« Les Complotistes » : au-delà du réel

Fabrice Erre et Jorge Bernstein satirisent le complotisme le temps d’une bande dessinée. Pour ce faire, ils mettent au jour le modus operandi de ceux qui colportent leurs doutes et leurs théories obscures de porte en porte – ou plutôt d’écran en écran.

Pour l’historien Timothy Snyder, la post-vérité est un pré-fascisme. Les fake news ont pourtant connu un essor sans précédent sous la présidence de Donald Trump : en juin 2017, le New York Times recensait déjà 53 mensonges proférés par le locataire de la Maison-Blanche. Trois années plus tard, c’est une pandémie mondiale qui va servir d’incubateur aux contre-vérités et, par extension, au complotisme. En Belgique, on apprenait ainsi qu’une unité de la police fédérale avait répertorié, fin août 2020, 237 contenus signalés aux plateformes de réseaux sociaux ayant fait l’objet d’un retrait pour cause de désinformation. Les debunkers des services de fact checking de la presse traditionnelle ont publié des centaines d’articles visant à discréditer les théories fumeuses qui pullulent sur Internet. France Culture a même proposé une série d’émissions intitulées « Covid-19, une épidémie de fausses informations ».

À n’en pas douter, Fabrice Erre a conçu Les Complotistes en réaction à cette lame de fond qui bouleverse l’information depuis maintenant plusieurs années. Le cours de « Théorie et pratique de la mise en question » auquel est inscrit Kévin_Néo participe d’une entreprise de déconstruction des fake news. Il en rappelle les antécédents historiques – les premiers pas de l’homme sur la lune, l’assassinat de J.F. Kennedy ou le 11 septembre – et démontre comment le doute s’insinue dans les esprits. En s’arrêtant sur des détails, en percevant des signes là où il n’y en a pas, en projetant de la suspicion sur toute chose, par l’intermédiaire des trolls et en recourant souvent à quelques boucs émissaires tout désignés (les juifs, les francs-maçons, les Illuminati, les reptiliens…). Les grandes lignes directrices du complotisme ? On nous ment, on nous manipule, les autres sont naïfs, mais nous, heureusement, sommes dans le vrai. Soyez hermétiques aux arguments des autres, mais martelez et imposez les vôtres.

Les Complotistes se plaît à opposer à ces théories farfelues les réponses ingénues – mais souvent pleines de bon sens – du jeune Kévin_Néo (qui est le seul à suivre les cours d’un professeur authentiquement paranoïaque). L’album présente aussi les effets délétères frappant ceux qui sont soumis à des torrents de désinformation : à force d’entendre les mêmes arguments à longueur de journée, le jeune étudiant finit par se convaincre que la fille dont il est épris fait partie d’une gigantesque conspiration, ce qui occasionne des quiproquos plutôt cocasses. Entre chaque chapitre de la bande dessinée se glissent les fiches du « Livre de l’élève », elles aussi comptables des méthodes mises en œuvre par les complotistes. L’ensemble se lit avec plaisir, sur un ton bon enfant, mais non moins pertinent pour autant. Les planches, découpées en neuf cases et souvent dépourvues de décor, se mettent au diapason d’un récit caustique et emporté.

Les Complotistes, Fabrice Erre et Jorge Bernstein
Dupuis, octobre 2020, 144 pages

Note des lecteurs1 Note
3

Festival

L’Étrange Festival 2026 : Blaise, quand la politesse tourne à l’émeute

"Blaise" suit une famille obsédée par son image, prête à tout pour ne déplaire à personne, jusqu'à s'embourber dans une spirale de quiproquos de plus en plus absurdes. Porté par une animation en photomontage numérique inédite, le film transforme la politesse ordinaire en mécanique comique redoutable.

Deauville 2026 : Les Contrebandiers, l’or noir de la Grande Dépression

Présenté en ouverture du Festival de Deauville, "Les Contrebandiers" propose une immersion profonde dans les forêts de l’Oregon lors de la Grande Dépression. Un film de survie âpre et tendu, qui convoque les grands classiques des années 1970. Porté par l’interprétation très physique d’Ethan Hawke, il compose un divertissement d’une efficacité redoutable, sans échapper à quelques clichés.

L’Étrange Festival 2026 : Turgaud, savoir garder ses distances

"Turgaud", le nouveau film d'Adilkhan Yerzhanov, plonge dans Karatas, ville fictive du Kazakhstan, où un garde du corps se retrouve tiraillé entre fidélité à son employeur et justice. Un néo-western contemplatif, entre western spaghetti et allégorie politique, porté par ses acteurs fétiches.

L’Étrange Festival 2026 : Ghost in the cell, la grande dissection

Dans "Ghost in the Cell", une prison indonésienne bascule dans la terreur quand un fantôme artiste se met à tuer les détenus. Bandes rivales et gardiens corrompus doivent s'unir pour survivre. Joko Anwar mêle gore, comédie burlesque et satire politique sur la corruption et le pouvoir.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Sikkim stories : inspiré par une rencontre

« La botanique est la science du vivant qu’on ne regarde pas. »

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.