Quand Tchékhov partit visiter les bagnards de Sakhaline

En 1890, de façon complètement inattendue, Tchékhov quitte Moscou, direction l’Île de Sakhaline, dans l’Extrême-Orient russe. L’écrivain-médecin, déjà célèbre comme dramaturge, part se rendre compte, de visu, de la situation des forçats russes.

A la fin des années 1880, Anton Tchékhov a tout pour être un écrivain comblé. Il sort diplômé de ses études de médecine et trouve dans ce métier une occupation plus philanthropique que vraiment rémunératrice (bien souvent ses patients ne pouvaient pas payer ses prestations). Ses textes connaissaient de grands succès, et les éditeurs se les arrachaient. Sa pièce Ivanov était jouée dans de nombreux théâtres. En 1888, il reçoit même le prestigieux Prix Pouchkine. Et tout cela alors que l’écrivain n’a pas encore trente ans.
Et pourtant, Tchékhov est loin d’être un homme satisfait. Il doit soutenir financièrement sa famille, son père étant régulièrement ruiné. Son frère, le peintre Nikolaï Tchékhov, est mort en 1889 de la même tuberculose qui emportera l’écrivain quinze ans plus tard. Tchékhov n’est plus satisfait de ce qu’il écrit :

«… essais, feuilletons, absurdités, vaudeville, histoires ennuyeuses, nombreuses erreurs et incongruités, kilos de papier écrit, un prix académique, la vie de Potemkine – et pour autant il n’y a pas une seule ligne qui, à mes yeux, aurait un sens littéraire sérieux. Il y a eu beaucoup de travail forcé, mais pas une seule minute de travail sérieux… Je veux passionnément me cacher quelque part pendant cinq ans et m’occuper d’un travail minutieux et sérieux. »

Il a le désir de partir, de changer de vie, au moins pour quelques années.
Or, depuis quelques années, Tchékhov est très intéressé par les affaires judiciaires. Il a d’ailleurs écrit plusieurs livres à ce sujet, comme Le Jugement (1881) ou Chronique Judiciaire (1883). Il fréquente assidûment les tribunaux et s’intéresse au sort des condamnés.

Sakhaline, pourquoi ?
Sakhaline, c’est la plus grande île russe. Elle est située en Extrême-Orient, au Nord du Japon. Depuis 1875, l’île est entièrement la propriété de l’empire russe (en échange des îles Kouriles, qui deviennent alors propriété japonaise) et les autorités tsaristes en font un immense bagne. Des milliers de forçats sont envoyés sur l’île.
Or, en 1890, aucun livre, aucun article n’a jamais été décrit sur la condition des bagnards de Sakhaline. Tchékhov commence alors à s’intéresser à l’île. Il lit des livres sur la géographie, l’histoire ou l’ethnographie de l’île. Avant même de partir, l’écrivain avait déjà pris de nombreuses notes…
Le projet de voyage restera longtemps secret, jusqu’au jour où, en mars 1890, Tchékhov en parle à son éditeur, Alexeï Souvorine. Celui-ci va essayer de le dissuader de partir, arguant du fait que personne ne s’intéressait à Sakhaline. L’écrivain va alors lui répondre :

«Sakhaline ne peut être inutile et sans intérêt que pour une société qui n’y exile pas des milliers de personnes et n’y dépense pas des millions. Après l’Australie dans le passé et Cayenne, Sakhaline est le seul endroit pour étudier la colonisation hors-la-loi ; toute l’Europe s’y intéresse, mais nous n’en avons pas besoin ? »

C’est le 21 avril que Tchékhov quitte Moscou en train. Il traversera la Sibérie, passant par Tomsk et Irkoutsk, puis prendra le bateau pour débarquer sur Sakhaline en juillet. En tout, le voyage aura duré 80 jours, ce qui est un record de rapidité pour l’époque.

Le recensement
Tchekhov n’a pas de papiers officiels pour lui permettre d’aller sur l’île, mais il est médecin, donc il peut se rendre utile. Il annonce qu’il veut faire un recensement exhaustif des habitants de l’île. Les dirigeants locaux, le général Kononovich, chef de l’île, et le gouverneur Korf, lui permettent de se déplacer librement, à condition de ne pas rencontrer de prisonniers politiques (interdiction que l’écrivain ne respectera pas).
L’écrivain va donc se lancer dans un recensement méthodique de l’île. Il va visiter chaque hameau, chaque prison. Il s’intéresse aux premiers habitants de l’île, le peuple Ghiliak (ou Nivkhes), étudie leur vie spirituelle et leur organisation sociale. Il compte le nombre de têtes de bétail, la taille des potagers, etc.
Tchekhov va aussi s’intéresser à l’organisation médicale de Sakhaline. Il visite les hôpitaux, il note tout ce qui manque, il fait même quelques interventions. Il recense les maladies présentes dans l’île et analyse les taux de mortalité.

“J’ai voyagé dans toutes les colonies, je suis allé dans toutes les huttes, je me suis levé tous les jours à cinq heures du matin et tous les jours j’étais dans une forte tension à l’idée que beaucoup n’avait pas encore été fait.”

Les bagnards
Une part importante du travail de Tchekhov sur l’île de Sakhaline concerne les forçats. Il va entrer dans les cellules et discuter avec les prisonniers. La plupart d’entre eux vivent dans des cabanes situées dans les colonies pénitentiaires. Ceux qui causent des difficultés (tentatives d’évasion, violence) sont enchaînés à l’isolement dans des cellules froides et humides. Tous sont régulièrement fouettés.
Parfois la famille des forçats les accompagne, et Tchekhov s’offusque de la présence d’enfants dans des conditions aussi misérables.
Les prisonniers sont considérés comme des parias, et il n’est jamais prévu de les réinsérer. Une fois qu’ils ont effectué leur temps, ils deviennent des colons et l’administration leur attribue un terrain, pris un peu au hasard dans l’île. Les terrains sont toujours trop petits et, bien souvent, non cultivables, et les colons vivent dans la famine. Au bout d’un certain temps, ils ont le droit de devenir des paysans semi-libres et de s’installer sur le continent, en Sibérie, mais il leur est interdit de retourner chez eux en Russie européenne.

Le retour
Tchekhov a rempli environ 10 000 fiches.
13 octobre 1890, il repart à bord d’un bateau. Il passe par Hong-Kong, Singapour et Port-Saïd. Tchekhov débarque le 5 décembre à Odessa et repart en train vers Moscou.
Il mettra trois ans à écrire son livre L’île de Sakhaline (qu’il avait déjà commencé avant son départ, grâce aux renseignements recueillis dans les livres qu’il avait lus). Selon les mots de Tchekhov, c’est « un livre de colère et de douleur. »
Ce n’est pas un roman, mais un témoignage sur ce qu’il a vu sur l’île. Tchekhov alterne faits scientifiques et pensées personnelles. Il établit un parallèle entre la vie des forçats et celle des serfs.
Après la publication du livre, en 1893, des réformes ont été menées par le Ministère de la justice

Sources de l’article :

_ en français :

https://www.liberation.fr/livres/1995/05/18/l-ile-de-sakhaline-aujourd-hui-reedite-constitue-un-cas-unique-dans-l-oeuvre-de-tchekhov-en-1890-le-_132961/

Tchekhov sur l’Île de Sakhaline

https://blogs.mediapart.fr/madame-du-b/blog/021212/le-bagne-au-temps-de-tchekov-lile-de-sakhaline

_ en russe :

https://diletant.media/articles/45290096/

http://chehov-lit.ru/chehov/museum/puteshestvie-na-sahalin.htm

https://sakhodb.ru/local-history/a-p-chehov-i-sahalin/

http://chekhov-book-museum.ru/a-p-chehov-i-sahalin/

http://my-chekhov.ru/referats/007b.shtml

 

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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