Tout savoir sur « Les débuts du cinéma en Corée »

Aux éditions Ocrée paraît Les débuts du cinéma en Corée, du scénariste et réalisateur Kang Chang Il. On y revient sur les premières projections au pays du Matin calme, sur l’influence du théâtre japonais ou sur le rôle spécifique des pyŏnsa, ces narrateurs-bruiteurs-traducteurs qui accompagnent, parfois en qualité de vedettes, chaque séance.

Il est difficile de dissocier l’avènement du cinéma en Corée du Sud de son contexte géopolitique. Kang Chang Il ne s’y trompe pas en évoquant les rivalités entre Japonais, Chinois, Russes et Américains, puis en rappelant à quel point la péninsule coréenne fut tiraillée entre ses traditions ancestrales et une modernité tour à tour influencée par la culture nippone ou occidentale. Le principal écueil auquel fut confronté l’auteur est cependant d’ordre pratique : comment traiter de films qui, dans leur immense majorité, ont disparu suite au recyclage du nitrate dont ils étaient pourvus à des fins militaires ? « Nous avons essayé de surmonter cet obstacle en exploitant les archives et les traces laissées par ces œuvres qui n’existent plus. Nous avons adopté la méthode archéologique de Giusy Pisano, qui reconstruit l’objet visuel et sonore à travers différents vestiges. Nous avons étudié un corpus de quarante films produits entre 1919 et 1935, à travers des articles de journaux, des entretiens de cinéastes et des archives discographiques. »

Premières projections

C’est pour rembourser une dette contractée à l’égard des États-Unis que le roi Kojong promeut la projection de films. « Chaque soir de la semaine, plus de mille Coréens venaient acheter un billet du tramway, qu’on appelait alors « l’âne de fer ». Avec ce nouveau transport, ils traversaient le centre de Séoul en regardant les nouveaux bâtiments des ambassades étrangères, les banques, les écoles de langues. Dès qu’ils arrivaient au terminus, ils voyaient Tongdaemun et la centrale électrique. Ils attendaient devant le « centre de photographies animées de Tongdaemun » (Tongdaemun hwaltongsajinso). Comme droit d’entrée, soit ils payaient 10 chŏns, soit ils montraient leur billet de tramway déjà utilisé. Plus de mille entrées par soir : c’était un succès inconcevable. » À ces projections parfois acquittées par des paquets de cigarettes vides (suite à des accords commerciaux) se juxtaposaient les séances organisées par un Français, L. Martin, propriétaire de l’« Hôtel Français », dans le quartier de Sŏdaemun à Séoul. Dans les années 1900 cohabitaient ainsi deux types de projections : celles de Tongdaemun, en plein air, qui s’adressaient à des foules de plus de mille spectateurs et celles de L. Martin, constituées de films Pathé, se déroulant à l’intérieur de l’hôtel selon des modalités occidentales, devant un public trié sur le volet.

Des influences multiples

Le cinéma sud-coréen naissant est redevable au sinp’a japonais, dont le premier représentant n’est autre qu’Otojiro Kawakami. Influencé par le jeu de lumière et la diction occidentale, « il réalise alors que le spectacle peut devenir un moyen d’expression politique, mais qu’il faut pour cela inventer de nouvelles formes d’expression ». Alors que la modernité occidentale arrive au Japon dans la deuxième partie du XIXe siècle, l’écrivain I Injik, parti étudier la science politique à Tokyo, a l’idée d’en exporter les attributs en Corée et ce, afin de renverser le système politique y ayant cours. « Il comprend l’importance du pouvoir des médias : le journal, la presse et le spectacle dans lesquels il peut introduire des messages politiques et des discours : il prône la réforme et le renversement de la société pour se débarrasser du conservatisme de l’ancien régime. » Influencé par le sinp’a japonais, I Injik veut moderniser le pansori dominant en Corée en dynamisant une récitation qu’il juge austère et pas assez chorale. Kang Chang Il restitue clairement et succinctement ces révolutions culturelles préfigurant le nouveau spectacle, mais surtout le cinéma sud-coréens.

Le pyŏnsa

Une figure prend une importance capitale aux premiers temps du cinéma coréen. « L’oralité dans les spectacles cinématographiques jouait un très grand rôle, qui était confié au pyŏnsa. Sa fonction consistait à commenter et animer les films muets. La voix du pyŏnsa permettait aussi de suivre l’intrigue. » Et Kang Chang Il de rappeler alors les tâches spécifiques du pyŏnsa. Il est à la fois bruiteur et bonimenteur. Il sert à « surmonter le silence dans la salle de spectacle » en usant de sa voix, d’un style volontiers fleuri et en effectuant la traduction des intertitres étrangers (au départ, les salles coréennes diffusent essentiellement des productions françaises et américaines). Le spectacle se déroule alors en trois parties. La première partie – Chŏnsŏl – est l’explication générale du film prononcée par un assistant du pyŏnsa. La deuxième – Chungsŏl – se rapporte à l’interprétation faite par le pyŏnsa. La troisième – Husŏl – relève une nouvelle fois de l’assistant et comporte la publicité ou les annonces des films futurs. Kang Chang Il indique que le pyŏnsa peut dans une certaine mesure se confondre avec les stars actuels de cinéma : il est célèbre, populaire et parfois plus important que le film lui-même.

La fin des années 1910 va cependant voir le travail des pyŏnsa se heurter à des problèmes liés à la liberté d’expression et à la censure. La Corée est alors occupée et le colonisateur japonais est jugé responsable de la mort du roi Kojong, ce qui pousse plus d’un million de Coréens à protester et à réclamer l’indépendance de leur pays. Dans ces conditions, les pyŏnsa doivent faire preuve d’ingéniosité pour faire passer des messages contestataires sans éveiller les soupçons des contrôleurs nippons.

Kino-dramas

Le kino-drama occupe une large place dans l’ouvrage de Kang Chang Il. C’est « un nouveau spectacle cinématographique qui associait la projection de photographies animées avec le spectacle vivant des acteurs de sinp’a ». Ce dernier vivra son heure de gloire des premiers films muets jusqu’à l’émergence du cinéma parlant coréen en 1935. Kang Chang Il en précise les modalités : « Voici comment devaient se dérouler les premières séances de kino-drama. Le rideau se lève et le projectionniste démarre le film qui projette à l’écran des paysages et des acteurs coréens. Ce film est inspiré des films français du genre policier, d’aventure ou d’espionnage, comme ceux de Louis Feuillade. Après les premières minutes de projection, l’écran est enroulé et les acteurs que l’on a vus à l’écran se produisent sur scène. Le public du film muet devient soudain celui d’une pièce de théâtre. L’écran redescend et une autre scène est projetée, tandis que les acteurs sortent de la scène. Au coin de la scène, on voit un homme, le pyŏnsa, vêtu d’un costume occidental. Il agit comme un bruiteur imitant le son du train ou du canon. Ce spectacle mixte qui combine concert, projections de films, théâtre occidental et boniment du pyŏnsa est appelé Chosŏn Sinp’a Hwaltong Yŏnswaegŭk. »

Le cinéma muet coréen comprend deux périodes. La première court de 1919 à 1923 et correspond aux kino-dramas. La seconde s’étend de 1923 à 1935 et prend fin avec l’avènement du film parlant coréen. C’est au cours de la seconde période que les acteurs n’apparaissent plus sur scène. Le pyŏnsa, en revanche, demeure bien présent lors de la projection des films, même s’il commence à craindre pour son avenir… La démocratisation du film parlant est en marche. « Les cinéastes coréens étaient saisis d’anxiété face à cette avancée technologique, ils n’avaient pas les moyens financiers pour suivre cette nouvelle tendance. Les pyŏnsa, vedettes de l’ère du film muet, responsables du son dans la salle de cinéma, ne voulaient pas croire à l’émergence du film parlant. Avec cette nouvelle technologie, le public pouvait atteindre un niveau de compréhension sans l’aide du pyŏnsa. » Et l’auteur d’ajouter : « En Corée, l’une des particularités de la seconde période du film muet coréen (1923-1935) est l’intérêt croissant des spectateurs et des cinéastes coréens pour le film hollywoodien. L’admiration pour la mode des acteurs d’Hollywood va grandissant chez les modern girls et les modern boys à Séoul. À cette époque, Greta Garbo devenait une icône hollywoodienne à Séoul. Les femmes adoptaient sa coiffure et sa façon de s’habiller. »

Concis et précis

En multipliant les études de cas, en comparant les systèmes de production coréens et américains, en expliquant comment l’avènement du cinéma parlant a impacté les vedettes du cinéma muet coréen – mais aussi la réception publique des films, en se penchant sur le rôle de la musique dans les kino-dramas, en analysant la manière dont le confucianisme et le communautarisme ont divisé les salles de projection (Pukch’on coréen, Namch’on japonais, filles et garçons séparés dans les salles comme dans les troupes de comédiens), en présentant les « derniers vestiges » des premiers films de la péninsule, Kang Chang Il parvient, dans un ouvrage pourtant relativement court (moins de 300 pages avec photogrammes et dessins), à raconter les débuts d’un cinéma qui, aujourd’hui, a conquis le monde entier. Cela vaut bien la peine qu’on se penche avec attention sur son ouvrage.

Les débuts du cinéma en Corée, Kang Chang Il
Ocrée, septembre 2020, 260 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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