Questions de cinéma, de Nicolas Saada: le 7ème Art prend la parole

Il édifia une chapelle pour le cinéma de genre dans la forteresse réputée peu accueillante des Cahiers du cinéma dans les années 90. C’est également un mélomane averti, qui fut l’un des premiers à parler de musiques de films sur les ondes (plus précisément sur Radio Nova). Figure discrète mais essentielle de la critique hexagonale, Nicolas Saada  est également le journaliste de sa génération ayant le mieux négocié son passage à la réalisation avec les excellents Espion(s) et Taj Mahal.

La sortie de Questions de cinéma, recueil d’entretiens menés durant ses années aux Cahiers, fournit ainsi quelques éléments de réponses sur la réussite d’un passeur devenu émetteur.

Echange de bon procédés

De toute évidence, le dialogue entre la critique et la pratique n’est pas un luxe mais un pré-requis à la bonne santé du médium pour Nicolas Saada,  et ce, des deux côtés de la barrière. Une conviction que l’auteur affirme en avant-propos, lorsqu’il écrit que l’itinéraire de l’interview démarra de l’impasse dans laquelle il jugeait être arrivé en tant que critique de cinéma . Questions de cinéma n’a donc rien d’une rétrospective d’un auteur désireux de partager sa nostalgie privilégiée avec ceux qui contemplent l’usine à rêves depuis le banc de touche.

Tout l’intérêt de la démarche réside dans cette volonté de sortir de l’enclos de la théorie pure, de mesurer la résistance de sa pensée au dialogue avec les praticiens. Et surtout de générer quelque chose qui ne s’arrête pas au sujet de l’échange, y compris avec les moins ouverts aux digressions analytiques (on pense à John Carpenter, plus ouvert à l’exégèse qu’à l’accoutumée). On soulignera les morceaux de choix que constituent à cet égard les interviews de Francis Ford Coppola (où l’arrivée du numérique devient le nœud de la discussion) ou de Martin Scorsese, qui devient une conversation à bâtons rompus sur la notion de transmission au sein du médium.

Qu’est ce que le cinéma ?

On l’aura compris, Nicolas Saada n’est pas là pour obtenir la validation de ses certitudes par les intéressés. En effet, il s’agit avant tout de construire un champ des possibles avec son interlocuteur. Quitte à mettre les bijoux de la famille sur la sellette en désacralisant certains des dogmes les plus emblématique de la maison. On pense évidemment à la fameuse Politique des auteurs , vaisseau-amiral des Cahiers du cinéma dont Saada secoue les fondations lorsque il s’en va quérir la parole des hommes de l’ombre.

Scénariste, monteur, compositeur… Autant de postes trop souvent tenus pour partie négligeables auxquels l’auteur rend hommage à l’importance dans le processus de fabrication.  On retiendra l’interview mémorable du scénariste Wesley Strick (dont la méthode d’écriture dévoilée dans l’interview a fait florès) celle du producteur Joel Silver (très surpris que les Cahiers du cinéma s’intéresse à lui), ou encore la passionnante entrevue dans laquelle Lalo Schiffrin se confie sur les subtilités de la musique de film. Autant de voix dont l’agrégation constitue la condition nécessaire à l’élaboration d’un long-métrage. La politique des auteurs ? Oui, mais au pluriel.

L’émancipation technique

La démarche ne procède pas d’une volonté de crime de lèse-majesté ici, mais de remettre le 7èmeArt en perspective avec ses conditions de production. Ainsi, les entretiens sélectionnés dans Questions de cinéma s’efforcent en permanence de maintenir la réalité pratique du médium dans le rétroviseur. Notamment en ce qui concerne la question technique, constamment aux avant-postes des considérations théoriques qui s’inscrivent dans son sillage. Particulièrement dans les entrevues avec James Cameron (forcément), Thelma Schoonmaker (monteuse de Martin Scorsese) ou David Lynch. Nicolas Saada parle  de cinéma avec un état d’esprit de médiologue  et partage ses pressentiments avec ses interlocuteurs. Particulièrement en ce qui concerne l’arrivée du numérique et les bouleversements appelés à en découler. Dans un pays peu prompt à penser l’art en fonction de ses conditions d’expressions, on appelle ça une expression singulière.

On le sait, la tendance est aux ouvrages rétrospectifs se proposant d’immerger le lecteur dans un âge d’or (parce que révolu) cinématographique par l’intermédiaire du regard critique qui l’accompagna. A l’inverse, Questions de cinéma ne cesse de questionner l’avenir depuis son présent conjugué au passé.

Retour vers le futur

De tous ses confrères d’une sensibilité voisine passés à la réalisation (on pense à la génération Starfix), Nicolas Saada est celui qui s’est immédiatement distingué par sa capacité à faire le tri entre ses influences et son récit, ses envies et ses besoins. On comprend pourquoi. Plus qu’un livre de cinéma, Questions de cinéma se dessine comme le centre de formation de son auteur, qui le lègue maintenant au grand-public.

Plus encore qu’un simple recueil d’entretiens, il s’agit donc d’un morceau de choix à ajouter promptement dans votre bibliothèque. Le réalisateur de Taj Mahal apporte une contribution qui lui est singulière dans un genre balisé par de prestigieux prédécesseurs. Comme si à travers la parole des autres, il esquissait une conception du cinéma qui lui était propre : un art intrinsèquement lié à ses conditions techniques, où l’intention artistique se mesure à sa capacité à survivre à un processus de production tortueux, où les dogmes se doivent de rester sur le pas de la porte de sa fabrication. A l’heure où la transition du numérique n’a pas encore entamé son cycle de maturité et où la mutation de l’industrie à l’aune des plates-formes de streaming n’en finit pas d’enflammer les débats, on ne peut pas lui reprocher de taper à côté…

 

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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