Mindhunter, saison 2 : pour vivre heureux, vivons cachés

Deux ans après une première saison couronnée triomphalement par les sérievores du Monde entier, le bébé profileur de David Fincher revient pour transformer l’essai. Au delà des difficultés de l’exercice, Mindhunter approfondit son univers en jouant des zones d’ombre traversant tous les esprits, des tueurs aux chasseurs. Première victime, le spectaculaire à outrance, pétard si inapproprié dans une esthétique clinique patinée de sang-froid. Dans ces cadres, pas de poursuites, pas de flingues : juste un retour salvateur à des personnages et des atmosphères.

La tronche en 9 épisodes

Mindhunter, série obsessionnelle, obsédante et épurée ; fille aînée de Zodiac, un des très grands films de David Fincher. Dés la saison 1, les fondations sont posées. La seconde garde le tempo, le casting d’origine, les premiers à regarder l’abîme droit dans les yeux pour 9 nouveaux épisodes. Un nombre impair, un pied dans le vide ? Le nombre peut interpeller, quand la saison 1 en comptait un de plus. Non, plutôt de quoi se rassurer sur la cohérence du projet, qui joue de durées aléatoires d’épisodes en épisodes (de 50mn à 1h15) et échappe déjà aux structures répétitives et préconçues des séries pop corn des années 90-2000. 9 épisodes au menu, c’est la garantie que le spectacle gravitera autour de la substantifique moelle. Pas d’épisodes de remplissage, c’est un bonheur, mais cela n’offre pas un ticket aux fameuses séquences d’entretiens avec les tueurs, qui ont déjà obtenu leur statut de scène culte. Le temps de deux épisodes, la saison 2 prend le temps de poser les intrigues personnelles qui assureront la profondeur du récit. Bill Tench connaît des difficultés familiales, Holden est de plus en plus obsessionnel et le Dr Carr connaît une romance la saupoudrant d’humanité. A peine le temps d’être impatients, juste attisés : les jalons posés, le récit ronronne entre ces très belles intrigues secondaires et une enquête fascinante au cœur d’Atlanta, la ville de naissance du Dr King, pour une enquête au cœur d’une abominable série de 28 infanticides.

Ce que l’on montre

Les grandes séries sont comme les grands films construits dans les zones de gris et c’est ici qu’un thème principal apparaît. Dans la rue, au travail, en public, tout un chacun use des artifices sociaux pour construire une représentation de soi, souvent idéalisée. Dans cette idée que cette construction mentale est transversale et passe par tous les esprits, Mindhunter réussit à mettre en scène une réflexion d’une profondeur inouïe. Bill Tench est donc confronté à une crise familiale terrible mettant en jeu l’avenir de son couple. Costaud, le pilier aux chemises à manches courtes intériorise l’affect, le laisse s’échapper petit à petit, comme des bouffées de clopes. Wendy Carr découvre une autre histoire de drague, une autre vision du couple lesbien dans une Amérique des années 70 beaucoup plus violente que les souvenirs stylisés des années flower power le laissent imaginer. Holden, lui, reste dans cette logique la soupape par laquelle quelques sentiments et souvenirs retenus parviennent à s’échapper. Sans aucun filtre, doué mais terriblement naïf, cornaqué par ses pairs, le jeune profileur obsessionnel personnaliserait bien Fincher dans sa propre série. Pour ceux qui chercheraient à plonger de haut dans une mise en abîme, il y aurait ici de quoi voir dans ce personnage toutes les rancœurs d’un jeune cinéaste à l’égard des studios contre ses projets inachevés (le premier en tête, Alien 3). Mais Holden semble connaître cette évolution psychologique pour caractériser cette notion de nos propres mises en scène. Que retenons-nous? Que souhaitons-nous mettre en avant de nos propres essences ? A ce titre, les scènes avec les tueurs de la saison 2 restent emblématiques, et évidemment l’extraordinaire confrontation avec Charles Manson y prend tout son sel. Au delà de la renversante interprétation du gourou de la famille par Damon Herriman, cette idée reste persistante et traverse tous les épisodes comme un fil rouge.

Le refus du spectaculaire

Dans les esprits, rien de spectaculaire ? Mindhunter est une poupée russe. Dans l’esprit du créateur, et déjà dans Zodiac, un style épuré qui fait date et donne du sens dans le contexte actuel. La chasse au climax, aux rebondissements et à toutes ces sales bêtes est achevée. Dès les premiers épisodes, le nouveau directeur du FBI ouvre les vannes pour donner des fonds quasi illimités à nos enquêteurs : un antagoniste de moins, si cliché, celui du patron irascible est évacué. Car si la série narre des événements des années 80, où le cinéma reaganien a progressivement nanardisé les figures de mâles alphas à grands renforts d’explosions et de dramaturgie décérébrées, elle est aussi celle de son propre contexte de production, où le spectaculaire doit filer le poisson pour l’attirer en moins de dix minutes d’épisode pilote sur une scène clé. Nombre de séries cultes, comme The wire dès les années 2000 ont loupé leur public lors de leur diffusion, faute de ces ressorts. Mindhunter fuit habilement cette facilité narrative et se démarque avec joie de toute scène superfétatoire. Et c’est là tout son spectacle. L’esprit envahissant la série conduit à laisser ressentir au spectateur qu’il ne voit que le strict nécessaire à sa juste implication tout au long de ces 9 épisodes. On y parle de morts, d’horreurs dans une coquille clinique et libérée des passions. Pas de colères, pas d’amitiés, très peu de sympathie, même entre les personnages principaux. C’est déroutant, souvent, de se dire que ceux-là ne vivent pas les sentiments les plus bassement humains comme nous, mais cette interpellation rappelle également que croiser Charles Manson avant un rendez-vous de psy n’a rien de tout à fait normal.

On joue à l’Indianapolis

Mindhunter réussit le tour de force scénaristique d’accorder le premier rôle aux paroles et aux monologues, en adoptant l’identité visuelle qui en devient le plus bel écrin. De longs travellings avant, sur une bande son s’immisçant très progressivement vers l’acmé. La signature rappelle la célèbre scène de l’Indianapolis dans les dents de la mer. Quint, joué par Robert Shaw, y raconte les journées infernales des marins échoués, perdus au milieu de l’océan et dévorés par les requins les uns après les autres. La scène est très longue, perdue au milieu de scènes d’actions, enrobées de longues litanies et faisant la part belle à un acteur et un personnage devenus trop grands pour un plan serré. Mindhunter rappelle cet exercice, presque un accident dans le film culte de Spielberg (la scène avait été réécrite sur le tournage par Robert Shaw) Par de longues répliques et la construction d’atmosphères, le propre maniérisme incarnant Mindhunter rappelle que chaque pièce du dispositif n’est pas superflue. Qu’isolées, certes, certaines paraîtraient désuètes, mais servent au final une cause plus grande, en l’occurrence ici une grande série salvatrice pour Netflix, pour le sens que l’on donne au cinéma et l’usage que l’on souhaite en faire.

Mindhunter Saison 2 : Bande-annonce

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Romaric JOUAN
Romaric JOUANhttps://www.lemagducine.fr/
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