Cannes 2019 : Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, sublime ode à l’art et à l’amour

La compétition a frappé fort hier sur la Croisette.  Terrence Malick et Céline Sciamma ont renversé les coeurs avec leurs films respectifs, deux tons différents mais deux oeuvres d’une grande puissance esthétique et émotionnelle. Habituée du Festival de Cannes depuis Naissance des pieuvres en 2007 dans lequel elle fait éclore Adèle Haenel, Céline Sciamma revient avec Portrait de la jeune fille en feu et transperce nos coeurs.

Portrait de la jeune fille en feu est un coup de grâce, un objet béni du cinéma qui laisse bouche bée devant tant de talents. Dans la réalisation, le jeu, la mise en scène et les choix esthétiques et musicaux, tout est calibré pour toucher son public. Durant deux heures de film, la cinéaste fait le choix de travailler les sons de manière très subtile, des bruits de crayons au crépitement du feu et au plissement des draps, mais décide de ne mettre que très peu de musique. Cependant, quand elle le fait, les scènes font tourbillonner les esprits. Une scène au milieu du film fait surgir une chorale de femmes autour d’un feu et avec des chants en latin : le moment devient quasiment mystique. Les regards sont suspendus, les yeux grand ouverts, on assiste à un grand moment de cinéma qui met aussi bien en valeur le talent des actrices pour insuffler un vent d’amour et de désir, seulement par leur présence physique, que surtout à ce moment-là, celui de Para One, avec qui la réalisatrice avait déjà collaboré pour Bandes de filles.

Ne regrettez pas. Souvenez vous.

Nombreux sont les dialogues et les morceaux de scènes que l’on pourrait citer et réciter dans toute leur beauté et leur amour des mots. Portrait de la jeune fille en feu est d’une grande poésie et d’une admirable sobriété. Céline Sciamma choisit l’économie des plans et si l’on peut croire que le rythme va s’en retrouver gâché , les actrices se saisissent tellement de leurs personnages et de cette relation qu’il n’en est rien. Au contraire, l’instant est suspendu, le public accroché aux lèvres des comédiennes qui portent à elles deux le film avec une grâce impressionnante. Le clair-obscur les sublime autant que les moments plus lumineux, le film donne l’impression d’être dans un tableau du début à la fin tant la photographie est incroyable. À ceux qui nous ont inspirés, et à ceux que l’on a aimés, le film nous fera penser. Plongé dans une certaine mélancolie née de cette histoire impossible, Portrait de la jeune fille en feu bouleverse littéralement avec cet amour qui irradie l’écran de ses regards et ses mots doux, tendres mais remplis d’ardeur. Et si jusqu’à la fin, on espère s’en sortir avec un dernier regard croisé comme l’avait fait avec perfection Todd Haynes dans Carol, on y trouvera une fin digne de l’ultime scène de Call Me by Your Name, dans laquelle Adèle Haenel explose son talent. Une puissance rarement vue chez l’actrice qui porte ici tout le meilleur qu’elle possède et donne la réplique à une Noémie Merlant tout aussi bouleversante. Du mythe d’Eurydice à un « Retourne toi » qui arrache le coeur, d’une ultime nuit où les souvenirs marquent les bouches et les regards comme ils marquent les murs dans A Ghost Story,  en transpire l’Amour profond, sincère et éternel. Si le film ne s’en sort pas avec la Palme d’Or, il aura toutes ses chances et mérites d’avoir un prix d’interprétation pour les deux actrices incroyables qu’il met en lumière.

Thierry Frémaux avait annoncé un festival romantique et politique, il semble qu’il ait trouvé le point de grâce ultime avec cette histoire d’amour majestueuse. Un de ces films féminins comme il en faut pour prouver au monde entier que les femmes ont leur place à Cannes, que ce n’est pas une réaction à Me Too ou autre affaire, seulement du talent pur et généreux qui mérite la plus dorée des récompenses. Même dans son engagement, le film est juste. Sciamma effleure le féminisme de ses personnages avec, là encore, une finesse admirable lors d’un avortement déchirant et des discussions passionnantes sur le métier de peintre lorsque l’on est une femme. Inspiré, inspirant, Portrait de la jeune fille en feu donne à ressentir, à pleurer.

Portrait de la jeune fille en feu : Extraits

Synopsis : 1770. Marianne est peintre et doit réaliser le portrait de mariage d’Héloïse, une jeune femme qui vient de quitter le couvent. Héloïse résiste à son destin d’épouse en refusant de poser. Marianne va devoir la peindre en secret. Introduite auprès d’elle en tant que dame de compagnie, elle la regarde.

Le film Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019.

Avec Noémie Merlant, Adèle Haenel, Luàna Bajrami, Valéria Golino
Genres : Drame, Historique
Date de sortie 18 septembre 2019 (1h 59min)
Distributeur : Pyramide Distribution
Nationalité Français

Prix du Scénario Cannes 2019

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

L’Être aimé : l’autre « Abandon »

Prenant le point de départ du Valeur sentimentale de Joachim Trier, l'histoire d'un cinéaste qui tente de renouer avec sa fille par l'intermédiaire d'un projet cinématographique, Rodrigo Sorogoyen propose une tout autre approche. L'intensité de sa mise en scène raconte le poids d'un passé qui vient perturber le tournage. Un abandon qui hante ce père comme sa fille. Analyse, en cinq scènes fortes.

Mata : Mata Hantée

Avec "Mata", Rachel Lang (Mon légionnaire) plonge son héroïne dans les brumes de la DGSE, entre désert nigérien et labyrinthes déshumanisés. Eye Haïdara y incarne une espionne déchirée, animée par une quête de vérité aussi pure qu'impossible. Un film magnétique et troublant.

Cosmos : la splendeur modeste d’une rencontre

Dans Cosmos, Germinal Roaux filme la rencontre bouleversante entre un paysan maya et une intellectuelle en fin de vie. Une œuvre lente, poétique et sensorielle, où la nature, la mort et la transmission composent une intense expérience de cinéma.

Le Virtuose : accord majeur, impact mineur

Entre thriller de casse et drame intime, "Le Virtuose" joue sur plusieurs cordes à la fois, mais pas avec la même justesse. Daniel Roher signe une première fiction habitée par de vraies intentions, portée par un Leo Woodall magnétique, mais qui manque parfois de profondeur dans sa partition. Un film qu'on suit sans déplaisir, sans être mémorable pour autant.

Tout va super : Voir Habib et mourir

Drôle, subtil et bouleversant, Tout va super mêle comédie romantique et réflexion sur la fin de vie. Porté par une distribution éclatante (Hakim Jemili, Noémie Lvovsky, Marie Colomb, Camille Chamoux, Rudy Milstein), le nouveau film de Patrick Cassir a des airs de Blier en plus suave.
Gwennaëlle Masle
Gwennaëlle Maslehttps://www.lemagducine.fr/
Le septième art est un rêve et une passion depuis quelques années déjà. Amoureuse des mots et du cinéma, lier les deux fait partie de mes petits plaisirs. Je rêve souvent d'être derrière la caméra pour raconter des histoires et toucher les gens mais en attendant, je l'écris et je me plais à le faire. Je suis particulièrement sensible au cinéma français ou au cinéma contemplatif dans sa généralité, ce qui compte c'est de ressentir. Les émotions guident mes passions et le cinéma ne déroge pas à la règle, bien au contraire.

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.