The Voices, un film de Marjane Satrapi : critique

Marjane Satrapi a été sélectionnée au festival d’Alpe d’Huez début 2015 (qui s’est déroulé du 14 au 18 janvier) pour son dernier film. Disons qu’au premier abord ça ne ressemble pas vraiment à la réalisatrice de Persepolis d’être sélectionnée dans un festival récompensant des comédies. Cette catégorie surprend d’autant plus pour The Voices qui est loin d’être une comédie au sens classique du terme.

Synopsis : Jerry vit à Milton, petite ville américaine bien tranquille où il fabrique des baignoires. Célibataire, il n’est pas célibataire pour autant dans la mesure où il s’entend très bien avec son chat, Monsieur Moustaches, et son chien, Bosco. Jerry voit régulièrement sa psy, aussi charmante que compréhensive, à qui il révèle un jour qu’il apprécie de plus en plus Fiona – la délicieuse anglaise qui travaille à la comptabilité de l’usine. Bref, tout se passe bien dans sa vie plutôt ordinaire – du moins tant qu’il n’oublie pas de prendre ses médicaments. 

Nouveau monde

The Voices est un hybride, un film transgenre. Si on rit franchement, on est aussi plongé en plein gore. Le film est un petit bijou d’humour noir, une œuvre profondément décalée. C’est tantôt un film de tueur en série, une comédie musicale (avec ses chansons heureuses), mais aussi une comédie romantique (mais sans amour qui dure). En fait, comme le dit très bien la réalisatrice : « [le film] repose sur un type qui ne voit pas les choses comme les autres« *. Et quel type : un schizophrène qui parle à son chat (un sacré diablotin) et à son chien (un « bon chien »), tout autant qu’aux têtes de ses victimes. Jerry ne voit la réalité comme elle est qu’une seule fois : le jour où il reprend ses médicaments. Le reste du temps, ses seuls moments de sérieux sont ceux où il est chez sa psy et s’interroge sur le bien fondé de ses actes, accepte d’être jugé par une entité suprême (ici dieu), mais pas d’être enfermé. Il n’y a pas à proprement parler de morale dans le film, puisqu’on sait que ce que fait Jerry est « mal », l’important est de détailler ce qui se passe dans son esprit, à l’intérieur de lui. On rit et on a peur, sans frontière. Le film joue avec de nombreux codes et les détourne. Le gore est suggéré, le sang gicle tellement qu’il devient irréel, qu’on le met à distance. Les meurtres sont trop graphiques pour être simplement de l’horreur qui créer l’effroi. Dans les yeux de Jerry, les corps morts ne pourrissent pas.

C’est le chat finalement qui est le plus ancré dans la réalité, balançant à Jerry toute la vérité que pourtant on cache : l’exploitation au travail, le désamour des filles pour Jerry et surtout les médicaments qui rendent la réalité trop fade. Comme il emballe les baignoires dans son usine toute rose, Jerry découpe et emballe les corps dans des tupperwares. Le nombre de boîtes nécessaires est d’ailleurs calculé au poids près – celui des différentes victimes – car dans The Voices, tout est dans les détails, souvent savoureux. La mise en scène parvient à accentuer le côté « jouissif » du film. On débarque dans le film comme dans la mélodie du bonheur, avant de basculer peu à peu dans le gore. Milton est d’abord un endroit où l’on fait des piques-niques, la chenille et où on va au karaoké. D’ailleurs, Jerry va boire tranquillement des verres avec ses copines. De l’essence de la femme à la petite naïve amoureuse, Jerry passe par toutes les phases : l’abandon et le désir de « fonder un foyer ». Or, si toutes ses femmes sont magnifiques, ce n’est pas le portrait d’un pervers sexuel pour autant, Fiona, très féminine, est vue comme un ange par Jerry, c’est d’ailleurs un accident qui lui coûte la vie. L’élément déclencheur qui a fait de Jerry un tueur l’a laissé enfant pour toujours, c’est là qu’il vit, dans l’enfance. Et il va peu à peu découvrir qu’il est un vrai tueur. Il tue toutes les femmes (en 3 victimes) – leur essence du moins – de la « femme fatale » à celle qu’on ne regarde pas forcément, mais qui a beaucoup de désir. Pour incarner ces personnages hauts en couleurs, Marjane Satrapi s’est très bien entourée, de Gemma Arterton à Anna Kendrick (superbe) pour les rôles féminins. Mais c’est surtout Ryan Reynolds qui est ici parfait : de toutes les voix, complètement flippant, mais aussi profondément attachant. C’est un paumé magnifique, tellement pris dans sa folie qu’il nous ferait presque oublier qu’on nage en plein délire sanguinaire.

Inclassable

L’univers est foutraque du début à la fin, et surtout à la fin ! Sans se prendre au sérieux, il en dit beaucoup sur tous les états de la schizophrénie, en épousant la forme de la pensée d’un malade. La caméra suivant à pas feutrés cet homme dans son univers tout modifié où il ne peut agir seul, alors qu’il planifie tout seul puisque les « voix » qu’il entend sont les siennes (mais avec un accent écossais pour le chat !). Pourtant, l’analyse est simple : ses pensées à lui, il ne les refoule pas, il les vit, contrairement à nous tous qui refoulons les idées noires pour garder un équilibre. Or, The Voices est le film d’un déséquilibre. Plus rien n’est perçu normalement.

Après avoir parlé de son enfance iranienne (Persepolis), puis écrit un joli conte musical (Poulet aux prunes) et une histoire de mafia, entre comédie et thriller (déjà!), Marjane Satrapi, habituée à écrire elle-même ses scénarios, s’est dit cette fois, en lisant le scénario d’un autre, « non de Dieu, qu’est-ce que c’est que ce truc, il faut que le fasse »**. Voilà qu’elle a ajouté son regard affûté sur une intériorité particulière pour livrer un film étonnant, parfois kitsch (mais c’est assumé !), souvent hilarant et parfaitement maîtrisé. Le film a également été primé lors de l’Etrange Festival (organisé chaque année au Forum des images) d’un prix du Nouveau Genre. Une nouveauté qui se ballade entre un Shining sous acide et l’esthétique déjantée d’un Wes Anderson.

*Citation issue du dossier de presse du film

**Interview donnée à France 3

The Voices – Bande annonce

Fiche technique – The Voices

Réalisation : Marjane Satrapi
Scénario : Michael R. Perry
Interprétation : Ryan Reynolds (Jerry, Monsieur Moustaches, Bosco), Gemma Arterton (Fiona), Anna Kendrick (Lisa), Jacki Weaver (Dr. Warren), Ella Smith (Alison)
Date de sortie : 11 mars 2015
Durée : 1h43
Genres : Comédie, Policier, Thriller
Image : Maxime Alexandre
Costumes : Bettina Helmi
Montage : Stéphane Roche
Musique : Olivier Bernet
Directeur de production : Jens Enderling

 

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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