Emily in Paris : que feraient les Français sans Emily ?

Emily in Paris… qui n’en a pas entendu parler ces dernières semaines ? Lily Collins campe cette Américaine débarquant à Paris, au service marketing d’une agence de publicité, qui devra tant bien que mal (et plutôt mal) s’adapter à l’art de vivre à la française…
En dix épisodes, Netflix et Darren Star nous donnent à voir le plus gros étalage de clichés sur les Français depuis longtemps. Et pourtant, force est de constater que ça marche, la série est regardée. Est-elle, pour autant, de qualité ? Rien n’est moins sûr… Ce programme qui laisse perplexe suscite un amoncellement de questions.
Attention, critique au vitriol d’un programme passé sous filtre Instagram.

L’effet pub de luxe 

L’esthétique choisie pour Emily in Paris est l’effet pub de luxe, Paris oblige. Sur fond de musiques françaises inconnues, improbables et donnant l’impression que personne ne sait chanter en France, la capitale a été lessivée, en même temps qu’elle a été débarrassée de ses SDF, et mêmes de ses badauds ! Le budget mode de la série a-t-il englouti celui de la figuration ? Où sont passés les Français et les touristes qui devraient accompagner Emily, déambulant dans des rues vides, fleuries et exemptes de tout graffiti et papier par terre ?
De même, les Parisiens auraient-ils découvert le secret de la téléportation ? Point de métro ni de voitures : trafic inexistant. Cela dit, si la capitale est vide, personne n’a besoin de se déplacer ! L’explication doit se trouver là.
La seule exception à cet effet pub de luxe dans la capitale : les crottes de chien, propices à moquer la France, ornent les rues, attendant sournoisement que l’escarpin de luxe d’Emily vienne s’y enfoncer…

Emily… ou Mary Sue ? 

Le personnage d’Emily aussi a été nettoyé aux effets mode et Instagram. A tel point qu’on se demande pourquoi elle ne s’appelle pas Mary Sue ? Une Mary Sue est en effet un personnage de fiction trop parfait, au point d’en être irréel et horripilant : la définition d’Emily. Physiquement, la jeune demoiselle est belle, mince, dotée d’une longue chevelure brune, épaisse et brillante, et d’un sourire à toute épreuve.
Toujours griffée de la tête au pied – alors qu’elle n’a pas les moyens de se payer des cours particuliers de Français, car la maîtrise de la langue du pays dans lequel on s’installe est manifestement accessoire –, Emily semble insensible aux douleurs aux pieds et aux jambes lourdes (elle arpente Paris juchée sur des talons de dix centimètres sans le moindre problème).
Il faut dire que tout est facile pour la jeune Américaine, femme de la situation : elle gagne vingt-mille followers avec trois photos sans originalité, est retweetée par Brigitte Macron avec un bon mot comme on en voit des milliers et tous les hommes de nationalité française succombent à son charme. En fait, Emily ne fait rien de spécial mais les résultats sont toujours fabuleux, tandis qu’on ne voit pas travailler les Français. Pire : chaque fois qu’ils ont une idée, celle-ci est ridicule, voire offensante et Emily vient sauver la situation. A se demander comment la boîte tournait avant son arrivée….
Ce non effort, ce non réalisme, cette chance multipliée par un million, pour certains élus dont Emily fait partie, sont-ils symptomatiques de notre société où seule la chance nous sort du lot ? Au détriment des efforts et du talent, so vingtième siècle ?
En outre, le personnage est très mal écrit et aussi mal joué par la fille de Phil Collins : sa candeur est insupportable, elle accepte tout sans rien dire. Les Américains, peuple pro armes sont finalement des anges de douceur et de condescendance : c’est à chaque fois Emily qui tente gaillardement de faire la paix avec les méchants Français, qui à plusieurs reprises, passent pour de véritables enfants, éduqués par Dame Amérique ! Une séquence particulière choque : Emily dit nonchalemment à ses collègues de travail de sexe masculin qu’elle prendra un moment pour les éduquer sur le harcèlement sexuel, comme s’il était admis en France. Les Américains auraient-ils oublié de quel pays vient le mouvement #MeToo et où se trouve Hollywood ?

Des Français haïs et secrètement jalousés 

Venons-en aux Français, dont la représentation dans cette série n’est qu’un énième témoignage de la haine admirative que nous vouent les Américains. Car ce réflexe basique n’est-il pas le propre de l’humain ? N’avons-nous pas tous détestés ceux que nous jalousions en secret ? Constat frappant qui surgit à l’esprit au visionnage d’Emily in Paris : la série a été écrite avec un besoin viscéral de cracher sur les Français, qualifiés sans vergogne de « méchants », de surcroît par un personnage de nationalité chinoise – donc de passage comme Emily – et dépeints comme des pervers aux mœurs légères et machistes, pour les hommes, des peaux de vaches, désagréables et périmées (en termes sexuels, s’entend) pour les femmes non-jeunes (la patronne Sylvie, la boulangère, la fleuriste, la concierge, que de subtilités !). Notons que quel que soit leur sexe, les Français sont fumeurs et fainéants, mais ils se cachent derrière le mot « flâneur ».
Les acteurs français surjouent dans la méchanceté et la bêtise, rabrouant Emily à longueur de journée et la traitant de plouc, à l’exception des idylliques Gabriel et Camille (jeunes, beaux et blancs).
Devant un tel étalage de clichés, on ne peut que se demander pourquoi ? Pourquoi Darren Star et sa clique ont-ils eu un tel besoin de ridiculiser tout un peuple, qui doit pourtant les intéresser, condition sine qua non du choix de créer cette série à Paris ?

La culture et la langue françaises comme objets de divertissement 

Et force est de constater que la culture française en prend aussi pour son grade : entre le baise-main, la bise à outrance, le fromage, le vin et la poêle à frire non lavée, l’art de vivre à la française semble être le terreau fertile pour une caricature d’un mode de vie qui semble si exotique à ces (rustres d’) Américains.
Rien n’a été écarté, les scénaristes ont récupéré sans tri les moindres différences entre les modes de vies américain et français pour en tirer des moqueries sans finesse : l’inversion mois-jour dans les dates, le coq au vin (qui sonne comme le mot anglais cock), le mot collège qui aux Etats-Unis désigne l’université… Du haut niveau !
De la même manière, ceux qui déplorent les anglicismes dans notre langue, s’étrangleraient en constatant que la langue de Molière est utilisée à tort et à travers comme moyen de se différencier pour Emily. Notre langue est apparement autant une moquerie qu’un moyen d’être à la mode, mais le comble reste tout de même que même les Français n’en connaissent apparemment pas les règles de prononciation. Car en effet, si l’on peut tolérer qu’Emily fasse des erreurs, comment expliquer que des Français prononcent « Vaja-jeune » un produit s’écrivant « Vaga-jeune » ?!

Un contexte français qui sert d’intrigue à un scénario vide

Finalement, dès lors qu’on creuse sous cette épaisse couche d’adoration pour l’art de vivre français et cette autre couche de haine pour ses créateurs, à savoir le peuple français, un constat se fait jour dans notre esprit de téléspectateur indigné : il ne se passe rien. Cette série est vide. On suit une Emily qui déambule, sourire aux lèvres vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans ses beaux vêtements, dans cette belle ville, mais l’intrigue est inexistante. Amour, travail, vie personnelle : rien n’a de saveur ou d’intérêt.
Pire, rien n’est crédible et n’accroche le spectateur.
Mais qu’est-il arrivé à Darren Star qui créait des situations percutantes ? Carrie dans Sex and the City écrivait des articles intéressants et connaissait des échecs, Liza et Kelsey (Younger) sont attachantes et essuient des revers, il en va de même dans The Carrie Diaries, etc. Pourquoi Emily in Paris est une série à ce point ratée ? Parce qu’il fallait critiquer les Français à tout prix ? Parce que Darren Star n’avait rien à dire et avait simplement envie de créer un programme à Paris ?

Au final, on regardera cette série pour rire franchement, en pianotant négligemment sur son téléphone pour passer le temps. Emily in Paris a tout de la parodie et finalement, pourquoi ne pas prendre ce programme comme un compliment ? Nous fascinons, outre-Atlantique…
Tombons dans le piège qui nous est tendu, sautons-y à pieds joints et disons-le franchement : Darren Star, Emily in Paris ne peuvent pas nous comprendre… Ce ne sont que des ploucs ! 

Emily in Paris : bande-annonce

Fiche technique :

Créateur : Darren Star
Casting : Lily Collins, Lucas Bravo, Philippine Leroy-Beaulieu
Diffusé par : Netflix
Sortie : 2 octobre 2020
Version originale : anglais
Pays : Etats-Unis
Genre : comédie romantique
Saison : 1
Episodes : 10
Durée moyenne : 26 minutes

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Sarah Anthony
Sarah Anthonyhttps://www.lemagducine.fr
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