L’autre continent : Un film très attachant de l’autre Cogitore

L’autre Continent de Romain Cogitore est le film d’un cinéaste photographe, et ça se voit. Une photo de toute beauté qui sert une histoire très émouvante qui est portée par l’amour mais qui interroge d’autre thématiques importantes tournant autour de l’identité.

Synopsis : Maria a 30 ans, elle est impatiente, frondeuse, et experte en néerlandais. Olivier a le même âge, il est lent, timide et parle quatorze langues. Ils se rencontrent à Taïwan. Et puis soudain, la nouvelle foudroyante. C’est leur histoire. Celle de la force incroyable d’un amour. Et celle de ses confins, où tout se met à lâcher. Sauf Maria.

Un amour infini

La première image du film de Romain Cogitore est un tilt-shift, à la fois une démarche technique, et la métaphore d’un monde qui n’existe pas vraiment. On comprend immédiatement alors que si enchantement il y a, il viendra entre autres de l’image. L’homme sait manipuler sa caméra. La bonne distance, le bon cadrage, les bonnes tonalités. Ses images reflètent assez parfaitement les ambiances de ce deuxième long métrage : L’autre Continent. Mélancolique, onirique et pourtant terriblement réel, le film fait sans cesse de l’équilibrisme sur une crête dangereuse, celle d’un film intimiste qui tout d’un coup pourrait basculer vers le mélo pur et dur.

Le film est riche de plusieurs thématiques, avec peut-être l’identité comme thème central, de plusieurs partis pris aussi. Les deux protagonistes eux-mêmes en effet sont complexes. Olivier, interprété par un Paul Hamy une fois de plus impressionnant, après notamment son inoubliable partition dans l’Ornithologue de João Pedro Rodrigues, est un jeune homme lunaire, qui surfe légèrement sur le spectre autistique, parlant 14 langues, sauf celle du flirt et de la séduction. Maria (pétillante Déborah François), une femme libre et légère, qui part à Taïwan pour pouvoir se consacrer à son roman. Le jour de son départ, elle se fait conduire par sa mère aux quatre coins de la ville pour pouvoir dire, très joyeusement semble-t-il, adieu à ses différents amants. Autant dire que la rencontre entre ces deux êtres, guides touristiques tous les deux pour faire bouillir la marmite, ne pouvait être qu’improbable et sujette à de nombreuses opportunités cinématographiques, drôlatiques pour certaines.

Mais la magie de l’amour a opéré, et toute la première partie du film montre merveilleusement la beauté, la poésie de leurs premières fois, qui sortent ici de l’ordinaire pour prendre un tour délicieux, très attachant, dans chaque séquence. Le soleil éclatant de leur pays d’adoption et les choix photographiques de Cogitore contribuent par ailleurs à cette impression de légèreté, de bonheur ineffable qui flotte dans l’air.

Quand, dans une deuxième partie, le drame arrive, et que les deux amoureux reviennent précipitamment en France, le spectateur est déjà accroché. Olivier est gravement malade, et le film restitue avec beaucoup de force les affres d’une femme amoureuse, jadis le symbole même de la liberté, et qui se trouve emprisonnée par un destin qui la dépasse. Tiraillée entre l’amour puissant qu’elle éprouve pour Olivier et un désir tout aussi vivace de se protéger, de protéger son essence, son écriture, presque son intégrité. Ici encore, le maître mot c’est l’amour, y compris l’amour parental, celui des parents d’Olivier, comme celui de la mère de Maria qui tente de la sortir de cette bulle. Romain Cogitore réussit avec ses thèmes très casse-gueule à garder le sang-froid, et évite les écueils du film tire-larme tout en faisant pleurer.

On ne le sentira plus faible que dans une troisième partie plus molle, peut-être à l’image de ses personnages dont la vie elle-même est devenue une mélasse qui les englue vivants, d’où chacun veut s’extirper, mais où leur relation très forte voudrait les maintenir. Comme eux, le cinéaste semble ne pas trop savoir comment terminer cette histoire qui démarrait très fort. Des redites apparaissent, également quelques incohérences notamment dans le personnage de Paul Hamy, ainsi que dans cette voix off (celle de Déborah François) un peu trop terre-à-terre au regard du reste du film. Mais dans l’ensemble, tout cela n’arrive heureusement pas à diluer l’émotion que les parties précédentes du métrage ont distillée.

L’autre Continent, celui de l’Orient, mais également celui de l’intime (le cœur, la tête, voire les entrailles des personnages), est un film qui montre une adresse certaine chez Romain Cogitore, la même que celle de son grand frère Clément, très remarqué entre autres avec  son Braguino, et avec lequel il collabore régulièrement. Son choix de l’imposant Paul Hamy pour jouer ce personnage fragile et de Déborah François pour interpréter cette détermination sans faille est tout simplement judicieux et gagnant. En rajoutant la magnifique photo de son film, on pense tenir là un cinéaste prometteur et qu’on espère retrouver pour de nouveaux films tout aussi percutants.

L’autre continent – Bande annonce

L’autre continent – Fiche technique

Réalisateur : Romain Cogitore
Scénario : Romain Cogitore
Interprétation : Déborah François (Maria), Paul Hamy (Olivier), Daniel Martin (Jacques), Christiane Millet (Sophie-Charlotte), Vincent Perez (Professeur Deglacière), Aviis Zhong (Professeur Chen), Nanou Garcia (Danouta), Réginal Kudiwu (Florian)
Photographie : Thomas Ozoux
Montage : Romain Cogitore, Florent Vassault
Musique : Mathieu Lamboley
Producteurs : Tom Dercourt, Vincent Wang Co-producteurs : Estela Valdivieso Chen, Sophie Erbs, Hsin-Hung Tsai
Maisons de production : CinémaDefacto, House on fire
Distributeur France : Sophie Dulac Distribution
Budget : EUR 900 000
Durée : 97 min.
Genre : Drame, Romance
Date de sortie : 05 Juin 2019
France – Taïwan – 2018

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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