« Introduction à Jacques Ellul », de Patrick Chastenet

Difficile de coller une étiquette sur Jacques Ellul. Professeur d’histoire du droit, il a écrit aussi bien des ouvrages de sociologie que de théologie protestante. Lecteur de Marx, il s’oppose aux marxistes. Fervent croyant, il critique l’Eglise. Rejetant aussi bien le fascisme que le communisme, il s’en prend également à la démocratie telle qu’on la pratique. Seule la liberté trouve vraiment grâce aux yeux d’Ellul, qu’on a parfois qualifié d’anarchiste chrétien. Le court ouvrage de Patrick Chastenet, universitaire et spécialiste d’Ellul, revient sur la spécificité d’une pensée d’un auteur qui, écologiste avant l’heure, aide toujours à comprendre les dérives de la société technicienne.

La critique de la technique

Anti-capitaliste non partisan, Ellul estime que l’idéologie des gouvernants (fasciste, communiste, libérale) ne change pas grand-chose : ils utilisent tous les mêmes outils, fournis par des experts qui, délimitant le domaine du possible, sont les vrais décideurs. La faute à un phénomène technique universel et autonome de toute contrainte politique, économique ou morale ; l’Etat technicisé, forcément interventionniste, nuit alors à la liberté de l’individu en réglant tous les aspects de sa vie.

Le progrès technique réenchante un monde qui pensait pouvoir se passer de Dieu ; il permet aussi à l’homme de prendre sa place. Or, cela n’est pas sans conséquence : selon Ellul, tout progrès technique se paie d’une manière ou d’une autre, car ses effets néfastes, imprévisibles et souvent irréversibles, vont de pair avec ses effets bénéfiques. Malgré ces effets globaux, le système technicien fascine l’homme, qui en subit lui-même les conséquences : les outils sont plus simples à utiliser mais difficiles à concevoir (et à réparer) ; d’autre part, l’homme devient lui-même un outil.

Dans cette société technicienne, standardisée, forcément totalitaire au sens où elle concerne tous les aspects de sa vie, l’homme ne peut plus faire de choix authentique. Mais la société d’abondance produit chez lui un sentiment de confort dont il ne souhaite plus se départir. L’industrie du divertissement (y compris le cinéma…) détournerait ainsi l’homme de ses aspirations spirituelles aussi bien que des affaires publiques. L’homme a tout ce qu’il lui faut, du moment qu’il accepte de partager sa vie entre travail et consommation. Mais il lui manque ce à quoi il aspire naturellement : sa liberté, la seule chose que le système technicien ne peut pas lui fournir.

Propagande, politique et révolution

Une fois décrite la pensée d’Ellul concernant la technique, Patrick Chastenet s’en sert comme point de départ pour revenir sur quatre autres thématiques abordées par son aîné : la propagande, la politique, la révolution et l’écologie.

La propagande dans une société technicienne a cela de pernicieux qu’elle fait du propagandé, comblé et donc peu regardant, son complice. Prenant la forme d’une communication de masse d’autant plus efficace que la société est individualiste et étendue, elle cherche à renforcer des opinions, à les transformer en croyance et en action. Et l’abondance d’informations ne nous protège pas de la propagande, puisque cette dernière vient corriger l’afflux écrasant des premières : information et propagande vont de pair.

D’où le paradoxe suivant : la démocratie, qui n’est pas une chose naturelle, ne peut exister sans propagande, laquelle est justement la négation de la démocratie. Il faut alors relativiser la politique, et s’éloigner aussi bien de l’apolitisme que de l’engagement partisan, tout deux anti-démocratiques. Selon Ellul, et contre l’idée reçue, tout ne serait pas politique. Penser l’inverse reviendrait à remplacer Dieu par un Etat technicien qui en profite pour placer tous les secteurs de la société sous sa coupe.

La liberté de choix est indispensable à toute décision politique ; or, le système technicien ne réfléchit qu’en terme d’efficacité, plaçant la politique dans l’éphémère et ne la limitant que par la frontière entre le possible et l’impossible, et non par celle entre le bien et le mal. Cette critique de la technocratie et de ses décisions prises loin du peuple et pas toujours dans son intérêt, fournit évidemment des pistes de lecture pour comprendre la défiance actuelle envers les partis traditionnels de gouvernement ou l’Union Européenne.

Face à cette fausse démocratie, Ellul en appelle à une démocratie humaine et à un homme démocratique. Ce dernier se caractériserait par une totale liberté et une pleine responsabilité individuelle ; les tensions sociales donneraient lieu à un véritable dialogue, pour lequel seraient nécessaires l’affirmation de la différence en même temps que la conscience d’une commune mesure entre opposants ; dialogue qui aboutirait à une décision politique véritable. Mais pour Ellul, la technique empêche l’homme de passer le cap. Il faut alors une révolution, mais pas n’importe laquelle.

Pour Ellul, la Révolution n’est pas un produit logique de l’histoire : penser la révolution en termes marxistes la transforme en mythe conformiste, dans lequel la liberté de pensée du révolutionnaire n’a plus sa place. D’autre part, il s’en prend à la dévaluation du langage opérée par la publicité et l’art moderne, où tout serait révolutionnaire ; or la révolution est précisément censée être une exception. Enfin, Ellul rejetait également la « révolution-fête », que Chastenet décrit comme cette « gigantesque kermesse où la bonne humeur de tous rivaliserait avec la gentillesse de chacun », notant par ailleurs que la société technicienne excelle à récupérer ce type de manifestations à son profit, s’accommodant de toutes les revendications qui ne la détruisent pas.

Dans sa révolution, Ellul ferait le choix de la non-puissance, militaire et économique, d’une décentralisation soutenue, d’une réduction du temps de travail, d’une abolition du salariat et de l’octroi à chacun, dès sa naissance, d’un revenu minimum, autant d’idées qui trouvent une résonance dans les débats de ces dernières années. Paradoxalement, même si les effets néfastes de la technique sont inséparables de ses effets positifs, Ellul estime qu’elle peut aider à certains de ces objectifs : dégager du temps libre, permettre l’accès à la culture, engager la société dans un processus de décentralisation.

Ellul et l’écologie

Si Ellul a souvent été plus lu comme théologien aux Etats-Unis que comme sociologue en France, il a également souvent été étudié par des anarchistes. Aujourd’hui, on le redécouvre pour sa pensée écologiste. Défenseur de la nature, il était plus encore le défenseur des populations locales et de leur droit à vivre en harmonie avec leur territoire, s’opposant ainsi à l’artificialisation de la côte Atlantique et au barrage de Tignes. Il combattait de même l’exode rural, l’industrialisation de l’agriculture et de l’élevage, le dépeuplement des forêts et l’énergie nucléaire. Citadin, il regrettait le peu d’égards réservés à l’arbre, souvent sacrifié en ville par peur du vide. Plus globalement, il ne se reconnaissait ni dans les politiques environnementales visant à conserver des échantillons de nature ni dans la création de partis politiques strictement écologistes.

Sa pensée écologiste entre par ailleurs en résonance avec sa pensée religieuse : la Bible, dans laquelle il voyait plus des questions posées aux hommes que des réponses données par Dieu, ne recommanderait nullement à l’homme de dominer son environnement. A l’inverse, ce serait quand l’homme a cessé de croire en Dieu qu’il a perdu tout respect envers sa création. Qu’on soit ou non croyant, on constatera que le capitalisme et la technique se sont développés au XIXème siècle, simultanément à la mort de Dieu théorisée par Nietzsche. L’homme s’est ainsi détaché de Dieu pour se tourner vers un autre maître, l’Etat technicien, et ses apôtres, les experts.

En une centaine de pages, et dans la tradition de la collection Repères des éditions La Découverte, Patrick Chastenet résume donc les grands traits de la pensée de Jacques Ellul, non sans en souligner les limites et les quelques provocations. Cette pensée, à l’inverse de l’outil moderne, n’est sans doute pas prête-à-l’emploi. Elle est à aborder comme devrait l’être toute pensée dans une authentique société démocratique : librement, chacun y prenant ce qui convient le mieux à ses convictions et sa sensibilité. En cela, le présent ouvrage remplit parfaitement son office de boîte à outils pour qui cherche une issue au labyrinthe technocratique et aux crises qu’il provoque, démocratiques aussi bien qu’écologiques.

Introduction à Jacques Ellul, Patrick Chastenet
La Découverte, août 2019, 128 pages

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