Invasion Los Angeles (1988) de John Carpenter : en colère pour tous

Los Angeles, son soleil, ses ruelles crades, ses deux dernières années de l’ère reaganienne, et son John Nada. Un costaud, plutôt trapu, une variante d’Obélix avec un mulet, qui entre dans ce film benoîtement, errant d’un petit boulot à camp de réfugiés, avant que la police n’arrive. C’est là où le titre original, They live (Ils vivent, si vous avez vraiment tout perdu de votre anglais du collège) tué en VF par un scribouillard de studio, prend une forme toute choisie pour troubler les regards. Dans la filmographie du cinéaste, cet opus en est le plus crépusculaire. Quant à celui qui a tué ce très grand titre, qu’il soit condamné à regarder tous les mauvais remakes du big John en boucle. A jamais.

Synopsis : John Nada parcourt les routes à la recherche d’un emploi comme ouvrier sur les chantiers. Embauché à Los Angeles, il fait la connaissance de Frank Armitage qui lui propose de venir loger dans son bidonville. John va y découvrir une paire de lunettes de soleil hors du commun : elles permettent de voir le monde tel qu’il est réellement, à savoir gouverné par des extraterrestres ayant l’apparence d’humains et maintenant ces derniers dans un état apathique au moyen d’une propagande subliminale omniprésente. Après avoir tué à l’arme à feu quelques extra-terrestres, il s’efforce de convaincre Frank de la réalité de cette invasion. Tous deux entrent ensuite en contact avec un groupe de rebelles organisés et décidés à éradiquer les envahisseurs.

L’outsider

Roddy Piper n’en revenait pas d’avoir été choisi. Le catcheur disparu en 2015, à 61 ans, venait d’enchaîner au cinéma trois apparitions dans des films parfois même inconnus de Wikipedia himself, avant de croire à une blague quand on lui proposait un premier rôle chez Carpenter. Au-delà de l’anecdotique du choix, sortons des infos sibyllines des commentaires dvd pour en retirer la substantifique moelle : par ce coup génial de casting, John Nada est né avant le tournage. Un grand catcheur pour l’époque, connu, mais pas le Dwayne Johnson de son époque, Roddy Piper était le parfait jobber de grande classe : le catcheur qui fait plutôt ce qu’on lui dit, qui lâche quelques ceintures pour en mettre d’autres en avant. En pleine Hulkamania, choisir un outsider de la future WWE, devenue la NBA du catch, alors en 1988 en concurrence très forte avec d’autres ligues, cela sentait la sueur, prenait l’atmosphère des petites salles de boxe en s’arrêtant juste avant Fat City.

LA là

John Nada marche comme un Martin Eden, trop massif pour prouver qu’il sait être délicat, trop brut pour éviter de tomber dans des histoires où il faudra tout fracasser. A l’image de beaucoup de catcheurs avant lui, pourtant, Roddy Piper apporte à son personnage bien plus que l’histoire d’un casting, mais celui d’une lourde crédibilité. Un ouvrier se trimballant avec un sac sur le dos, à Los Angeles ? Il est le Gérard Lanvin, en mode marche à l’ombre, d’une découverte de la ville à hauteur d’humains. Les grandes étendues, les zones d’ombres, les crasses se dévoilent. En 1988, LA, c’est aussi cela, et c’est bien une des premières fois qu’on montrait une telle ville américaine avec la démarche d’une Allemagne année zéro (R Rosselini, 1949). Le sinistre, les bombes en moins.

Une très belle paire de lunettes

La séquence de la découverte des aliens est devenue iconique, un même internet, des œuvres dérivées de Shepard Fairey. John recouvre les lunettes. Une réalité se dévoile. Derrière les pubs, des panneaux : « Consomme », « Obéis ». Derrière les visages, des tronches d’aliens. La vérité dérange, mais il s’agit aussi d’une séquence à montrer dans toutes les écoles de cinéma. Pas un plan de trop, la marque du découpage toujours aussi ciselé, celui aussi du storyboard aux petits oignons, le tout d’une efficacité radicale. Voilà un des exemples les plus éloquents de l’utilisation du reaction shot dans le cinéma américain, pendant une presque décennie de Reagan où le cinéma d’action en a fait une signature. Rocky et les autres étaient des héros cernés par le regard, John était celui qui se fait des cernes quand il en a enfin un. Et un autre film dans le film commence, au moment où le héros passif s’est un poil ouvert au sort des démunis après avoir vu leur communauté délogée très violemment par la police. Il en est parti avec une très belle paire de lunettes, vaguement dérivée des Wayfarer italiennes, une certaine classe en plus. Et la colère d’un Mr Smith au sénat, découvrant le pot aux roses. Ils vivent.

Une très longue bagarre

La scène de baston la plus mémorable de l’univers de John Carpenter apparaît souvent terriblement inutile dans la progression scénaristique de ce blockbuster critique à 4 millions de dollars. Et pourtant : John Nada veut forcer son acolyte anonyme rencontré sur la route à juste porter les lunettes lui prouvant l’invasion alien. Il refuse. L’autre insiste. La bagarre hard boil est terriblement crédible, marque les esprits. Dans une arrière-cour, deux costauds se fracassent, sans personne pour les séparer. Voilà un spectacle, une tension hitchcockienne dévoilée par l’affrontement de deux mecs aussi gracieux que des kaijus, quand la paire de Ray-Ban magique leur échappe des mains comme une ballerine. Et, las, essoufflés, ils se rabibochent : tout cela pour ça… L’autre comprend, John Nada ne délirait pas, ils vivent. Et il a fallu tant de pains, de prises et de clés de bras pour convaincre juste une personne.

Anarchy in the USA

Après vient le délire. Deux costauds à grosses lunettes attaquent une chaîne de télé avec leurs fusils à pompes, arrosent à foison les flics, les journalistes, les cravateux et les bourgeoises. Ces dernières années, seul Uwe Böll a osé être aussi punk, le talent en moins. Beaucoup moins même, et c’était son meilleur film. Malgré tout, seul l’œil exercé du spectateur trouve dans ce final une jubilation terrible à voir les aliens se dévoiler et sauter partout, surpris dans leur odieux complot. Imaginons une seconde un ami débarquer juste avant le feu d’artifice final et nous voir sourire pendant cet épilogue totalement dingue : on essaierait tous de lui expliquer. They live est un film embarquant tous ses spectateurs dans son secret et sa colère légitime. Tous les jours à l’ère numérique, on pourrait shooter les pubs intrusives, les spams et les trolls comme ce héros des temps passés. Il n’a jamais échappé et heureusement, n’échappera jamais aux regards et interprétations de tous côtés. C’est une critique sociale, un anarchisme de droite, de gauche, la fureur démocrate, tout ce que vous pouvez imaginer. Si John Carpenter les a laissés couler, c’est pour mieux laisser passer qu’il a réalisé cette année-là un des films les plus pertinents de son œuvre, qui cristallise la rancœur sous la plus belle de toutes ses formes : une forme de solitude choisie, dont on ne sortira jamais sans la force.

Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=X1IwBxsny8M

Fiche technique

Titre français : Invasion Los Angeles
Titre original complet : John Carpenter’s They Live
Scénario : John Carpenter (sous le pseudonyme de Frank Armitage), d’après la nouvelle de Ray Faraday Nelson
Décors : Marvin March
Musique : John Carpenter et Alan Howarth
Photographie : Gary B. Kibbe
Montage : Gib Jaffe et Frank E. Jimenez
Production : Larry J. Franco
Sociétés de production : Larry Franco Productions et Alive Films
Sociétés de distribution : Universal Pictures (États-Unis), Studiocanal (France)
Budget : 4 000,000 $3
Box-office : 13 008 928 $
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais
Format : Couleurs (DeLuxe) / Noir et blanc – 2,35:1 – Dolby – 35 mm
Genre : science-fiction, thriller
Durée : 90 minutes

Distribution

Roddy Piper : John Nada
Keith David : Frank Armitage
Meg Foster : Holly Thompson

Festival

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Romaric JOUAN
Romaric JOUANhttps://www.lemagducine.fr/
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