Mignonnes, devenir femme quand on a deux cultures

La réalisatrice franco-sénégalaise Maïmouna Doucouré nous propose avec Mignonnes, un film curieux qui pourra gêner le public – notamment masculin – parce qu’on y voit des pré-adolescentes dans des postures et tenues hyper-sexualisées.
Il faudra aller au-delà de cet embarras premier pour comprendre l’histoire d’Amy, jeune fille de 11 ans intégrant une troupe de danseuses de son collège, les Mignonnes, qui imitent les chanteuses de RnB en s’initiant au twerk. Au sein de son foyer, Amy doit aussi faire face à un bouleversement : son père, polygame, reviendra prochainement d’Afrique avec sa seconde épouse… C’est la propre mère d’Amy qui doit tout préparer pour le nouveau couple.

Un personnage principal à observer 

Amy est un personnage principal bien silencieux. Le spectateur devra être attentif pour comprendre cette jeune fille qui ne raconte pas ses émotions, qui parle peu et ouvre ses grands yeux naïfs sur le monde en changements, à la fois au niveau de son évolution dans l’adolescence, mais aussi du bouleversement qui perturbe son foyer. Bien que de nombreuses scènes s’enchaînent, Mignonnes est un film où peu de choses se passent et où tout, ou presque, se réalise dans le non-dit. Toutefois, le procédé fonctionne : on se demande autant qu’elle où va cette jeune fille en perdition, pourquoi personne n’est là pour la guider ou la conseiller et où tout cela va finir. En cela, la réalisatrice nous tient en haleine.

La difficulté de grandir dans deux cultures opposées

Mignonnes disserte subtilement sur la difficulté de l’intégration pour les jeunes générations qui grandissent dans un pays différent de celui de leurs parents. Au nom de son envie de s’intégrer et de sa méconnaissance de sa culture d’origine, Amy se rêve comme une jeune française ordinaire, autorisée à porter des vêtements occidentaux parfois courts ou moulants et à danser face à un public ou dans la rue.
Déprimée par la situation au sein de son couple et complètement inconsciente de ce que vit sa fille, sa mère lui prépare des robes africaines traditionnelles sans comprendre pourquoi Amy n’est pas plus emballée par sa culture d’origine. L’envie de liberté – qui va parfois trop loin – est sans arrêt sanctionnée par des réactions illogiques telles qu’une sorte d’exorciste (si Amy twerke, c’est qu’elle est possédée par un démon) ou violentes (cris, coups) disproportionnées et surtout contreproductives : Amy a besoin de dialogue. Elle a besoin de partager avec sa mère la souffrance liée à l’abandon de son père, son envie de s’intégrer à la culture occidentale dans laquelle elle vit, d’être normale et de découvrir la féminité à laquelle elle est inéluctablement promise.

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© Copyright Sarah Anthony

La sexualisation des jeunes filles pour créer un malaise

Beaucoup de spectateurs se sont sentis bloqués par ce recours constant à la sexualisation des jeunes filles qui dansent sans arrêt en micro-short, dans des postures lascives réservées finalement à certains milieux (RnB, Hip Hop, etc.), loin d’être la norme et non représentatives de la féminité en général.
Car c’est bien le problème des Mignonnes : trop jeunes pour comprendre ce qu’être une femme signifie, elles ont assimilé la féminité à la sexualisation féminine, à la femme-objet. Et c’est ce que nous montre Maïmouna Doucouré : livrées à elles-mêmes, ces enfants partent à la dérive, mentant sur leur âge et s’achetant de la lingerie fine. Où sont les adultes censés les guider ? Occupés à gérer leurs propres problèmes, ou inconscients des besoins de leurs enfants. C’est cela que la réalisatrice nous montre, avant de nous gêner avec ces petites filles qui twerkent. Le malaise que ressent le spectateur n’est qu’une transmission de celui d’Amy.

Mignonnes est un film qui n’a pas vocation à divertir, mais plutôt à instruire et faire réfléchir. A l’heure des mouvements à la fois féministes et anti-racistes, il est intéressant de suivre le cheminement d’Amy, jeune fille d’origine africaine.
Le pari est réussi pour la réalisatrice qui voit son travail récompensé au festival de Sundance et à la Berlinale : son long-métrage parvient à montrer le malaise d’Amy, tout en subtilités, malgré un recours à la sexualisation des enfants qui pourrait paraître grossier – il ne l’est pas.

Mignonnes : bande-annonce 

Fiche technique :

Réalisatrice : Maïmouna Doucouré
Scénariste : Maïmouna Doucouré
Musique : Nicolas Nocchi
Casting : Fathia Youssouf, Medina El Aidi, Esther Gohourou
Sortie : 2020
Pays : France
Version originale : français
Genre :  drame
Durée : 1heure 25 minutes

 

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Sarah Anthony
Sarah Anthonyhttps://www.lemagducine.fr
Ecrivain et artiste, Sarah Anthony est copywriter freelance et a écrit au Mag de 2020 à fin 2023, elle y a notamment été responsable de deux rubriques : Arts & Culture (qu'elle a créée) et Séries. Son premier roman, La Saison sauvage, est disponible aux Editions Unicité depuis le 6 décembre 2022. Au sein de la rubrique Arts & Culture, Sarah a créé en janvier 2021 une chronique illustrée : l'Abécédaire artistique, qui a comptabilisé jusqu'à 20 000 lecteurs certains mois. En octobre 2023, l'Abécédaire artistique a été publié en livre et la chronique a pris fin en décembre de cette même année. Sarah Anthony se consacre désormais à l'écriture de son second roman. Plus d'infos : https://sarahanthonyfineart.com

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