« En attendant l’apocalypse » : l’univers surréaliste de Paul Kirchner

Paul Kirchner n’est sans doute pas le premier nom qui vient à l’esprit en matière de bande dessinée américaine, et n’eût été la volonté de Claude Amauger, des éditions Tanibis, il y a fort à penser que Kirchner serait demeuré un parfait inconnu de ce côté de l’Atlantique. En rééditant « Le Bus », collection de strips parus dans la presse américaine entre 1979 et 1985, Tanibis a incité Kirchner, parti bosser dans la pub, à renouer avec ses premières amours. « En attendant l’apocalypse » lui permet d’exhumer ses anciens travaux et de présenter ses nouvelles œuvres.

La carrière et l’œuvre de Paul Kirchner prennent des détours inattendus. Après un passage aux Beaux-Arts où il se démarque de ses condisciples par sa passion pour un neuvième art considéré comme encore très mineur, doublée d’une certaine indifférence envers l’art officiel, Kirchner rencontre les bonnes personnes et commence à publier ses planches de manière régulière à partir de 1974 dans différentes revues underground, dont High Times, revue officielle des amateurs de dope, et Screw, hebdo porno qui avait la particularité d’orner ses unes de dessins plutôt que d’actrices dénudées. Petites précisions qui ne manquent pas de sel : Kirchner ne consomme pas de drogues, devant ses visions surréalistes à sa seule imagination, et n’a aucun intérêt pour la pornographie. Un comble pour un auteur dont une bonne partie de la production baigne dans le psychédélisme et le sexe.

Au milieu des années 80, après l’échec d’un roman graphique élaboré à quatre mains avec un auteur de polars néerlandais, Kirchner arrête la bande dessinée et se tourne vers le secteur commercial, réalisant surtout des storyboards pour des publicités. L’activité est assurément plus rémunératrice, bien que vide de sens. Il restera dans ce secteur jusqu’au début des années 2010. Le succès du « Bus » l’a motivé à en réaliser une suite, à publier de nouvelles séries dans la presse américaine et à concevoir l’anthologie « En attendant l’Apocalypse » qui nous intéresse ici.

Dans ce bel ouvrage de 150 pages, également paru chez Tanibis, Kirchner présente ce qu’il estime être les meilleurs travaux de sa première époque, agrémentés de quelques nouveautés et d’une longue postface dans laquelle il raconte dans le détail son parcours, ses inspirations et ses techniques de travail. Contrairement au « Bus », dans lequel il racontait en six ou huit cases les aventures absurdes d’un M. Tout-le-monde dans des transports en commun perturbés par toutes sortes d’apparitions surréalistes, Kirchner montre ici un versant beaucoup moins tout public de son talent.

Une dizaine d’épisodes de sa série « Dope Rider » sont repris dans ce livre. L’histoire est réduite au minimum : un squelette camé mène son business dans une ambiance de western. Les quatre pages qui sont allouées au dessinateur sont surtout l’occasion pour lui de mettre en image des visions inspirées du surréalisme. Décors et objets impossibles, enchaînements de cases insensés, éloge de la drogue (la série était destinée à High Times), références directes à Dali, monstres chimériques : chaque case, riche en détails, est un plaisir à décortiquer, aussi bien pour les yeux que pour l’esprit. Depuis qu’il s’est remis au travail, Kirchner a par ailleurs repris cette série qui constitue un de ses travaux phares.

Dans cette anthologie figurent aussi de nombreuses unes gratinées réalisées pour Screw, ainsi que quelques histoires pornographiques, comme « Poupées à minuit » qui, dans une parodie du style Disney, révèle les curieuses activités nocturnes de jouets enfantins : autant dire qu’on est très loin de Toy Story. On trouve aussi une page traitant de la masturbation masculine, que Kirchner parvient à rendre plus poétique qu’on ne la conçoit d’ordinaire. Comme il l’explique dans sa postface, Kirchner n’est pas attiré par la pornographie proprement dite, soulignant que d’après lui les photos en noir et blanc de Screw ne rendaient pas le meilleur des hommages aux organes concernés. Toutefois, il s’empare de ces formes de sexualité pour le potentiel graphique et comique qu’elles supposent. Le résultat est souvent saisissant.

L’œuvre de Kirchner prend parfois un versant plus spirituel. Il justifie d’ailleurs son désintérêt pour la consommation de drogues par une crise mystique qu’il aurait eu dans sa jeunesse. On en trouve des traces dans le très beau « Shaman », baignant dans les mythologies amérindiennes, où il est question de régler, dans le monde des rêves, des problèmes tout ce qu’il y a de plus terrestres. Le mysticisme et le surréalisme se marient ici à merveille, et personne ne sera surpris d’apprendre que le dessinateur compte Alejandro Jodorowsky parmi ses influences.

Parmi les autres œuvres présentes dans cette anthologie, signalons également plusieurs histoires en trois pages, dont certaines renvoient très directement à l’Apocalypse dont il est question dans le titre (Kirchner reconnaît être fasciné par la question de l’effondrement de nos sociétés), comme dans « Les Survivants », qui invite à sa manière à ne pas céder à la panique. Au rang des réjouissances de ce livre sans fausse note, citons enfin « Tarot », qui évoque Eros et Thanatos dans un décor que l’on pourrait rapprocher des effrayantes cités antiques décrites par Lovecraft dans nombre de ses nouvelles, « La Ruche », avec ses allures de Metropolis érotique, ou encore « L’Arène », dessinée en 2014 et qui, dans un registre plus sérieux, dénonce les absurdités de la guerre par le biais d’une métaphore aussi monstrueuse que poétique.

Par la qualité de ses illustrations, la richesse de son imagination et la portée surréaliste de son œuvre, Paul Kirchner mérite assurément d’être reconnu à sa juste valeur parmi les grands talents de la bande dessinée américaine. Suggérons au lecteur de ses lignes, pour conclure, de se précipiter dans une bonne librairie pour dénicher la présente anthologie, les deux volumes du « Bus », ainsi que « Jheronimus & Bosch », un de ses derniers travaux, paru en 2018, toujours chez Tanibis.

En attendant l’Apocalypse. Travaux choisis 1974-2014, Paul Kirchner
Tanibis, novembre 2017, 152 pages

Festival

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