Cycle HBO : « Six Feet Under », la mort n’a jamais paru si douce

Revoir – ou dans mon cas, découvrir – une série du calibre de Six Feet Under a quelque chose d’à la fois émouvant, pertinent rétrospectivement, et, avouons-le, un peu effrayant. Retour sur l’une des séries de HBO les plus appréciées de tous les temps, aussi brutale émotionnellement que légère et salutaire.

Ce qu’il y a d’effrayant, c’est l’appréhension liée au sentiment « d’arriver après tout le monde », 15 ans trop tard, et de ne pas vivre la série avec l’intensité que la découverte d’alors aurait pu offrir. Et donc, la peur d’être déçu – ce ne fut pas le cas. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est de comparer la réalisation, l’écriture, le rythme de cette série appartenant au « premier âge d’or » de HBO, avec la décennie d’autres créations qui ont suivi. Il y a là un intérêt quasi historique, Six Feet Under faisant partie des pionniers ayant établi les jalons de la série télévisée moderne. Ce qu’il y a d’émouvant, enfin, c’est de constater que la magie n’a absolument pas souffert des années, que l’émotion demeure intacte ; et c’est aussi se dire que si ces personnages mémorables sont à jamais figés dans le temps, leurs interprètes, eux, ont tous vieilli et connu des trajectoires pas forcément à la hauteur de leur talent.

Synopsis : La série raconte le quotidien d’une famille, les Fisher, qui est à la tête d’une société de pompes funèbres à Los Angeles, Fisher & Sons, fondée par le père de famille Nathaniel Fisher. À sa mort, ses deux fils, Nathaniel Jr. (Nate”), qui a toujours dit ne jamais vouloir prendre la suite de son père, et David, homosexuel introverti, reprennent l’entreprise familiale dont ils viennent d’hériter ; Ruth, sa veuve, doit assumer son rôle de femme ; Claire, benjamine de la famille, s’efforce de trouver sa voie.

Résumée ainsi, l’intrigue ne donne qu’un mince aperçu de la complexité thématique, de la richesse de l’écriture et de l’immense galerie de personnages forts que la série développera au fil des saisons. Pour être honnête, résumer Six Feet Under est impossible. Son créateur, Alan Ball, place tout l’intérêt de son œuvre dans les relations entre ses personnages, leurs doutes, leurs failles et leur passion. Chaque épisode débute sur la mort d’un inconnu, parfois brutale, absurde, drôle, tragique, injuste ou simplement douce. De là, l’entreprise des Fisher se chargera de l’embaumement, puis de la cérémonie funéraire. Tel est le schéma standard de chaque épisode, auquel viennent s’ajouter les véritables intrigues, celles qui sont dans un premier temps en arrière-plan et qui, petit à petit, se révèlent être les enjeux les plus importants : la vie de famille, le deuil, le rapport quotidien à la mort, l’héritage, le mariage, le sexe, la drogue, la carrière professionnelle, l’amitié, l’amour, et bien d’autres thématiques toujours traitées avec pertinence et profondeur. Et pour lier ce flot de réflexions, la série peut compter sur une tonalité unique en son genre : à la fois tragique et ironique, parfois franchement drôle voire ridicule. Une atmosphère indescriptible qui s’avère finalement thérapeutique, parce qu’elle permet d’aborder des sujets graves, qu’ils soient intimes ou sociaux, inhérents aux Fisher ou à l’Amérique tout entière, le tout avec gravité et légèreté – comme toute chose devrait être prise au quotidien.

La mort vous va si bien

La thématique principale de Six Feet Under est indéniablement la mort, et le rapport que chaque personnage entretient avec son inéluctabilité et sa proximité. Ainsi, le contraste entre l’entreprise funéraire des Fisher et la manière dont les membres de cette famille appréhendent leur propre mort interpelle à plus d’un titre : il ne suffit de travailler dans le « business de la mort », comme ils le qualifient eux-mêmes, pour être moins angoissé par la disparition de ses proches, voire de soi-même. Si Federico, l’embaumeur, semble particulièrement détaché, Nate et David, les frères Fisher, ne cessent d’être hantés par l’âme de tous ceux qui périssent et atterrissent dans leur maison funéraire. Le spectateur prendra l’habitude voir les morts de « se réveiller » sous forme de fantômes, et s’adresser aux Fisher pour questionner leurs certitudes, réveiller leurs doutes, voire agir comme des morceaux de conscience et les aiguiller dans leur vie respective. Ces discussions entre morts et vivants, qui se déroulent intégralement dans l’esprit torturé des personnages principaux, sont mises en scène comme si elles avaient réellement lieu, les rendant d’autant plus déstabilisantes pour eux comme pour les spectateurs.

De manière générale, la frontière entre le réel et le fantasmé est sans cesse mise en défaut par le montage et la narration, qui, en ce sens, sont d’une exemplarité hors norme. Souvent, le spectateur voit les personnages concrétiser des actions qui les obsèdent ou dire tout haut ce qui les ronge intérieurement, avant que la scène ne se rembobine brutalement quelques instants avant le début de l’action ou du dialogue, faisant comprendre au spectateur que les choses auraient pu se passer autrement si tel ou tel personnage avait, à tel ou tel moment, agi selon ce qui l’anime au plus profond de son être. Cette manie de créer imaginairement (mais encore une fois, très concrètement à l’écran) de nouveaux embranchements, des alternatives à la réalité, est une façon intelligente d’apprendre à connaître la psychologie des personnages ; non pas didactiquement, mais toujours empiriquement, au fur et à mesure que ces « visions » s’accumulent. Sans en dévoiler la substance, le final de la série est d’une émotion rarement égalée, parce qu’il joue une ultime fois sur cette faculté de projection d’un personnage en particulier, laissant le spectateur cette fois-ci indécis sur la réalité, sur la concrétisation ou non de ce qu’il voit.

Pour en revenir au thème central, il semble que l’entreprise funéraire des Fisher soit une manière pour eux d’apprendre à dompter cette mort qui contamine de plus en plus leur famille au fil des saisons. La confrontation avec les familles endeuillées qui défilent permet à chaque fois une remise en question et un apprentissage personnels : sur la question du deuil, de comment honorer les morts, de l’injustice et de la spontanéité que ces disparitions peuvent présenter, ou au contraire la libération qu’elles entraînent parfois. Mais, surtout, les Fisher sont sans cesse amenés à constater la grande fragilité de la vie, eux-mêmes en proie à de graves maladies (physiques comme psychologiques). De là, le besoin de s’évader : par la drogue (tout le monde fume des joints, les jeunes comme les vieux), par la célébration du moment présent, par les souvenirs, par les visions et l’imaginaire, et surtout par un retour au corps dans son sens le plus charnel et animal.

Sexe, mensonges et vie d’égos(aux)

Devant une impossibilité à communiquer et à se comprendre destructrice des relations familiales, amicales comme amoureuses, le sexe devient le dernier bastion d’un rapport direct et authentique à l’autre. Bien sûr, les ébats sexuels seront le point de départ de nombreuses disputes, de tromperies, de mensonges et de larmes ; mais ils permettront presque toujours aux personnages de retrouver un sentiment de plénitude, et surtout de vitalité, alors que tout s’effondre autour d’eux. La sexualité apparaît comme centrale dans l’épanouissement des personnages, dans leur construction identitaire mais aussi sociale.

David, gay introverti, luttera pendant longtemps contre lui-même, acceptant progressivement d’assumer son homosexualité face au monde et, encore plus difficile, à sa famille. Dans une Amérique encore peu ouverte aux orientations sexuelles autres qu’hétéronormées, le couple que formeront David et Keith offrira sans doute les séquences les plus passionnantes, déchirantes et parfois révoltantes de la série, traitant la question frontalement, sans jamais tomber dans les stéréotypes, jusque dans la question du mariage homosexuel.

De son côté, Nate formera d’abord avec Brenda un couple libertin et très ouvert, qui permettra de poser la question de la fidélité, du couple exclusif, de la jalousie, de la liberté sexuelle. Les retrouvailles avec Lisa feront basculer le destin de Nate vers une forme plus traditionnelle de la vie de famille, en soulignant alors les limites, les absurdités et la rigidité de ce modèle – sans ne jamais donner de leçon de morale sur quel type de relation serait soi-disant la plus saine, mais illustrant à quel point chaque individu est différent et plus ou moins adapté à ce que la société et la morale exigent de lui dans ce domaine.

Ruth, mère vieillissante et veuve un peu vieux jeu, se découvrira une nouvelle jeunesse en rencontrant un certain nombre d’hommes, avec qui la relation sexuelle sera toujours beaucoup débattue et mise au premier plan. À ce titre, George, l’un des meilleurs personnages à être arrivés en cours de route, sera sans doute son meilleur interlocuteur et compagnon de voyage au cœur de la question sexuelle. Dans Six Feet Under, la sexualité se veut débridée et sans tabou, quel que soit l’âge.

Claire, quant à elle, de par sa jeunesse et son ouverture d’esprit mêlée de curiosité irrépressible, sera le sujet de nombreux arcs narratifs, pas toujours aussi passionnants les uns que les autres, mais qui balayeront la question de la sexualité sous à peu près tous ses aspects : avec Gabe, le jeune rebelle marginal ; avec Russel, l’homosexuel refoulé ; avec Edie, jeune femme extravagante avec qui elle expérimentera une relation lesbienne ; avec Ted, l’homme viril et élégant. Parmi les réflexions que ses nombreuses relations apporteront, celle de l’avortement sera particulièrement saisissante dans son traitement. Là encore, la série est décidément précoce par rapport à la réalité du monde.

Même les personnages les plus secondaires auront toujours, à un moment donné, une importance liée à la question sexuelle : que ce soit Billy, posant la périlleuse question de l’amour incestueux, ou encore Roger et ses orgies bisexuelles, sans oublier l’important Federico et son détour par le monde de la prostitution. Et si le sexe devient le point commun de tous les personnages, c’est aussi ce qui semble être l’un des rares sujets de conversation que les Fisher puissent tenir à cœur ouvert. Une famille décidément en avance sur son temps.

Une affaire de famille

La famille – venons-y, car c’est sans doute le troisième pilier thématique de Six Feet Under – est la toile de fond de toute la série, par-dessus laquelle les réflexions sur la mort ou sur la sexualité se développent. Fondement viscéral de tous les personnages, la question familiale sera leur raison d’être. Pour Nate, le retour dans le foyer, le remplacement d’une figure paternelle laissée vacante, le rôle de grand frère, d’amant, de mari, et finalement de père à son tour. Pour David, la famille sera d’abord l’assurance d’une sécurité, d’une acceptation que le monde extérieur ne semble pas encore prêt à lui offrir, avant de s’émanciper et de fonder son propre cocon familial, ouvrant là encore une réflexion sur l’adoption, la GPA et autres formes de parentalité inhabituelles et polémiques. Pour Ruth, voir grandir ses enfants et petit à petit quitter la maison remettra en doute son autorité, son éducation, voire même l’amour de ses enfants pour elle, jusqu’à que le remariage pointe le bout de son nez et la sorte de son marasme sentimental. Pour Claire, enfin, le délitement du cercle familial s’accompagnera d’un sentiment de solitude profond, de nécessité de trouver sa voie à son tour – d’où ses errements, ses nombreux retours en arrière, cette impossibilité à conserver des relations pérennes.

Et si chaque membre de la famille développera progressivement sa propre vision de la famille, de la fraternité ou de la parentalité ; si leurs chemins seront amenés à diverger, et que leurs relations ne seront pas toujours au beau fixe, l’amour indéfectible qu’ils se porteront fera la force de cette famille à qui tous les malheurs semblent arriver, à qui la vie ne sourit que par abrupts à-coups, et à qui chaque infime bonheur sera suivi d’une tragédie doublement plus forte.

Des hystéries, des mensonges, des morts, des déceptions, des accidents, il y en aura eu. Et pourtant, Six Feet Under n’est à aucun moment misérabiliste, tire-larme, et encore moins démagogique ou moralisateur. Sa valeur thérapeutique est peut-être justement due à cette capacité à toujours affronter la réalité à travers la subjectivité arbitraire des personnages, que l’on détestera parfois, que l’on adorera ensuite, mais qui ne laisseront jamais indifférent en ceci qu’ils font certainement parti des personnages les plus humains et complexes jamais écrits au cinéma, sur petit et grand écran confondus. À l’image de ce final déchirant, à la fois doux et amer, beau à en pleurer, Six Feet Under parle de la vie et de la mort, de la famille, de la sexualité, du temps qui passe, des souvenirs et des regrets – bref, des choses qui s’avèrent finalement les plus importantes et difficiles à questionner dans la vie d’un individu, et qui atteignent ici un degré d’authenticité et de justesse tel que n’importe quel spectateur est, à un moment ou l’autre, forcément touché en plein cœur par cette famille Fisher si parfaite et imparfaite à la fois. Si humaine.

Générique : Six Feet Under

Fiche technique :  Six Feet Under

Genre : Série dramatique
Création : Alan Ball
Pays d’origine : États-Unis
Chaîne d’origine : HBO
Nombre de saisons : 5
Nombre d’épisodes : 63
Durée : 55 minutes
Diffusion originale : 3 juin 2001 – 21 août 2005

Note des lecteurs4 Notes
5

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Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

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