L’Arche russe, de Sokourov : sur les flots du temps, de l’histoire et de l’art

Le 20 mars 2019, Carlotta a ressorti sur grand écran L’Arche russe, film monumental du grand cinéaste Aleksandr Sokourov, où l’exploit technique se met au service d’une ambition artistique et intellectuelle vertigineuse.

23 décembre 2001.

C’est en cette journée que furent donnés, à 90 minutes d’intervalle, le clap de début et le clap de fin du tournage de L’Arche russe. Et Aleksandr Nikolaïevitch Sokourov entre dans l’histoire cinématographique.

Car L’Arche russe est le premier long métrage à être tourné en un seul et unique plan-séquence d’une heure et demie. Un plan qui nécessite des mois de répétitions et pas moins de vingt-deux assistants réalisateurs. Un immense défi technique donc.

Mais Sokourov est un trop grand cinéaste pour concevoir un film uniquement comme un défi technique. Le plan-séquence unique du film n’est pas une fin en soi, c’est un moyen. C’est un procédé cinématographique comme un autre qui permet à Sokourov d’atteindre son but.

Et quel est ce but ?

Parler de l’histoire de la Russie, de l’art, d’une réflexion sur la culture, sur le temps, etc.

L’Arche russe se base sur le dialogue improbable entre deux personnages qui ne peuvent pas se rencontrer en-dehors du cinéma. Le premier est un diplomate français du XIXème siècle (en l’occurrence Astolphe de Custine, auteur d’un livre à succès, La Russie en 1839, censé être la réponse à De la Démocratie en Amérique de Tocqueville). Le second est un observateur contemporain, un Russe de ce début de XXIème siècle, qui restera invisible de tous (y compris des spectateurs), sauf de Custine lui-même. L’unique plan du film peut alors être perçu comme le regard de cet homme invisible, comme dans un procédé de caméra subjective.

Promenade dans l’histoire

Ces deux hommes vont se promener dans les couloirs du musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, dont les pièces vont être conçues comme autant d’étapes dans un voyage dans le temps et dans l’art. L’Arche russe n’est pas un film historique, dans le sens que Sokourov ne fait pas de reconstitution de grands événements (à part la cérémonie d’excuses officielles de la Perse auprès du tsar Nicolas Ier après l’assassinat de diplomates russes en Perse). Le voyage n’est pas non plus chronologique : les différentes époques s’entremêlent, on passe sans transition de Catherine II au siège de Leningrad avant de revenir à Nicolas II. Il ne s’agit donc pas de faire un exposé sur l’histoire de la Russie depuis Pierre-le-Grand (début du XVIIIème siècle).

Justement, le choix de faire remonter les événements jusqu’au règne de Pierre Ier est significatif : plus qu’une histoire de la Russie en elle-même, c’est bien une évocation de Saint-Pétersbourg qui se déroule devant nos yeux, depuis la naissance de ce projet monumental qui consiste à bâtir une capitale impériale ex nihilo, là où il n’y avait que marais.

Saint-Pétersbourg, ville historique donc. Fondée en 1703, capitale depuis 1712, ville des arts, ville-martyr aussi avec les plus d’un million de victimes du siège tenu par la Wehrmacht : Sokourov entrelace subtilement les époques et les événements. Il suffit parfois de la simple présence de deux marins pour rappeler la Révolution d’Octobre, dont le coup d’envoi fut tiré depuis le croiseur Aurore.

Spécificités de la culture pétersbourgeoise

Saint-Pétersbourg est donc aussi représentée par son côté artistique. Architecture, peinture, musique, littérature (nous croisons Pouchkine), et cinéma bien sûr. En cela, le choix de l’Ermitage pour tourner L’Arche russe prend tout son sens : ancien palais impérial devenu l’un des plus grands musées au monde, il représente à la fois le pouvoir politique, l’art et tient une place centrale dans l’histoire russe de ces trois derniers siècles.

La ville permet tout un questionnement sur la spécificité de la culture russe. Cette réflexion prend place dans le dialogue entre le diplomate français du passé et le narrateur russe du présent. Custine vient là avec toutes les idées de son temps sur la Russie : selon lui, Saint-Pétersbourg n’est pas une capitale « parce qu’une capitale, c’est une vieille ville, et pas une ville moderne construite sur des marais ». Mais surtout, la Russie n’aurait pas d’artistes dignes de ce nom, elle se contenterait d’imiter les œuvres d’art européennes avec des artistes de second ordre.

C’est une fois de plus la question de Saint-Pétersbourg qui se pose ici. La ville a été planifiée pour ressembler aux grandes capitales européennes. Dans nos déambulations le long des couloirs de l’Ermitage, nous assistons à une représentation de musique baroque à l’italienne, nous voyons des tableaux de maîtres hollandais ou des œuvres de style Empire. C’est toute la particularité de l’ancienne capitale impériale qui se déploie devant nous, ville tournée vers l’Europe qui va baser sa culture unique sur un dialogue entre Occident et Orient (le même dialogue que nous voyons à l’écran dans le film).

L’arche de Sokourov

C’est sans doute l’Ermitage lui-même qui constitue cette Arche russe. Une arche qui dérive sur le flot du temps. Un navire coupé du monde extérieur : la Russie a toujours été représentée comme un pays coupé du monde, renfermé sur lui-même. Il faut voir, dans le film, cette scène qui se répète de nombreuses fois, lors de laquelle Custine est expulsé d’une pièce car il s’approche de trop près d’un pouvoir qui doit rester un domaine réservé, secret, interdit à toute personne étrangère aux cercles du pouvoir.

C’est dans cette notion du temps qui coule qu’il faut chercher la justification de ce long plan-séquence. Rien de mieux que ce plan unique, sans coupure, pour représenter la fluidité du temps, un temps qui certes stagne parfois, qui court à d’autres moments comme ces jeunes filles (dont la célèbre Anastasia) qui sautillent légèrement dans le couloir, un temps qui s’appesantit lors de moments officiels guindés, mais qui coule de façon inexorable. D’où la force symbolique de ce final, lors duquel tous les figurants, quelle que soit l’époque qu’ils représentent, constituent un immense flot humain qui s’écoule dans les escaliers monumentaux du bâtiment. Image forte qui clôt un film unique, réflexion sans précédent sur l’histoire, le temps, l’art, la culture, le dialogue des nations, etc. Pour ceux qui en douteraient encore, après Mère et fils et Moloch, avant Faust ou Le Soleil, L’Arche russe montre que Sokourov est un des cinéastes les plus fascinants actuellement, un artiste d’une ambition rare, aussi bien sur le plan technique que sur les sujets qu’il aborde dans ses films.

Synopsis : deux hommes déambulent et dialoguent dans le musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, entre œuvres d’art et événements historiques.

L’Arche russe : bande annonce

L’Arche russe : Fiche technique

Titre original : Русский ковчег (Rousskij kovtcheg)
Réalisation : Aleksandr Sokourov
Scénario : Anatoli Nikiforov, Aleksandr Sokourov, Svetlana Proskourina
Interprètes : Sergueï Dreïden (Custine), Maria Kouznetsova (Catherine II), Vladimir Baranov (Nicolas II)
Photographie : Tilman Büttner
Production : Andreï Deriabin, Karsten Stöter
Sociétés de production : Musée de l’Ermitage, Ministère russe de la culture, Mitteldeutsche Medienförderung, WDR/Arte, Filmburö NW…
Société de distribution (2004) : Celluloid Dreams
Société de distribution (reprise 2019) : Carlotta films
Date de sortie initiale en France : 22 mai 2002 (festival de Cannes)
Date de reprise : 20 mars 2019
Durée : 96 minutes

Russie – 2002

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

Mortal Kombat : Destruction finale – Flawless misery

Le succès a été instantané au box-office pour le "Mortal Kombat" de Paul W. S. Anderson, dont la bisserie n'a pas fait l'unanimité. Le film n'a pas été épargné par le bras de fer entre le réalisateur et les producteurs, mais continue de fasciner par certaines idées et séquences qui rendent hommage au cinéma d'action hongkongais, tout en composant avec les motifs du jeu vidéo. Le miracle ne s'est pas réalisé deux fois cependant, avec cette "Destruction finale", qui trahit à peu près tout ce qui plaisait dans le premier opus et aux joueurs inconditionnels de la franchise — une promesse brisée, symptôme d'une suite qui n'a jamais su décider ce qu'elle voulait être.

Mortal Kombat (1995) : la noblesse du kitsch

Il faut sans doute accepter "Mortal Kombat" pour ce qu'il est — et surtout pour ce qu'il n'a jamais prétendu être. Film inclassable, maladroit et souvent pauvre dans sa construction scénaristique comme dans sa mise en scène, l'œuvre de Paul W. S. Anderson accumule plus de défauts que de qualités objectives. Et pourtant, trente ans plus tard, elle résiste. Non par excellence, mais par singularité.