où peut se développer le jeu de Signoret, Blier et Dalio, trio exceptionnel formé de quelques-uns des meilleurs interprètes du cinéma français de l’époque.

Dédée d’Anvers : extrait

https://www.youtube.com/watch?v=ieNknTrDp8s

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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