The silence (John R. Leonetti) : Pas beaucoup de bruit pour rien

On la souhaite si ardemment qu’elle finira bien par arriver : non, ce n’est pas encore votre prochain enfant ou la PS5, je parle de la fin du Monde. Netflix en tête de gondole et plein d’autres boîtes de prod, de jeunes cinéastes, de vidéastes, de grands studios en racontent des centaines de versions depuis plus de 15 ans. Il y a là suffisamment de matière pour nous lasser, mais aussi de quoi faire flipper une armée de chats de Schrödinger. En attendant, on y retourne avec The Silence de John R. Leonetti, et cette fois-ci (encore) il ne faudra pas faire de bruit… Hum… C’est vous qui avez marché sur cette branche? Ne le faites plus.

Synopsis: Des spéléologues libèrent de terrifiantes créatures qui envahissent la Terre, chassant leurs proies humaines au moindre bruit. Pour leur échapper, les Andrews se réfugient dans un lieu isolé, mais découvrent un culte sinistre qui cherche à exploiter les sens suraiguisés de leur fille Ally, sourde depuis ses 13 ans. Sinon accessoirement c’est la fin du Monde, à cause d’un site de fouilles clairement pas aux normes européennes. 

Le plus frappant, c’est tout d’abord ce piolet. Nous sommes de l’autre côté d’une grotte, enfermés, et le monstre qui creuse et va nous regarder, ce sont deux aventuriers. Nous sommes visiblement du bon côté de la barrière, car de ce trou où nous sommes sort rapidement une légion de chauve souris sous acide dévorant nos figurants dans une scène d’ouverture très efficace. Avant même que le générique ne résonne, on peut penser à l’excellent The descent (Neil Marshall, 2005) qui a donné un nouveau souffle au survival du XXIème siècle, même si cette année les demandes de licences de spéléo avaient connu un certain fléchissement. Et puis, pendant que ce piolet tape dans la roche, on peut voir à chaque coup de boutoir l’insert cinématographique fameux qui met en abîme les recherches désespérées des cinéastes de tous bords pour trouver le prochain concept. On en parle à chaque film post-apo, la chasse au high-concept est devenue délirante, digne des premiers archéologues ou des derniers tristes fans de safaris et de Safari (Olivier Barroux, 2009) Après l’ensemble des catastrophes telluriques et climatiques des années 90/2000, nous avons creusé sous la terre (The Descent, op.cit), sous les mers (The meg/En eaux troubles, John Turtletaub, 2018) sous tout ce qui traîne avant encore de creuser pour trouver d’autres monstres. On a également cassé les murs porteurs des pyramides pour tâter du démon, (Pyramide, Grégory Levasseur, 2015) et puis petit à petit, la catastrophe s’est recentrée, pour parler de plus en plus de ce que nous faisons de nous sur cette planète qui voudrait bien qu’on la laisse tranquille. En tout cas, au cinéma, pour commencer. C’est devenu la mode des cinq sens, supprimés à tour de rôle en fonction des scripts des petits copains du studio d’en face. Chez moi on ne devra pas voir ? Ok, chez moi, ils ne pourront rien sentir ! Chez toi, ils ne sentiront rien ? Bon, à la rigueur, ils ne pourront plus parler…

Et ici, dans The silence et les campagnes du New Jersey, personne ne vous entendra crier. Enfin, en dehors des oiseaux remixés. De cet aspect du scénario, le renoncement à la parole, plusieurs réflexions me viennent à l’esprit. La première, c’est que vu la qualité des dialogues et du jeu d’acteur dans son ensemble, j’aurai bien vu cette fin du Monde plutôt mise en scène dans les 7 dernières saisons de The walking dead. Elle y aurait eu toute sa place.

La seconde, celle qui attire mon attention, c’est que ce défi scénaristique est toujours le plus poignant, car il ramène le cinéma à ce qu’il a de plus épuré. Un simili retour au muet, en quelque sorte, avec quelques facilités que nous comprendrons : les personnages chuchotent souvent, les sons avoisinants devraient bien nous chatouiller les tympans en imax, mais tant bien que mal sur cet aspect le script reste en équilibre. Précaire, mais il s’y tient. Ce qui permet de saluer les efforts du casting pour apprendre les rudiments de la langue des signes, puisque la fille du personnage principal, jouée par Kiernan Shipka (vue notamment dans The Mad Men) est sourde, et communique la moitié du temps de la sorte avec toute sa famille. Bon, certes, on n’a pas encore la famille Bélier contre les vampires (j’en rêve), mais au moins ce trait de mise en scène fonctionne.

Mais parmi toutes ces réflexions qui me sont venues à l’esprit pendant cette heure trente de calme relatif, j’ai pu être marqué également par la dernière, que j’ai trouvé pour le coup très pertinente et assez peu exploitée par le script. Pousser les personnages à se passer d’un sens essentiel dans nos sociétés, voire vital (après la 4G) les ramène indubitablement à rétrograder vers un instinct animal atavique que nous avons en chacun de nous. Place aux instincts, au manque de communication, à la chute du dialogue et de la civilisation. Sur ce point, la rencontre avec l’inévitable méchant réussit presque le tour de force de parfaitement l’illustrer le temps d’une scène. Mais nos personnages doivent aussi intérioriser leurs cris, leur dégoût devant chaque cadavre, chaque tuerie se déroulant devant leurs yeux. Ce paradoxe, pire, ce dilemme intérieur, entre la stricte animalité et le self-control digne de Roger Federer, n’est hélas que très peu creusé. Des souvenirs, pèle-mêle sont revenus alors : la magnifique scène d’amour de l’incompris Stalingrad (Jean-Jacques Annaud, 2001) où Jude Law et Rachel Weisz accomplissent l’acte scellant leur passion au milieu de militaires et de blessés endormis. Quelques bribes du dernier à avoir demandé à ses personnages de se taire, John Krasinski, dans Sans un bruit (2008) qui avait obtenu un joli succès surprise. Cependant ces quelques espoirs déchus ne doivent pas faire oublier qu’à chaque occasion, le film a choisi le boulevard sécurisé des lignes narratives sans s’aventurer dans les petites routes de campagne, soit tout le contraire de ses personnages.

Et le bat blesse: formellement, The silence est un film assez fade et plat. Réalisé par le directeur de la photo des derniers Conjuring, on y trouve à peine quelques plans forestiers intéressants, mais je ne serai pas assez indulgent pour en chercher d’autres. La progression narrative est celle d’un jeu vidéo. On court, on se planque, on se défend, boss de fin, fin. Deux personnages sur cinq sont réellement travaillés : pourquoi apporter à cette famille un fils et une femme s’ils ne parlent pas, pourquoi encore leur dire de fuir avec la grand-mère si celle-ci sert juste de victime consentante en cas de climax mal écrit? Messieurs mesdames les scénaristes, respectez vos protagonistes. Ce sera le meilleur moyen de le faire avec vos spectateurs. Car si je n’ai pas encore parlé de l’excellent Stanley Tucci jouant le personnage principal, c’est aussi parce qu’une pointe d’amertume m’a frappé en le voyant ici une nouvelle fois bien faire le job. Commencerait-on à voir les bons acteurs confirmés défiler dans ce type de production comme les jeunes premiers et les stars du cinéma indépendant font la queue pour un rôle chez Marvel ? Et pourquoi ? Pour ressentir des émotions, goûter au cinéma de genre, jouer à se faire peur ? La vérité est ailleurs.

Parce qu’au final, une doléance reste en suspens. Qu’on en finisse. Pas du Monde, mais des fins du Monde. Car lorsque l’on joue à représenter la fin sans les moyens, les bons scripts se cachent pour mourir.

The silence: Bande-Annonce

The silence – Fiche technique

Réalisation : John R. Leonetti
Casting : Stanley Tucci, Kiernan Shipka, Miranda Otto, Kate Trotter, John Corbett
Production : Robert Kulzer, Alexandra Milchan, Scott Lamber, Hartley Gorenstein
Scénario : Carey Van Dyke et Shake Van Dyke
Décors : Andrew Joyce
Costumes : Léa Carlson
Genre : épouvante, horreur, fantastique
Pays : Etats-Unis
Année de production : 2019
Distributeur : Netflix

 

 

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Romaric JOUAN
Romaric JOUANhttps://www.lemagducine.fr/
Vieux briscard de la cinéphilie de province, je suis un pro de la crastination, à qui seule l'envie d'écrire résiste encore. Les critiques de films sont servies, avant des scénarii, des histoires et cette fameuse suite du seigneur des anneaux que j'ai prévu de sortir d'ici 25 ans. Alors oui, c'est long, mais je voudrais vous y voir à écrire en elfique.

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