Sortie en DVD et Blu-ray de Waiting for the Barbarians, de Ciro Guerra, avec Johnny Depp

Adapter le roman de l’écrivain et Prix Nobel sud-africain J. M. Coetzee est une gageure, et, sur un scénario de l’auteur, le réalisateur colombien Ciro Guerra relève bien le défi. Il sait conserver toute la complexité et la cruauté de ce conte allégorique et politique sur l’intolérance et le rejet de « l’Autre ». Waiting for the Barbarians, avec Johnny Depp, Mark Rylance et Robert Pattinson, sort en DVD et Blu-ray chez Dark Star.

Le choc constitué par la rencontre entre des peuples différents constitue un des thèmes centraux de la filmographie de Ciro Guerra. L’étreinte du serpent montrait l’élévation spirituelle d’un Occidental confronté au monde des Indiens d’Amérique du Sud. Dans Les Oiseaux de passage, ce sont les Indiens qui chutent lorsque les Etats-uniens viennent leur demander de la drogue et, ainsi, organiser les cartels.
Waiting for the Barbarians poursuit ce questionnement sur la rencontre de l’Autre et les fantasmes que cette rencontre peut provoquer.
L’action du film se déroulera principalement dans un fort situé à la frontière de l’Empire.
Le nom de l’Empire ? Le nom de sa capitale ? Le nom du désert ? Le film est dénué d’une quelconque indication spatio-temporelle. De même, certains personnages ne sont jamais désignés par leur nom mais par leur fonction ; c’est le cas du personnage principal, incarné par Mark Rylance, et qui sera constamment nommé “le Magistrat”. Ce dispositif narratif renvoie directement aux contes ou, ici, aux fables.
Waiting for the Barbarians est une fable politique.

Nous sommes donc à la frontière, et ce fort a pour fonction de défendre l’Empire. Mais contre les “barbares”, voyons ! Et nous ne mettons pas trop de temps à apprendre que ces barbares sont en fait des éleveurs nomades qui vivent dans les montagnes et parcourent le désert.
A vrai dire, le magistrat qui dirige la ville ne semble pas affolé par la situation, loin de là. Dans la première partie du film, les images dégagent une impression de sérénité. Certes, il arrive que des habitants expriment leurs craintes face à ces “barbares”, mais la vie s’écoule doucement et tranquillement. Si tranquillement que le fort ne dispose même pas de prison et que les très rares détenus sont enfermés dans la réserve à provision. Ainsi, au début du film, le fort a bien deux nomades prisonniers, mais on se rend vite compte qu’il y a eu une incompréhension : on les prenait pour des voleurs, alors qu’ils venaient juste demander des soins.
Cette incompréhension est très significative. La frontière n’est pas seulement politique : elle concerne aussi le langage et le mode de vie.
La frontière langagière est très importante dans le film. Conformément à l’étymologie du mot, ce qui caractérise le barbare, c’est d’abord qu’il ne parle pas notre langue, qu’il nous est incompréhensible. Le souci de la langue arrive très tôt dans le film. C’est la langue inconnue retrouvée sur des plaques de bois, lors de recherches archéologiques menées en amateur. C’est la nécessité d’un interprète pour s’adresser à ces nomades. Cette différence de langue est la marque la plus importante de cette incompréhension. Ceux qui cherchent le conflit peuvent facilement se prévaloir de ne rien comprendre à ce que peut dire “l’ennemi” (comme dans la scène où le colonel Joll pense que ces plaques de bois sont des messages qui prouvent la trahison du Magistrat).
L’autre frontière sépare deux modes de vie opposés. Waiting for the Barbarians reprend ici l’antique opposition entre les éleveurs nomades et les cultivateurs sédentaires (même si, à nouveau, au début du film, tout semble parfaitement bien se dérouler). Cela renforce encore le caractère symbolique, voire quasiment mythologique du récit. Ce conflit entre éleveur et cultivateur est au centre de la seule affaire que le Magistrat doit juger au cours du film : un cochon qui est entré dans le jardin d’un homme.
Nous avons ici deux cultures complètement différentes et qui, surtout, ne communiquent pas. De quoi entretenir les fantasmes de tout ordre au sujet de “l’Autre”.

C’est là qu’intervient le colonel Joll et ses hommes. Incarné par un Johnny Depp terrifiant de froideur, qui en fait un personnage impénétrable et glacial, Joll arrive directement de la capitale. Les dirigeants de l’empire, ne sachant absolument rien de ce qui se déroule à la frontière, y ont collé leurs peurs et leurs fantasmes et ont imaginé que les barbares se préparaient à mener l’assaut. Pour s’en assurer, Joll a le droit de mener tous les interrogatoires qu’il juge bon, tant qu’il arrive à la certitude de la dangerosité des barbares. Personnage se méfiant de tout le monde (surtout de ceux qui ne sont pas de son peuple, pas de son empire, ni de sa langue, et encore moins de son avis), il arrive avec l’a priori que les nomades sont des barbares, et va lui-même mener des actes de barbarie pour le démontrer :

“La douleur est la vérité. Tout le reste est sujet au doute”

Ces actes, d’abord cachés au début du film, seront de plus en plus explicites à mesure que l’étau se resserrera autour du Magistrat. De fait, dans sa dernière partie, Waiting for the Barbarians contient quelques scènes vraiment brutales. Cette haine de l’autre, encouragée par l’État, n’aura plus de limites, et ce sont les modérés qui en feront les frais.
Le Magistrat fait partie de cet entre-deux. Personnage humble et tranquille, il est parfaitement à l’aise dans le fort tant que celui-ci n’est pas perturbé par l’arrivée du colonel de Police. Il connaît un peu de la langue et de la civilisation des nomades, suffisamment pour pouvoir instaurer ce dialogue qui permet d’éviter les incompréhensions, donc les conflits. De même, sa longue présence loin du centre de l’Empire l’a tenu à l’écart des modes et des nouveautés, comme s’il vivait reclus. Autant de détails qui font de lui un être suspect aux yeux des policiers.

Fidèle au roman du Prix Nobel de Littérature J. M. Coetzee, qui a lui-même écrit le scénario du film, Waiting for the Barbarians est une allégorie forte sur notre peur de l’Autre et les dangers que cela fait naître. L’auteur, sud-africain, avait écrit ce roman pour parler du régime d’Apartheid de son pays, mais ses réflexions dépassent largement ce seul cadre spatio-temporel et s’appliquent toujours à un monde où l’on pense aux autres cultures comme à des “barbares”.
Le rythme est soutenu et les deux heures passent très vite, d’autant plus que la tension va crescendo. Le travail esthétique est un réussite (la photographie est signée Chris Menges, un vétéran qui avait entre autres travaillé sur Mission, de Roland Joffé, The Boxer de Jim Sheridan ou The Pledge de Sean Penn) et Mark Rylance, qui tient le rôle principal, est remarquable. Il faut noter aussi l’interprétation terrifiante de Robert Pattinson.
On pourrait juste regretter que la spiritualité, qui faisait partie intégrante du cinéma de Ciro Guerra jusque là, soit autant absente ici. Mais cela n’empêche pas Waiting for the Barbarians d’être un bon film, aussi intelligent qu’intéressant.

Waiting for the Barbarians : bande annonce

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Eega, la mouche vengeresse : l’amour revient toujours

Un homme tué par son rival amoureux revient en mouche domestique pour se venger. Entre les mains de S.S. Rajamouli, ce pitch impossible devient l'un des films les plus singuliers et les plus rafraîchissants du cinéma contemporain. Sortie en 2012, "Eega, la mouche vengeresse" constitue l’œuvre pivot d'une filmographie qui donnera naissance au monumental dyptique "La Légende de Baahubali" et la merveille "RRR".

Torso (1973) de Sergio Martino : tripes et nichons en 4K

Au carrefour du giallo et du slasher, Torso de Sergio Martino marqua son époque par sa violence exacerbée et son lot généreux de scènes érotiques. Succès important à sa sortie en 1973, le film s’est depuis lors vu certifier un label « culte ». Pur divertissement coupable ou grille de lecture plus subtile qu’on ne le pense ? Ou vous laisse juger, mais cette magnifique édition vaut en tout cas le détour.

Le Maître du Kabuki : le nouveau « trésor national vivant » japonais ?

Davantage qu’une ode à un art théâtral ancestral – par ailleurs difficile à apprécier pour un spectateur occidental – "Le Maître du kabuki" est une véritable saga qui aborde de multiples thématiques dont l’écho résonne bien au-delà des frontières de la péninsule nippone.