Les Fraises Sauvages, d’Ingmar Bergman, introspection sensible et onirique

Pour le centenaire de la naissance d’Ingmar Bergman, retour sur une des œuvres essentielles de sa filmographie, Les Fraises Sauvages, un road movie introspectif chargé d’émotion et de lucidité.

Le premier a 38 ans lorsqu’il songe à faire ce film. Sa carrière est déjà prestigieuse, d’abord au théâtre, puis au cinéma, où il est désormais reconnu sur le plan international. Mais cela n’empêche pas des doutes de survenir, en particulier au sujet de sa vie privée et familiale.

Le second a 78 ans, et son fils Evald en a 38. Isak Borg semble être un exemple de réussite professionnelle, médecin réputé qui s’apprête à partir à Lund recevoir une récompense de « docteur jubilaire » (après 50 ans d’exercice).

Cependant, dès la petite présentation de Borg dans la scène pré-générique, on comprend que quelque chose ne va pas. Il assume avoir coupé toute fréquentation avec la société des hommes. Borg est un vieil homme enfermé sur lui-même, que l’on devine desséché et aigri.

Puis, juste après le générique, une extraordinaire scène de rêve nous plonge tout de suite au centre du problème. Les Fraises Sauvages est marqué par deux scènes de rêve d’une beauté rare. Bergman en a travaillé la construction avec une grande intelligence, introduisant des symboles et respectant la logique si particulière de la fabrication onirique. Ces rêves figurent parmi les plus beaux et les plus marquants de l’histoire cinématographique.

Du premier rêve se dégage une angoisse sourde qui va se diffuser dans le film. Voir Borg confronté à son propre cadavre est sans doute le déclencheur de l’action du film, et une des clés pour le comprendre. Le médecin est alors face à son angoisse. Non pas la peur d’une mort prochaine, mais bien la terreur d’être déjà mort. Il l’affirmera plus tard à sa belle-fille Marianne : il est déjà mort, socialement et émotionnellement.

L’action des Fraises Sauvages va se dérouler en 24 heures. Isak Borg va se rendre à Lund pour recevoir sa récompense. Et, sur un coup de tête, il décide d’y aller en voiture. Un trajet qui sera, bien entendu, plus psychologique que géographique. Car Les Fraises Sauvages est une plongée dans la subjectivité de son personnage principal (et de son réalisateur, au passage). Nous allons assister à ses rêves, à ses souvenirs (ou plutôt à ses reconstitutions mentales d’événements marquants auxquels il n’a pas pu assister, mais qu’il considère comme des jalons dans son existence), à ses pensées, etc. Avec une intelligence et une subtilité rares, Ingmar Bergman fait de l’ensemble du film une projection de l’esprit de Borg. Du coup, il n’y a pas vraiment de frontières entre rêve et réalité, entre passé et présent.

Ainsi, dans le premier de ces « faux souvenirs reconstitués », nous voyons le vieux Borg actuel tenter de parler avec son amour de jeunesse, sa cousine Sara. Mais la communication ne se fait que dans un sens : ces épisodes du passé ne peuvent qu’être vus. Borg en est d’ailleurs absent en tant qu’acteur : il est uniquement le témoin de ce qui se passe. Ce rôle de témoin, allié à la symbolique des yeux que l’on retrouve dans les deux rêves, est essentiel au film : nous sommes dans une introspection. Borg revoit son enfance, se regarde dans le présent, inspecte le chemin qu’il a parcouru et juge ce qu’il est devenu. Une image est très forte : dans le second rêve, on lui demande de regarder dans un microscope ; mais la seule chose qu’il y voit, ce sont ses yeux qui l’observent.

Comme dans tout road movie qui se respecte, ce voyage est donc fortement symbolique. C’est une trajectoire qui traverse des lieux de mémoire et nous plonge dans l’intimité de son personnage principal. Et chaque étape nous donne non pas une explication, mais une facette de la personnalité d’Isak Borg.

La première étape est, bien entendu, le constat sur le personnage, et il est dressé par Marianne. La femme d’Evald vient de passer un mois avec son beau-père et veut retourner auprès de son mari, qui réside à Lund. Une fois de plus, le voyage de Borg revêt un autre aspect symbolique, puisqu’il s’agit d’aller vers son fils.

Très vite, la conversation se transforme en acte d’accusation contre le vieux médecin : « vous êtes égoïste. Impitoyable. Vous n’écoutez que vous-même. Tout cela caché derrière une façade de vieillard raffiné et attentionné ». Contrairement à d’autres films bergmaniens où les disputes sont très violentes (voir par exemple Sonate d’Automne), ici les propos amers sont dits dans une ambiance feutrée. Ingrid Thulin joue merveilleusement cette colère rentrée qui couve derrière une apparence glacée.

Cependant, le voyage va nous montrer un autre Borg. La rencontre avec un pompiste (incarné par Max Von Sydow, qui venait juste de tenir le rôle principal dans Le Septième Sceau, du même cinéaste, et qui deviendra un des acteurs fétiches de Bergman avant d’entamer une carrière internationale qui fera du lui l’exorciste le plus célèbre de l’histoire) éclaire une autre facette du protagoniste, celle d’un médecin altruiste, attentif aux personnes autour de lui, faisant le bien et apportant un bonheur visible et mémorable. Plus tard, le spectateur assistera à un repas où, là aussi, il sera confronté à un Borg lumineux, catégoriquement opposé au sale gosse colérique, misanthrope et misogyne du début du film.

Le film sera ainsi jalonné de rencontres qui vont affiner le portrait du médecin. Rencontres avec une jeune femme qui est l’incarnation de son amour de jeunesse. Rencontre avec un couple qui semble vivre dans un constant mépris mutuel. Et surtout rencontre avec la matriarche Borg, la maman d’Isak. Là, c’est tout le portrait d’une famille qui s’éclaire, où l’on comprend que la misanthropie de Borg agit comme une malédiction familiale qui se transmet de générations en générations. Isak l’a reçue de sa mère et l’a transmise à son fils Evald. Bergman, par la suite, avouera avoir voulu faire un film où il interrogerait les relations houleuses qu’il a eues avec sa mère.

C’est lors de cette scène centrale que l’on retrouvera la montre sans aiguille, renvoyant au rêve d’ouverture. La construction des Fraises Sauvages est d’une rigueur rare. Des images, des sons, des situations, des personnages reviennent comme des leitmotivs et structurent l’ensemble du film. Ainsi, la frontière entre rêve et réalité, évocations du passé et actualité du présent, s’estompe. Sara, la cousine « secrètement » fiancée à Isak dans sa jeunesse, se retrouve en Sara, la jeune femme du temps présent ; les deux personnages sont incarnés par la même actrice et se retrouvent dans une situation identique, partagées entre deux hommes (Isak et son frère Sigfrid pour la Sara du passé, Anders et Victor pour la Sara du présent).

L’ensemble coule avec une fluidité extraordinaire. Sous ses apparences simples et lumineuses, Les Fraises Sauvages se révèlent d’une grande complexité et d’une grande profondeur d’écriture. La réalisation est très travaillée, aussi bien dans la composition que dans les cadrages, les jeux de lumière, etc. Film sensible, émouvant, intelligent, il constitue un incontournable dans la filmographie exceptionnelle du réalisateur suédois.

Synopsis : le professeur Isak Borg, 78 ans, s’apprête à se rendre à la cathédrale de Lund pour y être honoré suite à ses cinquante ans de carrière. Suite à un rêve, il décide d’y aller en voiture, accompagné de sa belle-fille Marianne.

Les Fraises Sauvages : bande-annonce

Les Fraises Sauvages : fiche technique

Titre original : Smultronstället
Scénario et réalisation : Ingmar Bergman
Interprétation : Victor Sjöström (Isak Borg), Ingrid Thulin (Marianne), Bibi Andersson (Sara), Gunnar Bjornstrand (Evald)
Photographie : Gunnar Fischer
Montage : Oscar Rosander
Musique : Erik Nordgren
Production : Allan Ekelund
Société de production : Svensk Filmindustri
Société de distribution : Svensk Filmindustri
Date de sortie en France : 17 avril 1959
Genre : drame introspectif
Durée : 91 minutes
Récompense : Ours d’Or, festival de Berlin 1958

Suède – 1957

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Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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