De Sang et de lumière, la poésie humaniste et militante de Laurent Gaudé

Le 6 novembre est paru en format poche, chez Actes Sud, le premier recueil de poésie de Laurent Gaudé, De Sang et de lumière. Huit grands et beaux textes s’inscrivant parfaitement dans l’œuvre d’un écrivain qui développe ici ses thèmes de prédilection sous un angle nouveau.

La littérature de Laurent Gaudé, c’est une littérature de la prise de parole, de la voix. D’abord sur la scène du théâtre : on oublie trop souvent que le théâtre constitue une part essentielle de la bibliographie de Gaudé. Puis dans ses romans, qui sont souvent constitués de témoignages imbriqués, de paroles enchevêtrées.

Du coup, il était tout naturel que l’écrivain, un des plus grands en France actuellement, se tourne aussi vers un genre oral par excellence, la poésie. Sa poésie, d’ailleurs, offre à nouveau une grande place à l’oralité, à la déclamation. Mais surtout la question de la voix, de la parole, est essentielle au recueil. Gaudé se met clairement en position d’être la voix des sans-voix, de porter la parole de ceux que l’on n’entend pas, que l’on n’entend plus ou que l’on n’a peut-être même jamais écoutés. Le poète a une mission claire : mettre à la lumière les situations intolérables vécues par les différents peuples au fil du temps. Sa poésie n’a pas de frontières, ni géographiques ni chronologiques. Il est constamment aux côtés de victimes martyrisées, que ce soient des Kurdes, des esclaves, des migrants parqués à La Grande Synthe ou des victimes de terrorisme.

Il est aussi celui qui fait sortir de l’oubli. Celui qui perpétue la mémoire. Dans le deuxième poème du recueil, « Le Chant des sept tours », il symbolise notre oubli (bien pratique) des horreurs de l’esclavage par un arbre ; les esclaves tournaient autour pour disparaître des mémoires, et le poète fait le tour en sens inverse pour recueillir tous les souvenirs, tous les noms, toutes les souffrances de millions de personnes arrachées à leurs racines et enchaînées…

« De partout sortent des souvenirs,
Cris,
Chants,
Appels de la mère à l’enfant,
Promesses,
Noms des dieux,
Des villages,
De partout,
La mémoire qui rayonne,
Douloureuse mais fière
Qui dit simplement qu’ils ont été
Hommes et femmes écrasés, coupés, soumis »

Avec ce recueil, Laurent Gaudé se propose de poser les yeux « sur tous ceux qui vivent et meurent dans l’indifférence du temps ». Il s’agit de se faire porte-parole des vaincus, de ceux qui doivent fuir, de ceux qui sont massacrés. Sa poésie prend du coup une forte dimension politique. Gaudé n’est pas seulement le gardien de la mémoire des peuples, il est aussi l’accusateur, aussi bien des tortionnaires que de ceux qui préfèrent regarder ailleurs.

« Maudits soient les hommes qui prient Dieu avant de tuer »

écrit-il dans « Le serment de Paris », poème final centré sur un thème essentiel à la bibliographie de Laurent Gaudé : la survie, le retour à la vie après la mort (voir les romans La porte des enfers ou surtout le magnifique Danser les ombres).

Le poème qui donne son titre au recueil, De Sang et de lumière, le plus autobiographique, se fait aussi accusateur de l’Europe, cette Europe à laquelle Laurent Gaudé est fortement attaché (comme le montre son livre Nous, L’Europe) tout en déplorant qu’elle soit devenue un lieu de frilosité et de repli sur soi, une forteresse où des privilégiés vivent entre eux et se coupent du monde :

« L’Europe
Qui, aujourd’hui, a des airs de vieille dame frileuse.
Chacun fait ses comptes,
Chacun se demande s’il y aurait moyen d’avoir un rabais,
Payer moins que celui d’à côté.
On veut bien ouvrir ses frontières si cela fait rentrer l’argent,
Mais à tout prix les fermer devant les réfugiés.
L’Europe sans joie, sans élan, sans projet
Comme un bâtiment vide.
L’Europe,
Et ma génération qui la croyait acquise
Sera peut-être celle qui l’enterrera. »

La poésie de Laurent Gaudé est une poésie de colère, une poésie d’engagement, une poésie de lutte. Mais, comme toujours chez ce grand écrivain, c’est aussi une poésie lyrique, forte, émouvante, et une poésie d’espoir. Gaudé montre ceux qui continuent à se battre. Il chante ceux qui se relèvent, ceux qui se redressent. Il est le chantre de ceux qui sont invaincus, bien qu’apparemment soumis.

De Sang et de lumière nous propose avant tout une poésie humaine, des rencontres avec des personnes ou des peuples. Ce sont des instants partagés, paradoxalement chaleureux. C’est l’émotion de ces personnes qui se battent pour leur dignité.

De Sang et de lumière, Laurent Gaudé
Actes Sud (collection Babel), novembre 2019, 105 pages

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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