Le Cimetière de Prague, d’Umberto Eco : un monde de faussaires

Avec Le Cimetière de Prague, Umberto Eco retrouve le thème du faux, de l’imposture, dans un roman certes non dénué de défauts, mais qui se révèle ludique et audacieux.

Paru en 2010 en Italie et l’année suivante en France, Le Cimetière de Prague est le sixième et avant-dernier roman d’Umberto Eco et s’inscrit, d’emblée, dans une des thématiques importantes de l’intellectuel : le faux, l’illusion.
Le roman se déroule dans la seconde moitié du XIXème siècle et tourne autour de ce que l’on n’appelait pas encore “le complotisme”. Avec un air malicieux et, on le devine presque, un sourire en coin, Umberto Eco s’amuse à démonter le mécanisme complotiste en oeuvre, ici, tout particulièrement contre les Juifs et les francs-maçons. La justesse de son propos est telle que l’on peut voir les rouages de cette mécanique en mouvement encore de nos jours :
_ imaginer une supra-gouvernance secrète, qui dominerait les gouvernements officiels et chercherait à opprimer les nations ;
_ mettre en scène des réunions secrètes où se décideraient le sort du monde et les actions pour réduire les libertés individuelles ;
_ créer un plan dont le but serait de soumettre la chrétienté ;
_ ré-interpréter chaque action (ou non-action) des dirigeants par le biais de ce plan imaginaire.
Mais il ne faut pas croire qu’Umberto Eco a fait là un livre à thèse lourd et sérieux. Le Cimetière de Prague est un roman historique nourri par la culture encyclopédique, l’infinie érudition de son auteur. En effet, Umberto Eco nous affirme qu’à part son protagoniste, tout le reste, dans le roman, est véridique : personnages secondaires (parfois franchement farfelus, il faut bien le dire), événements, livres ou articles, etc.

Le parti pris d’Umberto Eco, dans ce roman, est donc d’inventer un personnage, Simon Simonini, qui va concentrer sur sa personne les différentes théories du complot en vigueur dans la dernière moitié du XIXème siècle. Anticlérical, antimaçonnique et surtout antisémite, le notaire-faussaire va fabriquer de toutes pièces, par commandes privées ou gouvrnementales, de faux actes ou des documents falsifiés dans le seul but de discréditer telle personne ou telle organisation.
Et ainsi, voyageant entre l’Italie et la France, notre protagoniste va être à l’origine aussi bien des Protocoles des Sages de Sion que du faux bordereau sur lequel se basera l’accusation contre le capitaine Dreyfus.
Ce procédé littéraire, visant à créer un personnage pour unir des faits différents relevant de la même logique, est à la fois l’originalité et la limite du roman. À force de vouloir unir les différentes théories complotistes qui ont émaillé l’histoire politique agitée de cette fin de XIXème siècle, Umberto Eco fait un roman qui s’éparpille un peu trop, suite d’événements unis artificiellement. On passe sans transition de Garibaldi aux francs-maçons, des cercles satanistes à la répression de la Commune. Le roman donne l’impression de cumuler les faits historiques réinterprétés par l’esprit détraqué du protagoniste, mais cela manque parfois d’unité.

L’autre défaut du Cimetière de Prague réside dans la mécanique narrative mise en place par Umberto Eco. Un beau jour de la fin du XIXème siècle, Simon Simonini se réveille amnésique. Suivant les conseils d’un neurologue viennois rencontré par hasard (le “docteur Froïde”), Simonini se décide à convoquer ses souvenirs en écrivant un journal et, ainsi, redonner la lumière à une mémoire tombée dans l’ombre. Or, dans le même logement, un autre homme, l’abbé Dalla Piccola, subit exactement la même amnésie et va intervenir, à intervalles réguliers, dans le même journal que Simonini.
Très vite, il devient évident que les deux caractères ne sont que deux facettes d’un même personnage, cependant Eco maintient une sorte de faux suspense rapidement éventé autour de l’identité de Dalla Piccola.
Ce système narratif est totalement cohérent avec le thème du faux, de l’imposture, mais il alourdit un peu le roman. Le début en est laborieux.
Ces défauts gâchent un peu le plaisir de lecture du roman. Mais malgré cela, Le Cimetière de Prague reste un roman savoureux, qui plaira aux amateurs de romans historiques. Eco mêle habilement réalité et fiction. Il reconstitue le débarquement des Mille, la Commune ou l’affaire Dreyfus (dans un des meilleurs chapitres du roman). On croise des personnalités comme Garibaldi, Alexandre Dumas, Esterhazy ou Edouard Dumont.
De plus, comme c’est souvent le cas lorsque l’on parle d’imposture, Le Cimetière de Prague peut se lire aussi comme un roman sur la littérature elle-même, c’est-à-dire l’art de créer des récits fictifs, inventés de toutes pièces, tout en étant plus vrai que nature. La confusion entre fiction et réalité, l’illusion de réel, tout cela, finalement, est l’oeuvre quotidienne des romanciers.
Le Cimetière de Prague est finalement un roman un peu long, un peu lourd, mais globalement malicieux, ludique et érudit.

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

L’affaire Arnolfini : enquête sur un tableau de Van Eyck

« Johannes de Eyck fuit hic 1434… » « La phrase est doublement ambiguë. Elle ne dit pas que le tableau date de 1434, mais que la scène qu’il représente a eu lieu cette année-là. Et elle se garde bien de nous informer si, de cette scène, Van Eyck fut le témoin ou le protagoniste. Elle place le tableau sous le signe du double sens. »

Starlight, une étoile qui brille vivement

« Les êtres sauvages, commença-t-il. Ça m’a toujours paru un peu erroné de dire ça d’eux. Ils ne sont pas sauvages. En tout cas, pas comme la plupart des gens le conçoivent. Observez-les. Voyez comment ils sont les uns envers les autres. Ils sont plus dociles que nous. Je crois que c’est parce qu’ils savent d’emblée comment aimer et que nous, nous devons l’apprendre. Je vois cela en eux. Comment l’amour les rend dociles. Pas seulement entre eux. La nature. Son mystère. L’attraction de la lune. Le ciel. Toute l’atmosphère qui s’en dégage. C’est ce qui m’attire. Cette grande ouverture qu’ils offrent. C’est ce que j’essaie de ressentir quand je suis avec eux. Ce que j’essaie de voir et de saisir, si j’ai de la chance. Cette authenticité. »

Les 7 roses de Tokyo : Où le féminisme s’avère essentiel

« Il a produit de sa poche gauche un paquet de Soleil Levant. Ce que le ravitaillement nous réserve de temps à autre, ce sont des Milan d’or, et pour ce qui est de ces Soleil Levant, à cause de la présence de feuilles de grande renouée, je ne pourrais affirmer qu’elles sont bonnes, avec la meilleure volonté du monde ; cependant, une bouffée de leur fumée me procure une sensation de nicotine jusqu’au bout des doigts et un agréable fourmillement gagne tout mon corps. C’est bien là la plus grande jouissance du fumeur. Je sais comment m’en procurer. Il suffit de bourrer de riz perlé un paquet vide de ces Soleil Levant puis d’aller se tenir devant le débit de tabac du coin, d’attendre le moment où les passants ont disparu pour mettre prestement le paquet sous le nez de la buraliste. La seconde d’après le riz a été escamoté au profit de tabac. »