Dirty God : Dans le film de Sacha Polak, Vicky Knight est émouvante dans un rôle plus vrai que nature

Les attaques à l’acide sont un nouveau fléau qui détruit la vie de centaines de femmes en Grande-Bretagne, des milliers par le monde. Avec Dirty God, Sacha Polak s’est emparée du sujet pour en faire un film intense mais qui n’avait pas besoin de l’accumulation de malheurs qu’on y rencontre.

Synopsis : Le visage à moitié brûlé et une petite fille de deux ans. C’est tout ce qu’il reste de la relation de Jade à son ex, qui l’a défigurée à l’acide. À la violence de cette histoire, succède désormais celle du regard des autres. Pour ne pas couler, Jade n’a d’autre choix que de s’accepter, réapprendre à sourire et à aimer.

Knight of Suburbia

Un titre prometteur, un synopsis un peu sirupeux, une bande-annonce trop explicite. Les signaux sont contradictoires pour annoncer Dirty God, de la Néerlandaise Sacha Polak. Et c’est la nature des sentiments qui peut animer le spectateur de ce premier film en langue anglaise de la cinéaste.

Car voilà un film qui veut avant tout donner de la visibilité aux personnes victimes d’attaques à l’acide. L’histoire se passe dans le sud de Londres, mais le phénomène est assez répandu partout dans le pays. Un réel fléau qui détruit des centaines de femmes outre-Manche. Sacha Polak a été patiente et obstinée, car ça fait plusieurs années qu’elle a le projet en tête, mais Vicky Knight, elle aussi victime à 8 ans de brûlures, thermiques cette fois-ci, a mis beaucoup de temps pour accepter ce projet qui avait alors une vraie valeur cathartique pour elle.

Voilà aussi un film interprété par une jeune femme non professionnelle, mais dont l’engagement est plus que total. On retrouve la protagoniste Jade le jour de sa sortie d’hôpital, après qu’elle a été défigurée à l’acide par son ex, un masque de silicone vissé sur son visage. Vicky Knight va cheminer avec son personnage et retraverser les différentes épreuves qu’elle a dû elle-même  endurer, essentiellement le regard posé sur elle. Jade vit dans une banlieue très défavorisée avec sa mère et sa petite fille de 2 ans. Le choix de cet environnement est assez judicieux ; les liens particulièrement resserrés qui relient des habitants d’un même immeuble se traduisent ici par une belle bienveillance envers Jade, une absence totale de réticence envers cette amie qu’on a toujours connue, et dont pourtant la vue des brûlures est difficilement soutenable. En revanche, tous ceux qui ne la connaissaient pas avant l’épisode ont une réaction de gêne, voire de rejet ou de dégoût. Jusqu’à sa fillette Rae dont Jade rapporte qu’elle l’a traitée de monstre la première fois qu’elle l’avait vue ainsi, et avec qui elle se cache sous les draps quand elles jouent ensemble. Des séquences poignantes, tant l’actrice ne joue pas, tant la souffrance et surtout la tristesse se lisent sur son visage. La vie de Jade est prise dans un engrenage de mauvais plans, tous liés directement à l’attaque dont elle a été la victime. L’argent, le sexe, la famille, l’amitié, tout devient problème.

Voilà enfin un film qui ajoute un contexte social à l’histoire de Jade. La précarité, la promiscuité, la pauvreté, la marginalité sont le quotidien de Jade et de ses proches. La vie londonienne montrée par la cinéaste n’est pas différente de celle racontée film après film par des réalisateurs comme Ken Loach, Stephen Frears, ou Shane Meadows.

Alors pourquoi a-t-on ce sentiment diffus et contradictoire d’un film pas complètement convaincant ? Peut-être, parce que la juxtaposition de tout ce qui précède brouille le message de la cinéaste, et noie la rédemption ou la tentative de rédemption de Jade dans trop de drames. Il y avait moyen d’épurer son parcours, et surtout de le limiter à ce regard posé sur elle. Dans une interview donnée au Guardian , Vicky Knight évoquait très justement son incompréhension quant au fait que des monstres et des méchants soient souvent maquillés avec des cicatrices, façon Freddy Krueger.  « Si je devais sortir le soir d’Halloween déguisée en malade terminale du cancer, je me ferais lyncher.  Alors pourquoi serait-ce OK pour les grands brûlés ? » dit-elle au Guardian.

Dirty God est un film intense, porté par des jeunes acteurs plutôt non professionnels mais très enthousiastes, au rythme soutenu et dans une ambiance urbaine assez marquée. Vicky Knight est une révélation, il semble qu’au-delà d’avoir joué un personnage aussi proche d’elle-même, peut-être précisément parce qu’elle a interprété ce rôle, elle pourrait désormais s’attaquer à n’importe quel autre rôle. La vraie force de Dirty God est non seulement de donner une visibilité à ces victimes des attaques à l’acide, mais aussi d’avoir emmené cette jeune femme vers une résilience, acceptation de son image, une image que même un spectateur lambda a toujours du mal à regarder en face. Sacha Polak a les meilleures intentions du monde avec ce film, et lui a donné une forme intéressante avec un montage intelligent avec des scènes courtes et assez variées sans tomber dans la saynète. Mais l’accumulation de drames autour de Jade n’était pas nécessaire et nuit à son message. Un film concentré sur le regard mais aussi le non regard de l’autre face à un visage différent était possible, plus intimiste, mais peut-être plus confidentiel aussi, il est vrai. Mais tel qu’il est, Dirty God est un beau film nécessaire pour parler d’une triste réalité trop peu connue.

Dirty God – Bande-annonce

Dirty God – Fiche technique

Titre original : Dirty God
Réalisateur : Sacha Polak
Scénario : Susie Farell, Sacha Polak
Interprétation : Vicky Knight (Jade), Eliza Brady-Girard (Rae), Rebecca Stone (Shami), Katherine Kelly (Lisa), Dana Marineci   (Flavia), Bluey Robinson (Naz)
Photographie : Ruben Impens
Montage : Sander Vos
Musique : Rutger Reinders
Producteurs : Marleen Slot, Michael Elliott, Coproducteurs : Dries Phlypo,Jean-Claude Van Rijckeghem, John Keville, Conor Barry
Maisons de production : A Private View, EMU Films, Viking Film
Distributeur France : Les Bookmakers/ The Jokers
Durée : 104 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 19 Juin 2019
Pays-Bas | GB | Belgique | Irlande – 2019

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3.5

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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