Cold War, de Pawel Pawlikowski : la « Dolce Vita maudite » enfin disponible en DVD/Blu-Ray

Cold War, qui avait saisi la croisette de son lyrisme glacial en 2018, trouve un second souffle en ce début d’année 2019 avec une sortie en DVD/Blu-Ray qui se faisait attendre. Au programme, le film de Pawel Pawlikowski bien sûr, qui n’a rien perdu de sa puissance poétique, accompagné d’un Making of et d’un petit documentaire signé Télérama.

Ce qui frappe d’entrée avec Cold War, c’est indéniablement son esthétique : son ratio en 4/3 (1.33:1) et ses noirs et blancs parfaitement contrastés ravivent un style d’un autre temps, de plus en plus rare aujourd’hui. On se croirait parfois chez Godard, dans la manière de jouer avec le cadre et de filmer les mouvements des corps ; on touche par moments au sublime d’un Tarkovski, quand la musique se heurte à l’iconographie religieuse sous-jacente au travers de scènes purement contemplatives. Mais heureusement, Cold War n’est pas qu’une jolie photographie et une forme léchée, c’est surtout une histoire d’amour bouleversante autour du temps qui passe et détruit tout sur son passage. Les personnages sont plongés dans un tourbillon spatio-temporel inarrêtable, forcés à fuir un pays, puis à se cacher dans un autre, mais toujours poursuivis par le temps qu’ils savent être à leurs trousses. Et au milieu : un amour impossible, dangereux, dérangeant, mais sans frontières. Un amour à la recherche d’un perchoir, comme l’oiseau fatigué d’errer sans but au-dessus du monde. Mais dans ce contexte de guerre froide, ni l’Europe de l’est ni celle de l’ouest n’est hissée au rang de paradis. De là, la mélancolie infinie qui plane sur l’œuvre de Pawlikowski, le déracinement et l’impression que seule la mort est en mesure de mettre fin à l’éternel transit de l’âme.

Pour un avis complet, nous vous redirigeons vers l’article cannois que nous avions publié à l’époque ; nous nous pencherons ici sur le contenu additionnel que cette version DVD/Blu-Ray propose. Avant d’entrer dans le vif du sujet, notons tout de même l’absence de doublage français, ce qui ne devrait pas déranger la majorité des spectateurs (mieux vaut ça que l’inverse), mais qu’il est toujours bon de préciser.

– Making of (13′)

Pendant un petit quart d’heure, le réalisateur nous embarque derrière sa caméra et parle de sa vision personnelle du cinéma, au milieu des répétitions de danse, de chant et des tournages nocturnes. Un point d’honneur est mis sur le travail sur la musique : « Pas la musique de film, la musique qu’on intègre au film pour le rendre musical », précise Pawlikowski ; un folklore crédible qui évolue à mesure que les protagonistes avancent dans le temps comme dans l’espace. « Le film traite de l’évolution des personnages, mais aussi de la musique », d’où la cohabitation de chansons traditionnelles et de mélodies plus jazzy, sans que l’ensemble ne perde jamais sa cohérence.

En fait, Pawlikowski se révèle être un réalisateur du mouvement : son film parle du mouvement des corps et des sentiments, mais même ce Making of atteste de l’instabilité qui l’anime. À la manière d’un Terrence Malick, il n’hésite pas au moment même du tournage à modifier des dialogues, des cadrages, des éclairages, à retoucher le story-board, etc. Le processus créatif est un alliage de si nombreux ingrédients que le cinéaste polonais refuse de le réduire à un théorème bien calculé à l’avance que l’on n’aurait plus qu’à appliquer aveuglément le jour J.

Ce Making of, sans être indispensable, a donc le mérite d’éclairer le spectateur quant aux intentions et aux objectifs qui animaient Pawel Pawlikowski lors du tournage de Cold War. Un réalisateur profondément indépendant et inventif, sur lequel il faudra sans doute compter de plus en plus.

– Retour sur Cold War, par Pierre Murat (Télérama, 17′)

Avec ce mini-documentaire, Pierre Murat complète idéalement le Making of évoqué ci-dessus. Cette interview met en lumière le poids de l’histoire et notamment de celle de ses parents sur l’impulsion créatrice et cinématographique de Pawlikowski. Un cinéaste qui fait passer sa dénonciation du pouvoir politique par la musique et les sentiments qui lient les personnages entre eux. Ainsi la dimension poétique est-elle décuplée, lorsque images, sons et lumières participent d’un même élan dramatique. Chaque note, chaque cadrage, chaque regard contient en lui toute l’histoire de la Pologne des années 50-60, comme une goutte d’eau contient déjà en elle tout l’océan.

Ce décorticage de près de vingt minutes permet au spectateur de mieux comprendre cette « froideur » dont on a souvent qualifié Cold War. Or le film semble montrer tout l’inverse : la froideur plastique n’illustre que la froideur glaciale du contexte historique qui dessèche petit à petit l’amour des deux protagonistes ; mais les noirs et blancs s’avèrent tout compte fait chaleureux, lors de scènes de bal ou de soirées bouillonnantes. Le film est vivant, dynamique ; et son mouvement constant, ses contrastes millimétrés, génèrent un parfum à la fois doux et épais.

Bande-annonce – Cold War

https://www.youtube.com/watch?v=c-6fNwbrqto

Synopsis : Pendant la guerre froide, entre la Pologne stalinienne et le Paris bohème des années 1950, un musicien épris de liberté et une jeune chanteuse passionnée vivent un amour impossible dans une époque impossible.

Caractéristiques du DVD :

  • Format : Noir et blanc, Plein écran, Son HiFi, Cinémascope, PAL
  • Audio : Polonais (Dolby Digital 2.0), Polonais (Dolby Digital 5.1)
  • Audio description : Français
  • Sous-titres : Français
  • Sous-titres pour sourds et malentendants : Français
  • Région : Région 2
  • Rapport de forme : 1.33:1
  • Nombre de disques : 1
  • Studio : Diaphana
  • Date de sortie du DVD : 5 mars 2019
  • Durée : 81 minutes

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 

Gavagai, et autres malentendus : du postcolonialisme mou

"Gavagai" entend nous instruire de la grande affaire des rapports post-coloniaux, mais n'aboutit qu'à un petit drame sans aspérité.
Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

Fureur apache (1972), de Robert Aldrich : le cimetière des mythes

Des personnages nuancés, un Burt Lancaster extraordinaire et des paysages majestueux sont mis au service d’un récit évoquant la lutte à mort que se livrent deux cultures qui jamais ne pourront se comprendre. Le manichéisme n’a pas sa place ici : les adversaires sont renvoyés dos à dos alors qu’en arrière-plan le rêve américain se fracasse dans le sang et les cendres…

La trilogie du « Docteur Mabuse » de Fritz Lang : quarante ans d’une saga criminelle allemande

Réunis dans un magnifique coffret, les trois films que l’immense Fritz Lang a consacrés au génie du crime permettent de réaliser à quel point ils furent le reflet de leurs époques troublées respectives. Car ces œuvres ne sont pas seulement des films noirs paranoïaques qui inspireront une multitude de cinéastes – jusqu’à aujourd’hui. Ils traduisent l’idée que le chaos génère le mal et que, s’il adopte bien des visages, le mal n’en demeure pas moins intemporel.

La Guerre des prix : le pacte de non-rétribution

"La Guerre des prix", premier film d'Anthony Dechaux porté par Ana Girardot et Olivier Gourmet, plonge dans les coulisses des négociations commerciales entre agriculteurs et grande distribution. L'édition vidéo signée Diaphana prolonge cette réflexion grâce à des bonus qui reviennent sur le tournage et les mécanismes du système alimentaire.