« Les Sept vies d’Alejandro Jodorowsky » retracées aux éditions Les Humanoïdes associés

C’est un beau-livre collectif où l’on raconte Alejandro Jodorowsky avec passion et érudition. La retranscription de « sept vies » particulièrement riches, aidant à percer les obsessions, les attentes créatives et la vie spirituelle de l’énigmatique réalisateur de La Montagne sacrée.

Qui est Alejandro Jodorowsky ? Et est-il seulement possible d’y répondre en quelque 200 pages grand format ? Au commencement, il y a un enfant non désiré, né d’un viol. Au final, il y a un artiste tout-terrain, multi-facette, aussi secret que mégalo. Entre les deux, il y eut plusieurs existences artistiques greffées les unes aux autres ; on a connu Jodorowsky le dramaturge, le cinéaste, l’auteur, le dessinateur, le musicien, le passionné de tarot, le philosophe, l’élève et guide spirituels…

Façonné par le théâtre, qui l’a passionné dès son adolescence, Jodorowsky va tôt fonder son propre théâtre de marionnettes et partir en tournée au Chili. Même si ses premiers courts métrages datent de 1955, il est encore très concerné par la scène. Une fois au Mexique, où il se rend régulièrement dès 1960, il proposera des pièces de Beckett, des adaptations de Kafka, Gogol ou Nietzsche, mais aussi ses propres créations. En 1965, il y fonde un théâtre d’avant-garde, ses spectacles font scandale et son désamour avec les comédiens commence alors à poindre : il voit les acteurs comme d’insupportables égocentriques. « Faire de la scène la tauromachie active du social », s’inscrire dans une mise à nu des corps et des âmes figurent au cœur du projet de Jodorowsky. Et l’homme « installe […] le désir cathartique comme action théâtrale même ». Bientôt, il sera placé sur liste noire, tout comme le maître zen rinzaï Ejo Takata (qui l’influence beaucoup, au même titre qu’Arnaud Desjardins, réalisateur à l’ORTF). Jodorowsky et Takata seront tous deux considérés comme des activistes dangereux par les autorités mexicaines.

En 1964, il fonde la première revue de science-fiction du Mexique, Crononauta. De 1967 à 1973, le journal El Heraldo publie les seules bandes dessinées qu’il écrit et dessine à la fois. Le théâtre et le cinéma ne lui permettent pas de gagner sa vie correctement, alors « le seul cinéaste pleinement moderne et contre-culturel » va s’épanouir dans les planches dessinées (L’Incal, Anibal Cinq, etc.), où l’art brut et le psychédélisme semblent se rencontrer et où un « langage mystique des couleurs » prend forme. Jodorowsky est en fait inépuisable. Quand il ne dessine pas, il écrit romans, pantomimes, essais, autobiographies… Et quand il n’écrit pas, il tourne des films complexes, visuellement riches et séminaux. Pas rassasié pour autant, sur le plateau, il s’improvise musicien. Certes, il ne possède qu’un disque, Renaissance de la harpe celtique, d’Alan Stivell. Certes, La Danse de la réalité, son autobiographie, ne fait pas mention de la musique. Mais sa passion est réelle, tout comme son amitié pour John Lennon ou Peter Gabriel ou son intégration dans les circuits underground et rock.

Un ouvrage panoptique

Entre l’évocation des sept vies d’Alejandro Jodorowsky, on trouve de magnifiques illustrations – dont certaines sont issues des bandes dessinées du Chilien –, mais aussi un récit passionnant de la tarologue Marianne Costa, des analyses de séquences, des recensions littéraires ou des interviews exclusives. Sur La montagne sacrée, Jodorowsky déclare : « Le film a mis trente ans à être compris et accepté, et il est maintenant culte. » Il refusera de réaliser Histoire d’O : « Je ne voulais pas faire d’érotisme […] On m’a proposé 200 000 dollars dès la signature du contrat […] Je me suis échappé. » Son art le plus important ? « Je me suis fabriqué mes principes, je me suis fabriqué ma vie, je me suis fabriqué ma légende. Le principal est de savoir comment développer cela. »

Bien entendu, la psychomagie et la psychogénéalogie, auxquelles il donne une forme cinématographique dans ses derniers films, sont évoquées, au même titre que le projet avorté Dune, « storyboard à l’épaisseur biblique » ayant rendu frileux les studios. La déception est perceptible, immense, et quand le film de Lynch voit le jour, on doit traîner Jodorowsky pour qu’il daigne poser les yeux sur un long métrage qu’il espérait faire sien. Pendant les longues années de préproduction, il avait engagé Douglas Trumbull (2001 : l’Odyssée de l’espace), H. R. Giger (qui recyclera son travail dans Alien), son acolyte de BD Moebius et même les Pink Floyd.

Ce qui transparaît clairement à la lecture de cet ouvrage, c’est qu’Alejandro Jodorowsky est un artiste complet, passionné, radical et spirituel. Quelqu’un dont l’obstination n’a d’égale que la capacité à transcender tous les domaines qu’il explore. Plus encore qu’un créateur, le réalisateur d’El Topo s’érige en penseur (de l’art, du médium) et transcripteur (de ses obsessions, de ses quêtes spirituelles). Entre le gamin de huit ans qui lut scrupuleusement tous les romans de la bibliothèque municipale et le touche-à-tout aujourd’hui nonagénaire, il y a une existence aux ramifications insoupçonnées. C’est précisément en la soumettant à nos regards que Les Sept vies d’Alejandro Jodorowsky prend tout son sens.

Les Sept vies d’Alejandro Jodorowsky, ouvrage collectif sous la direction de Vincent Bernière et Nicolas Tellop
Les Humanoïdes associés, octobre 2019, 208 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.

Léa Lahannier dans les entrailles du cinéma d’horreur français

Avec "Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?", Léa Lahannier entreprend un état des lieux du genre horrifique hexagonal. Elle en exhume la mémoire cinématographique, les motifs, les contradictions et les métamorphoses. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.