L’Enfer de Claude Chabrol : la peur du vide

L’Enfer de Claude Chabrol voit se déliter la réalité, le temps et voit au travers de la jalousie, l’une des plus grandes dérives de l’imagination. La pensée, celle qui est incessante, obsessionnelle, compulsive, maladive, a beau être pleine de vie, ou de sens, elle peut usurper la réalité, ou pour le moins, la condamner à être viciée par ses propres certitudes.

M. Duhamel, un vacancier de l’hôtel, dira même à Paul de manière anodine : « Les choses sont encore elles-mêmes mais on les sent en train de se transformer ». Paul et Nelly sont mariés. Il est un travailleur acharné, un hôtelier proche de ses clients et à cheval sur les moindres détails. Nelly, femme charnelle, sublime de beauté, au large sourire, aux courbes voluptueuses, est frivole et aime profiter du moindre rayon de soleil. Ils forment un couple de jeunes mariés, qui semble ne pas fonctionner sur le même point d’égalité. Nelly a beau répéter son amour, lui signifier son affection et sa tendresse, Paul semble perdu lorsque tous les hommes se retournent pour scruter sa femme : Nelly est le seul « élément » sur lequel il n’a pas un plein contrôle. C’est alors une jalousie qui gronde. Une tempête sous un crâne qui finira dans le chaos et le doute le plus abscons.

Car ce qui intéresse Claude Chabrol dans cette chasse aux « sorcières » orchestrée par un homme, jaloux compulsif, ce n’est pas la réalité, mais bel et bien l’interprétation qu’on fait de cette dernière. La question n’est pas de savoir si oui ou non Paul a raison de s’inquiéter, si oui ou non Nelly trompe éhontément son mari. Le film n’est pas une enquête conjugale, mais se veut être le portrait d’un homme qui perd pied et conscience dans un labyrinthe mental (l’espionnage en pleine ville). L’Enfer de Claude Chabrol s’immisce dans un esprit, celui de Paul, observe sa descente aux enfers, suit sa rage incontrôlée, regarde les choses de son point de vue, sans forcément lui donner raison, mettant alors le spectateur dans une drôle de position : où se situe le vrai, où se situe le faux ? Et même si L’Enfer s’avère didactique dans sa mise en forme du trouble cérébral et hitchcockien, ce n’est que pour mieux interagir avec l’organique et le viscéral.

En effet, tout comme la réalité, la raison disparait, et même dans un lieu professionnel et sécurisé, comme le simple cabinet d’un médecin, le film donne vie à une séquence de simulacre, de mise au pilori d’une femme sans qu’on lui laisse la parole et le libre arbitre. M. Duhamel, encore lui, le dira de manière béate et rigolarde après une journée à faire les boutiques : « Le privilège des jolies femmes, nous ruiner ». Sauf que pourtant, dans ce cas précis, et dans bien des cas malheureusement, l’enfer ce n’est pas l’autre : c’est soi-même. C’est le doute, la nocivité de la création et de l’interprétation, c’est cette petite voix dans la tête qui fait dégringoler Paul dans la folie, dans la confusion, qui ne saura plus ce qui est tangible et ce qui est imaginatif. Mais alors, lorsque Paul court après Nelly en train de faire du ski nautique : est-elle en extase, ou est-ce son esprit qui se réapproprie la scène ? Même une simple séance de projection de photo entre convives fait dérailler Paul dans ses propres démons.

La force de Chabrol, outre son casting qui ne pourrait pas être plus parfait entre la divine Emmanuelle Béart aux allures de pin-up de calendrier et le tempétueux François Cluzet, c’est de ciseler les contours de cette chute. Avec la limpidité de sa mise en scène, la précision de son scénario qui éviscère toute forme de gras, accentuant les rouages progressifs et schématiques des personnages, calfeutrant parfaitement cet environnement ensoleillé, festif, propice à la sensualité et aux dérapages, le cinéaste s’aventure idéalement entre les genres. Avec cette figure du polar de province, celle du drame familial jusqu’au huis clos paranoïaque voire fantastique, L’Enfer tisse sa toile et agrippe le spectateur jusqu’à trouver son paroxysme dans un climax « sans fin ». Un pur film de frisson. 

Bande Annonce – L’Enfer

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