Il est difficile d’être un dieu, d’Arkadi et Boris Strougatski

Publié en URSS en 1964, Il est difficile d’être un dieu, d’Arkadi et Boris Strougatski, est un roman de science-fiction qui mêle habilement un récit d’aventures passionnant et une réflexion vertigineuse sur l’histoire.

Dans un futur indéterminé, les humains envoient sur d’autres planètes habitées des observateurs qui doivent se fondre dans la population et rendre témoignage de ce qu’ils peuvent y voir, sans avoir l’autorisation d’intervenir. Anton est un de ces observateurs, envoyé sur une planète restée à l’ère médiévale. Dans le royaume d’Arkanar, où il a pris l’identité du noble Roumata, il assiste à l’inéluctable mise en place d’un état totalitaire.

Venant d’une planète beaucoup plus évoluée, Anton/Roumata possède beaucoup plus de savoirs, et a aussi accès à quelques techniques inconnues sur Arkanar (depuis des cachets qui redonnent de la vitalité jusqu’aux hélicoptères). Tout ce qui est nécessaire pour passer pour un dieu au milieu d’une population coincée dans le Moyen Âge le plus crade. Et la tentation d’utiliser ces pouvoirs est grande, surtout lorsque l’on est témoin de la dérive autoritaire d’un ministre qui prépare un coup d’état.

Partant de ce principe, les frères Arkadi et Boris Strougatski, auteurs du plus célèbre roman de la science-fiction soviétique, Stalker (adapté au cinéma par Andréi Tarkovski), nous proposent un bref roman (moins de trois cents pages) mêlant l’aventure à la réflexion philosophique.

Il est difficile d’être un dieu est d’abord un formidable roman d’aventures. L’aspect « science-fiction » se révèle finalement être très discret et laisse la place à un suspense mêlé d’action. Roumata se sent de plus en plus enfermé dans une situation dont la dangerosité s’accroît régulièrement. Il est clairement perçu comme un adversaire des Gris, sorte de milice toute-puissante dirigée par le ministre don Reba. La dernière partie du roman sera d’ailleurs constituée de face-à-face tant attendus entre les deux hommes.

Malgré la règle qui veut qu’Anton/Roumata n’intervienne pas dans les affaires de la planète qu’il observe, celui-ci ne pourra s’empêcher de sauver artistes et scientifiques menacés par le pouvoir de don Reba, qui décime les intellectuels du royaume. Et l’essentiel du roman sera constitué d’une de ces tentatives de sauvetage, celui du médecin Boudakh, dont le travail est très réputé (même si lui s’avère être une loque).

C’est là que la réflexion philosophique s’insinue. Les événements qui secouent le royaume d’Arkanar ne sont pas sans évoquer des moments historiques cruciaux du XXème siècle, que ce soit en Allemagne ou dans l’URSS stalinienne. Les Gris ressemblent au SA et les derniers chapitres nous entraînent vers une version locale de la Nuit des longs couteaux. La chasse aux intellectuels se rapproche de certaines phases du régime stalinien (le roman, sorti en URSS en 1964, ne peut évidemment pas faire référence à la Révolution Culturelle chinoise, même si les similitudes sont flagrantes là aussi).

De par son organisation sociale, Arkanar rappelle aussi la féodalité européenne, avec une noblesse guerrière bien souvent méprisante envers le peuple qui lui est soumis.

L’une des raisons de la venue d’Anton (et des autres, car il n’est pas le seul observateur) est de voir si ce qui se déroule sur la planète est conforme aux grandes théories historiques mises en place sur Terre. Mais ce que le protagoniste va découvrir, c’est la différence qui existe entre élaborer une théorie sur les mécanismes historiques, et assister de visu à son application. Comment observer tout ce qui se passe sans intervenir ? Comment se dire que ce qui arrive est conforme aux mécanismes historiques, et laisser faire sous le prétexte que c’est ce qui doit nécessairement arriver ?

« Serre les dents et rappelle-toi que tu es un dieu camouflé, qu’ils ne savent pas ce qu’ils font, que presque aucun d’eux n’est coupable et que pour cette raison tu dois être patient et tolérant » (chapitre 2 ; traduction : Bernadette Du Crest)

Cependant, l’humanisme d’Anton, qui semblait à toute épreuve dans le cadre privilégié de la terre moderne et pacifiée, résiste mal dans une société minée par la violence fasciste…

Très vite, la question de l’intervention se double d’une autre, absolument essentielle : et si notre action, remplie des meilleures intentions, avait des résultats inverses à ceux escomptés ? Et si foncer tête baissée pour « réparer des injustices », c’était prendre le risque d’être incompris par le peuple ? On ne change pas une société malgré elle, on n’impose pas le « Bien » par la force (là aussi, la modernité de cette réflexion est stupéfiante). Chaque action a des conséquences qui vont dépendre, aussi, de l’état de préparation politique et culturelle d’une société.

« La froide cruauté de ceux qui tuaient et la tranquille soumission de ceux qu’on tuait, voilà ce qui était le plus effrayant. Dix hommes paralysés de terreur attendaient passivement qu’un autre ait choisi sa victime et l’exécute calmement » (chapitre 7)

De là, les réflexions deviennent vertigineuses : place de l’individu face à la société, peuple refusant de s’émanciper, libre acceptation de la soumission (la fameuse « Servitude volontaire » de La Boétie). Que faire lorsque la force la plus brutale est acceptée par ceux-là même qui en sont les victimes ? Que dire face à cette file d’attente de personnes qui se rendent de leur plein gré à la police politique recevoir des châtiments corporels pour des délits délirants, et ce sans aucune espèce de procès ?

En filigrane, les frères Strougatski s’adressent à tous ceux qui critiquent les Allemands ou les Russes des années 30. Il est facile, avec le recul, de dire qu’il ne fallait pas accepter la soumission, qu’il fallait se rebeller, que nous, nous aurions fait autre chose… Il est infiniment plus complexe de se plonger dans la réalité du terrain pour envisager les mécanismes historiques et culturels qui poussent une société à accepter l’inacceptable. Sans proposer de solution toute faite, Il est difficile d’être un dieu nous montre que la réalité est sans doute plus complexe que les théories historiques.

Il est difficile d’être un Dieu, Arkadi, Boris Strougatski et Alexeï Guerman
Editions L’Harmattan, juin 2019, 166 pages

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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