« Les Yeux rouges » : l’engrenage du cyber-harcèlement

Dans un récit partiellement autobiographique, la journaliste et auteure belge Myriam Leroy expose la mise en place progressive des mécanismes de cyber-harcèlement. Et fait graviter autour de cette question toute une série de sujets connexes, dont la fachosphère, les postures victimaires mouvantes ou les réponses judiciaires lacunaires apportées aux « raids » en ligne.

Les Yeux rouges se distingue d’abord par son récit et les formes y étant associées. La narratrice du roman est une journaliste radiophonique à la popularité croissante, bientôt victime d’une rencontre virtuelle des plus fâcheuses. Son histoire est narrée de manière singulière, par le truchement de correspondances avec des avocats, de publications et commentaires en ligne, de smileys ou de la restitution indirecte des propos de proches. L’intrigue prend corps à mesure que les faits s’amoncellent (éveil, insistance, déception, rancœur, harcèlement) et ces derniers ne se trouvent éventés que par des conversations rapportées, les réactions suscitées par l’une ou l’autre rencontre, etc. Cela donne l’impression d’une mise à nu sans filtre et renforce la dimension horrifiante du cyber-harcèlement.

Les agissements du harceleur permettent à Myriam Leroy plusieurs descriptions impitoyables : sur les internautes vampirisés par l’orgueil, sur les raids en ligne, sur la fachosphère, sur le discrédit frappant les journalistes, sur un monde virtuel qui en vient, sans prévenir, à phagocyter la vie réelle. Denis est un modeste employé administratif dans l’industrie pharmaceutique. S’il lui arrive de faire une sieste au bureau et s’il regrette le manque de cérébralité de son travail, cela ne l’empêche pas d’avoir son heure de gloire quand il décroche une interview du cinéaste Robert Rodriguez. Car l’homme est passionné de cinéma, écrit régulièrement sur un blog, mêlant (pense-t-il) pertinence et impertinence, ce qui lui vaut l’estime d’une cour virtuelle fidèle et manipulable.

Jusque-là, rien de bien méchant. Comme beaucoup, Denis a des capacités sous-employées, ressent une certaine lassitude vis-à-vis de sa vie professionnelle, mais relativise au regard d’une confortable rémunération. C’est plutôt dans le champ des idées que le bât blesse. Il méprise la « Pravda », c’est-à-dire un journalisme qu’il imagine corporatiste, aux ordres et outrageusement subventionné. Il n’a pas de mots assez durs contre les médias, les droits de l’homme, l’écologie, les minorités, la gauche, mais voue en revanche un culte à Vladimir Poutine, à la realpolitik et à la droite décomplexée de type illibérale. Le refus du « vivre-ensemble », la croyance en un « grand remplacement » contribuent à caractériser un personnage, ainsi que son public, tout droit sortis des cercles renaud-camusiens. C’est lui qui, après avoir été poliment éconduit par l’héroïne du roman, va s’employer à rendre son existence insupportable.

Sur France Inter, alors qu’elle participait à « L’invité de 7h50 », Myriam Leroy évoquait le 14 août dernier les « comportements de prédation » décrits dans son roman, mais aussi l’autosatisfaction du harceleur, se gargarisant d’échapper à la pensée unique, ou le caractère partiellement autobiographique de l’histoire qu’elle conte. La journaliste et romancière belge a effectivement quitté elle-même (dans la douleur, confesse-t-elle) Twitter et Facebook. Elle fut la victime de raids en ligne, recevant des milliers de messages d’insultes et de menaces, et a même un temps vécu sous protection policière. Pourtant, et cela transparaît clairement dans Les Yeux rouges, l’attitude des proches et les réponses apportées par les institutions dans les cas de cyber-harcèlement sont à déplorer et certainement pas de nature à apaiser les victimes : les premiers cherchent à minorer le harcèlement, quand il n’en viennent pas à susurrer qu’« il n’y a pas de fumée sans feu » ; les secondes semblent démunies quand il s’agit de faire face à des situations de ce type, au point d’ignorer ce qu’il faut juridiquement plaider !

Les Yeux rouges comporte donc une mise en abîme assez glaçante. Cette dernière est même décuplée par la nouvelle autobiographique que rédige l’héroïne du roman. En racontant ses mésaventures, elle semble « boucler la boucle » qui la relie à Myriam Leroy. Echevelé, le roman se veut en outre relativement dense : il interroge la prétendue responsabilité des femmes dans le processus de harcèlement (s’il y en a une, elle consiste à avoir intériorisé un état d’infériorité qui pousse la victime à répondre poliment à son agresseur) ; il raille certaines pratiques médicales, dont la kinésiologie ou l’homéopathie (l’extrait de Mur de Berlin pour les individus se sentant divisés) ; il soupèse les affects induits par le cyber-harcèlement et les verbalise à travers une vie de couple empoisonnée, un manque d’empathie vis-à-vis des autres, voire une impression de nombrilisme n’ayant pourtant rien de commun avec de l’égocentrisme…

L’actualité du propos, l’urgence avec laquelle il est narré, les sujets secondaires qui s’y greffent rendent cette lecture – ce témoignage ? – très appréciable.

Les Yeux rouges, Myriam Leroy
Seuil, août 2019, 192 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.

Léa Lahannier dans les entrailles du cinéma d’horreur français

Avec "Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?", Léa Lahannier entreprend un état des lieux du genre horrifique hexagonal. Elle en exhume la mémoire cinématographique, les motifs, les contradictions et les métamorphoses. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.