« Avicenne » : philosophie, logique et raison en terre d’islam

Docteur en philosophie et traducteur d’arabe, Omar Merzoug publie aux éditions Flammarion une biographie consacrée au philosophe et médecin persan Avicenne (980 – 1037).

Figurant en bonne place parmi les penseurs musulmans les plus notables de l’histoire, Avicenne se distingue par une postérité exceptionnelle, comprenant notamment l’encyclopédie du Shifâ ou Le Canon de la médecine. Ce dernier recouvre l’ensemble des connaissances médicales de son époque et est considéré, aujourd’hui encore, comme l’un des ouvrages les plus importants jamais écrits dans sa discipline. La biographie qu’Omar Merzoug consacre au philosophe et médecin persan a une double utilité : elle retrace étape par étape l’existence d’Avicenne, de son enfance à Bûkhârâ à sa mort à Hamadan, mais elle décrypte également la manière dont il a cherché à « enraciner la raison et la logique en Islam », le plus souvent dans l’adversité et de manière avant-gardiste. Médecin-philosophe, le « fils de Sina » fut aussi métaphysicien, poète, homme d’État, psychologue ou philologue. Son legs comporte quelque 200 ouvrages et traités et son célèbre Canon, salué tant en Orient qu’en Occident, fut réimprimé pas moins de trente-six fois (!).

À Bûkhârâ, alors sous domination samanide, Avicenne grandit dans une famille aisée, entouré de domestiques et instruit par des prescripteurs. Abdallah, son père, est préfet et collecteur d’impôts. Il se convertit à l’ismaélisme, une branche dissidente du chiisme, un fait qui pourrait lui valoir son poste et qu’il se garde bien d’ébruiter. Omar Merzoug profite du récit de l’enfance d’Avicenne pour évoquer, à l’aune de l’islam médiéval, le mariage, les harems, les médersas ou les conflits, d’émirats comme de chapelles. Le jeune Avicenne a une capacité d’apprentissage extraordinaire. À douze ans à peine, il se lance dans la médecine (à laquelle il apportera l’étiologie) et peut déjà se prévaloir d’une maîtrise quasi exhaustive des autres sciences. Il surpasse souvent ses professeurs, dont Ismaïl al-Zahid, étudie le fiqh – le droit canon musulman – et apprend par cœur le Coran. Il cherche à percer à jour les mystères du monde et porte sa curiosité, insatiable, sur toute chose. Aristote, Porphyre, Euclide ou Ptolémée n’auront bientôt plus aucun secret pour lui.

La formation d’Avicenne s’arrête à seize ans, mais il continue d’approfondir ses connaissances en autodidacte. Il se plonge dans la logique formelle d’Aristote, la psychologie, les sciences de la nature, la politique, la physique, les mathématiques… Le penseur al-Fârâbî lui permet de mieux appréhender La Métaphysique d’Aristote. À dix-huit ans, il est déjà le médecin de l’émir, jusqu’à ce que son père décède et qu’il décide de quitter Bûkhârâ pour Gûrgandj, puis Gûrgân, Rayy et Ispahan. Pourchassé par Mahmûd, qui rêve d’en faire sa caution intellectuelle, Avicenne va alors passer de cour en cour, accompagné d’al-Jawzajânî, son secrétaire et fidèle ami. Omar Merzoug raconte par le menu ses voyages, la place qu’il tient auprès des émirs, sa soif intarissable de connaissances et son travail littéraire. Pendant toutes ces années, le philosophe suscite la méfiance des docteurs de la loi. En tant que médecin et philosophe, on l’accuse d’hérésie, ou à tout le moins d’empiéter sur le territoire de Dieu. Avicenne vise pourtant à faire cohabiter la religion et les sciences, avec une subtilité qu’Omar Merzoug parvient très bien à restituer (notamment quant à la Création, l’immortalité de l’âme ou la résurrection spirituelle).

Cette biographie ne permet pas de pénétrer en profondeur la pensée avicennienne. Elle offre en revanche un portrait vertigineux du philosophe persan et de l’islam médiéval. Excommunié par le dogmatique al-Ghazâlî, « l’acmé d’une campagne de calomnies », Avicenne n’en fut pas moins un penseur engagé dans son siècle doublé d’un praticien remarquable. Au XV et XVIe siècle, son Canon fut d’ailleurs le livre le plus diffusé après la Bible ! Omar Merzoug ne manque pas de le rappeler, tout comme il retrace son passage aux côtés de Shams al-Dawla, qui le fera vizir et lui confiera la sûreté de l’État – il finira au cachot après avoir cherché à lutter contre les privilèges de l’armée. Cette période est édifiante en ce sens que le « fils de Sina » faisait preuve d’une abnégation absolue, organisant son temps de manière à dédier ses journées à la politique et ses soirées à ses études philosophico-scientifiques. Au fond, c’est cela qui définit le mieux le personnage : un attrait immodéré pour le savoir, une volonté de décrypter le monde en s’approchant au plus près de la vérité, en proscrivant l’approximation.

Avicenne, Omar Merzoug
Flammarion, mars 2021, 416 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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