L’infirmière de Kôji Fukada : sous le calme couve la tempête

Le cinéma japonais s’étoffe d’un solide élément avec Kôji Fukada. Son Infirmière confirme un talent, et un goût pour des films ambigus, un peu mystérieux, qui laissent le spectateur avec des questions.

Synopsis :  Ichiko est infirmière à domicile. Elle travaille au sein d’une famille qui la considère depuis toujours comme un membre à part entière. Mais lorsque la cadette de la famille disparaît, Ichiko se trouve suspectée de complicité d’enlèvement. En retraçant la chaîne des événements, un trouble grandit : est-elle coupable ? Qui est-elle vraiment ?

L’effet papillon

Après un Harmonium très minimaliste, le Japonais Kôji Fukada nous offre une Infirmière tout aussi concis, un peu sec. Toujours en collaboration avec Mariko Tsutsui, qui joue le rôle de l’infirmière Ichiko, il continue son exploration de l’âme humaine, de l’âme japonaise même, où les frémissements les plus anodins peuvent être la source de tremblements extrêmes, dans le cadre d’un effet papillon plus vrai que nature.

Ichiko apparaît pour la première fois dans un salon de coiffure, prête à sacrifier sa belle chevelure pour symboliser un changement de vie. Elle annonce au coiffeur qu’elle vient de quitter son boulot. Dans les plans d’après, on la voit dans ledit boulot, celui d’une infirmière privée dans une famille fantomatique, peu bavarde, à l’exception justement de Grand-Mère, sa patiente, une artiste fantasque, qui perd doucement la tête au milieu des effluves de ses cigarettes. Elle est la seule à apporter un peu de vie dans cette famille quelque peu neurasthénique. Ichiko est  une femme généreuse qui prend sur son temps de loisir pour aider les deux jeunes filles de la famille Oishi,  Saki et Motoko (Mikako Ichikawa, impressionnante avec son jeu très intériorisé), à faire leurs devoirs dans un café en ville. Un soir, après un de ces cours, Saki est victime d’un kidnapping. Un homme est arrêté ; c’est le neveu d’Ichiko.

L’Infirmière est racontée sur deux espaces temps d’une manière déroutante, apportant du piquant à l’histoire. Il y a le temps de l’avant, avant le kidnapping où Ichiko coule de jours paisibles et heureux entre « sa » famille, et son fiancé, un médecin rencontré sur son lieu de travail. Puis, il y a le temps de l’après, après la coupe de cheveux, après la perte de son travail suite à ce kidnapping qui ne la concerne en rien, ou peut-être si, on ne le sait pas. C’est un temps sombre, un temps de rancœur, de vengeance, de noirceur. La vie d’Ichiko y est peuplée de cauchemars portés à l’écran par Fukada de manière plutôt effrayante. Ces deux époques sont mélangées sans transition et de manière aléatoire dans le film. Toutefois, le cinéaste réussit l’équilibre entre la vie éthérée de l’avant, des scènes de vie qui, une fois de plus , comme dans Harmonium, font penser à certains films de Ozu, et la folie d’après, la duplicité, le voyeurisme, les trahisons des uns et des autres.

Estampillé thriller, L’Infirmière se soucie en réalité très peu du motif, du mode opératoire, et du dénouement de ce kidnapping. Ce qui intéresse le réalisateur, c’est de montrer le chemin erratique que la vie d’Ichiko  emprunte suite à des vents contraires, violents, et surtout injustes. Ce qui le motive, c’est de montrer le carcan de cette société japonaise régie par le code de l’honneur qui abuse ses citoyens : la jeune Saki qui est en dépression car au collège, on insinue qu’elle a été violée pendant son kidnapping en est un exemple ubuesque. Une société qui vit du coup dans un système  d’importante hypocrisie. Ce qui le guide, enfin, c’est de montrer combien la société actuelle, japonaise ou pas d’ailleurs, est dominée par la violence des médias qui font et défont la vie des uns et des autres, toujours prêts à juger, à donner des victimes en pâture à la population…

On voit donc qu’une fois de plus, Kôji Fukada  a réalisé avec l’Infirmière un film à plusieurs niveaux de lecture. L’impact est d’autant plus fort qu’en apparence, il ne se passe rien. Tout est suggéré, par petites touches plus ou moins brutales, le désir et le sexe, l’amour, peut-être la folie que seul un amas de sacs poubelle dans le coin d’une pièce laisse supposer. Les sentiments animant les personnages, négatifs ou positifs, se devinent plutôt qu’ils ne sont démontrés. Ce sont tous ces non-dits qui font tout l’intérêt d’un film qui délivre peu à peu tous ses secrets.

Encore assez peu connu dans l’Hexagone, Kôji Fukada est en train de se faire une sérieuse place auprès des cinéphiles amateurs de cinéma japonais, avec des œuvres d’une beauté formelle indéniable, des scénarios assez originaux, et une mise en scène singulière. A suivre, donc.

L’infirmière – Bande annonce  

L’infirmière – Fiche technique

Titre original : Yokogao
Réalisateur : Kôji Fukada
Scénario : Kôji Fukada, Kazumasa Yonemitsu
Interprétation : Mariko Tsutsui (Ichiko), Mikako Ichikawa (Motoko Oishi), Sôsuke Ikematsu (Kazumichi Yoneda), Mitsuru Fukikoshi (Kenji Tozuka), Miyu Ozawa (Saki Oishi), Ren Sudo (Tatsuo Suzuki)
Photographie : Ken’ichi Negishi
Montage : Kôji Fukada
Producteurs : Kazumasa Yonemitsu, Naohiko Ninomiya, Daisuke Futagi,Hirohisa Mukuju,  Coproducteur : Masa Sawada
Maisons de production : Comme des Cinémas, Kadokawa Pictures, Tokyo Garage, MK2 Productions
Distribution (France) : Art House
Durée : 111 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  05 Août 2020
Japon | France – 2019

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4

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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