The Artist de Michel Hazanavicius : faire parler le cinéma

The Artist est le grand film français de ces dernières années sur le cinéma ayant eu un retentissement mondial. Couronné d’un Oscar, le film fait figure de regard officiel sur notre cinéma, celui en noir et blanc et sans parole. Un cinéma que le réalisateur mystifie, jusque dans les corps glorieux de ses acteurs autant que dans leurs déconvenues.

SILENCE, ça tourne

Tel Ziad découvrant un plateau de tournage les yeux écarquillés dans le dernier roman d’Isabelle Carré (Du côté des indiens), nous écarquillons également souvent les yeux devant la magie distillée par The Artist. Le film est fabriqué pour rendre hommage au cinéma. Un film surcoté aux Etats-Unis où il a reçu un Oscar, preuve qu’il surfe sur une vague nostalgique et hautement symbolique également. Ce n’est pas avec The Artist que l’on verra subtilement l’envers du décor tels que des films comme Nuits magiques (Paolo Virzi) ont pu le montrer ces dernières années. Ou encore que l’on verra l’artiste se mettre véritablement à nu à travers son histoire du cinéma comme l’a récemment très bien réussi Almodovar avec Douleur et Gloire. Mais parler de cinéma, c’est avant tout parler de magie, cette magie que Muriel ne veut pas enlever des yeux de Ziad. C’est aussi celle-là que l’on lit dans les yeux et le corps de Peppy Miller lorsqu’elle s’enroule dans la veste de George Valentin comme s’il l’enlaçait réellement. Pour rendre son hommage au cinéma muet, Hazanavicius va jusqu’à rendre son film muet lui-même, à quelques exceptions près puisque nous sommes tout de même en 2011.

A star is born

Le tour de magie ? The Artist est un film muet qui parle de la naissance du parlant… En effet, Jean Dujardin y endosse le rôle du parfait petit acteur muet hyper populaire qui fait rire tout le monde avec ses mimiques (sauf peut-être sa femme) mais qui va finir par être rattrapé (comme tous) par la nouvelle génération et surtout par le parlant (magnifique scène où le son envahi l’espace d’un Jean Dujardin privé de la parole). Le film retrace aussi un peu l’histoire du cinéma, le travail des figurants et l’ascension d’une actrice dans l’univers du parlant, forte de sa jeunesse et de son charisme. Les deux vont se croiser, se plaire et se fuir mais aussi se détester presque (scène du restaurant…). Puis c’est l’effusion, elle monte, il sombre, elle s’accroche à lui, il s’accroche à des illusions… On se croirait presque dans A Star is born, mais cette fois dans l’univers, lui aussi impitoyable, du cinéma.

Le prince oublié

Dans l’histoire du cinéma, The Artist se place comme un hommage gentillet et plutôt grand public. Sur la force du cinéma, le génie créateur (et destructeur!), on pensera notamment plus aisément à Boulevard du crépuscule ou encore Barton Fink avec ce scénariste fou dont les délires viennent habiter l’hôtel lui-même. Hazanavicus aime à recréer des univers merveilleux ou des parodies comme il l’a aisément prouvé avec OSS 117 ou le plus récent Le Prince oublié. Ce que raconte finalement The Artist, comme toute œuvre cinématographique qui parle de cinéma un tant soit peu respectable, c’est de l’oubli, de la déliquescence et de la renaissance constante d’un art qui ne fait pas de place aux plus faibles. Oui, il y a la magie, mais il y a aussi la souffrance, le corps qui est à rude épreuve, le génie qui prend l’eau.

Once upon a time… in Holywood

On en revient encore et toujours à Ziad et Muriel (les héros d’Isabelle Carré) dont les visions du cinéma diffèrent par l’expérience, voici ainsi comment Muriel parle de cinéma (ce que The Artist fait en partie oscillant entre magie et désillusion): « au fil du tournage, les yeux et les joues se creusaient, les mains tremblaient. Ce rêve avait un prix (…) La terre entière aurait voulu pénétrer ce monde, un monde où les êtres paraissaient plus libres, et dont le décor imitait si bien la réalité qu’elle les en protégeait ». Un peu comme Jean Dujardin et Bérénice Béjo propulsés dans un univers proche, presque à la virgule près, de l’Aurore de Murnau ou encore de Chantons sous la pluie. Eux aussi ont-ils eu cette sensation de repartir « retrouver le monde d’aujourd’hui, leur monde à eux » ? Rien n’est moins sûr. Au final, le plus en décalage avec la notion de monde d’aujourd’hui mais le plus en phase également, c’est le réalisateur lui-même : « Michel Hazanavicius s’empare du cinéma d’antan avec les outils du cinéma d’aujourd’hui. Plus qu’un voyage dans le temps, The Artist est une plongée dans l’histoire du cinéma qu’il transforme, un peu comme aime à le faire Quentin Tarantino, en un gigantesque terrain de jeu… » (voir le dossier Transmettre le cinéma qui reprend la critique du Monde).

Voilà peut-être le secret d’un film sur le cinéma : parler à notre imaginaire, sans limite, tout en jouant avec cet imaginaire précisément. Un fragile équilibre entre fiction et réalité: il était une fois… Chacun se réappropriant alors sa propre histoire du cinéma, un peu comme lorsque l’on voit Fellini au travail dans Nuits magiques. On pense immédiatement à son grand film sur la création Huit et demi. Véritable mise en abyme virtuose qui dit simplement : « Le monde est déjà un chaos, n’ajoutons pas de désordre au désordre ». Pourtant, c’est ce que fait le cinéma depuis toujours ajouter du désordre au désordre. Au final, parler de cinéma c’est ajouter à son tour un peu de désordre au monde.

The Artist : Bande annonce

 

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !

Scary Movie 6 : l’humour sans danger

Les Wayans voulaient canceller la cancel culture, offenser tout le monde à égalité et prouver que leur humour n'avait pas pris une ride. "Scary Movie 6" prouve exactement le contraire.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Top Films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction

En 2025, le cinéma a révélé une vitalité rare : entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes, propositions radicales et nouvelles voix, l’année compose un paysage foisonnant où mémoire, doute et réinvention se croisent sans cesse. À travers ce top, la rédaction du Mag du Ciné dresse un état des lieux du cinéma contemporain, entre œuvres marquantes, visions singulières et explorations formelles qui témoignent d’un art toujours en mouvement.

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, le cinéma nous offre des scènes suspendues qui fascinent et subjuguent. De Huit et demi à Edward aux mains d’argent, de Life of Chuck à Le Vent se lève, ce dossier explore l’imaginaire et l’onirisme des grands auteurs, où la magie des images nous émerveille et nous surprend.

Les références et clins d’œil dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton

Découvrez les nombreux clins d'œil et références cachées dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton, un hommage à ses films iconiques. Un décryptage détaillé des allusions et hommages qui ravira les fans de longue date et les nouveaux venus