L’étrange Monsieur Victor, avec Raimu, en copie restaurée chez Pathé

Les éditions Pathé nous permettent de revoir un film rare, L’étrange Monsieur Victor, de Jean Grémillon, dans une très belle copie restaurée 4K.

Jean Grémillon était contemporain de cinéastes comme Jean Renoir, Marcel Carné ou Julien Duvivier, et mérite, comme eux, d’être classé parmi les très grands réalisateurs français. Il a eu entre autres une période bénie, entre 1937 et 1943, où il a enchaîné cinq films qui comptent parmi les chefs-d’œuvre du cinéma français.
L’étrange Monsieur Victor fait partie de cette période. Et si Grémillon est arrivé sur le film alors que le projet était déjà bien avancé, il a su en faire un film personnel, témoin à la fois de ses procédés cinématographiques personnels et des thématiques de son cinéma.
Nous voici donc dans un Toulon qui, dès les premiers plans, est filmé avec un réalisme documentaire plutôt rare dans le cinéma de fiction de cette époque. Il faut dire que Grémillon a commencé sa carrière dans le documentaire, et cela se remarque. Tout au long du film, les rues de Toulon, sa vie quotidienne, sa population sont montrées avec le plus grand réalisme.
Dans ce décor de bord de mer, Raimu a toute sa place. Si la présence de l’acteur peut surprendre dans le cinéma de Grémillon (de fait, Raimu, qui était une vraie star à l’époque, n’a pas vraiment aimé jouer sous la direction du réalisateur de Gueule d’amour), il se montre à la hauteur des propos de Pagnol, qui estimait que Raimu était le meilleur acteur au monde. Dans un rôle complexe et ambigu, presque un contre-emploi, Raimu surprend. Au début du film, on retrouve l’acteur méridional avec toute sa faconde, ses grands gestes et son aspect immédiatement sympathique, mais très vite il devient plus ambigu, voire effrayant.
Raimu interprète ici un petit boutiquier toulonnais, Victor Agardanne, personnage sympathique, honnête, respectable et respecté de tous. Dans la scène d’ouverture, Victor devient papa, et cette scène permet à Raimu de donner libre cours à sa fantaisie. Mais très vite, on comprend que quelque chose se cache derrière tout cela. Dans son arrière-boutique, c’est une autre comptabilité qui se tient : Victor recèle des objets volés dans la région par un groupe de cambrioleurs dirigés par un certain Amédée.
Or, Amédée menace d’écrire des lettres anonymes pour dénoncer les activités de Victor. Celui-ci tue le truand dans une scène digne des films expressionnistes, et c’est Bastien, un honnête petit cordonnier, dont Amédée avait séduit la femme, qui est accusé à sa place. Bastien est condamné à dix ans de travaux forcés.
A partir de ce canevas, Grémillon va réaliser un film typique de son cinéma. L’étrange Monsieur Victor est d’abord le portrait d’un homme déchiré entre deux partis. A la fois homme honnête, fidèle et juste, et truand, puis assassin. Au fil du film, ce déchirement sera de plus en plus intenable : c’est d’abord à cause de cela qu’il en vient à tuer Amédée, puis ensuite il va s’occuper de la famille de Bastien, voire même l’accueillir secrètement chez lui, bref être à la fois le bienfaiteur et celui qui profite du crime.
Cette dualité va toucher d’autres personnages. Ainsi, Madeleine (extraordinaire Madeleine Renaud, actrice d’une subtilité de jeu rare, et qui tournera encore dans les trois films suivants de Grémillon, dont Remorques), l’épouse de Victor, va être tiraillée entre son rôle de modeste épouse au foyer et les sentiments qu’elle commence à éprouver envers Bastien.
L’une des grandes forces de Grémillon, c’est sa façon de travailler la psychologie des personnages. Alors que le rythme de son film est impeccable, le cinéaste n’hésite pas à interrompre l’action par des plans que l’on peut qualifier de contemplatifs et qui permettent d’approfondir la caractérisation psychologique de ses personnages. Ainsi, tous les personnages, qu’ils soient principaux ou secondaires, ont leur vie intérieure, leurs remords, leurs sentiments inavoués, etc.

L’étrange Monsieur Victor prend, sous certains aspects, des allures de tragédie. Ce mélange entre des questions de morale, de sentiments qui doivent rester cachés, de tiraillement entre une vie cachée et une vie publique, ce sentiment, surtout, que tout est joué depuis les premières scènes, tout cela fait planer sur le film une atmosphère de fatalité.
Mais L’étrange Monsieur Victor est une tragédie sans pathos (ce qui, là aussi, est assez caractéristique du cinéma de Grémillon). Il y a chez Grémillon une discrétion des sentiments, une volonté de ne jamais en faire trop, d’être toujours d’une justesse qui rend ces sentiments encore plus émouvants.

L’étrange Monsieur Victor est présenté dans une superbe copie restaurée. L’image est magnifique et rend parfaitement hommage au talent technique de Grémillon. Le son a été débarrassé de tout bruit parasite ; il faut juste, parfois (rarement tout de même) tendre un peu l’oreille pour entendre certaines répliques.
Le film est accompagné de quatre compléments de programme. Comme d’habitude dans les publications Pathé, il y a une actualité d’époque en lien avec le sujet du film (ici, l’actualité de 1937 traite des bagnes). Il y a aussi un extrait d’interview de Raoul Ploquin, le producteur du film, qui explique avoir eu un différend avec Grémillon au sujet d’une scène du film.
Le principal bonus est un entretien croisé au sujet du film. Les interlocuteurs sont au nombre de quatre : Philippe Roger, maître de conférence en cinéma, Jean-Dominique Nuttens, de la revue Positif, Jean-François Buiré, critique et enseignant, et le réalisateur Paul Vecchiali. Ils évoquent le film, le situent dans la carrière de Grémillon, aussi bien par les thématiques que par les procédés techniques, parlent du rapport de Grémillon avec les acteurs, le producteur ou encore son scénariste dialoguiste fétiche Charles Spaak. Une conversation de haut niveau entre des personnes aussi passionnées que passionnantes.
Enfin, le DVD offre un commentaire audio du film par Philippe Roger.
En bref, tout ce qu’il faut pour non seulement estimer ce film à sa juste valeur, mais aussi remettre Jean Grémillon à sa juste place dans le panthéon du cinéma français.

Caractéristiques du DVD :
Durée du film : 98 minutes
Noir et blanc
Copie restaurée
Version française mono
Sous-titres anglais
Sous-titres sourds et malentendants

Compléments de programme :
_ A l’ombre des persiennes : entretien avec Philippe Roger, Paul Vecchiali, Jean-Dominique Nuttens, Jean-François Buiré (57 minutes)
_ Commentaire audio filmanalyse par Philippe Roger
_ Document d’archive : Raoul Ploquin dans L’histoire du cinéma français par ceux qui l’ont fait (4 minutes)
_ Actualités Pathé d’époque : à propos de la suppression du bagne, 1937 (1 minute)

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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