Spetters (1980) de Paul Verhoeven : jeunesse déracinée et masculinité tragique

Après la fin du XIXe siècle dans Katie Tippel et la Seconde Guerre mondiale dans Le Choix du destin, Paul Verhoeven réalise Spetters et revient à ses Pays-Bas contemporains de 1980, au tournant d’une nouvelle décennie qui se présente comme la possibilité d’un ordre nouveau pour la jeunesse de l’époque, dans la continuité de la libération des mœurs des années 70. Mais en 1980, rien n’est encore acquis pour la nouvelle génération, et la fracture générationnelle amène encore son lot de conflits sociaux, moraux, familiaux.

Synopsis : Dans un contexte âpre et violent, trois jeunes motards de cross rêvent d’ascension sociale et de romance avec la tenancière du stand de frites également à la poursuite d’une vie meilleure…

Macho, macho men

Verhoeven dresse toujours des portraits au vitriol de chaque nouveau milieu social qu’il explore. Dans Spetters, ce sera au tour de la jeunesse décadente et paumée de l’aube des années 80. Hans, Rien et Eef sont trois amis qui cristallisent tous les maux de leur génération : homophobie, misogynie, violence, sexe, vols à l’étalage, humiliations publiques, vandalisme, loi du plus fort, etc. La ville est comme une jungle où tous les coups sont permis, où la liberté des uns s’affirme d’autant plus que la dignité des autres est souillée. Ce sont des losers moralement abjects qui jouent aux cow-boys de la rue – sur les notes d’une bande-originale électro-rock vraiment grisante. Entre eux, l’amitié semble construite sur une montagne de pression sociale mêlée de non-dits. Tout est affaire de compétition : que ce soit pour bricoler une moto, pour coucher, pour réussir ses études ou son insertion professionnelle. Hans, Rien et Eef ne cessent de jouer à « qui a la plus grosse » (et même littéralement, lors d’une scène de « mesure »…), dans une atmosphère de défi constant. Leur amitié exprime tout ce que le mythe viriliste de la masculinité a de plus toxique, tant pour les femmes qui en sont souvent les cibles que pour eux-mêmes, qui s’aliènent entièrement dans leur personnage de bad boy. Pourtant, ce ne sont que des ratés plutôt pathétiques, dont l’orgueil cherche à camoufler les blessures. Et leur blessure première concerne évidemment leur « féminité » refoulée. Entre eux, ils mentent sur leurs exploits avec les filles, font les beaux sur la piste de danse et draguent ouvertement ; mais une fois seuls, dans l’intimité, chaque rapport sexuel est un fiasco où leur impuissance éclate au grand jour. D’ailleurs, l’homophobie crasse de Eef, se livrant à une chasse aux sorcières envers tous les homosexuels qu’il croise, est bien le signe de son propre malaise vis-à-vis de sa masculinité et de son échec à s’épanouir (sexuellement comme sentimentalement) avec les femmes.

Deux mondes, une seule famille

Autour de ce trio d’anti-héros, Verhoeven dépeint un contexte de fracture générationnelle qui s’insémine jusque dans l’espace public. Il y a bien un monde d’avant, celui de la cellule familiale traditionnelle, casanière, pieuse et aux bonnes mœurs ; il y a aussi un monde nouveau, celui des jeunes fuyant la maison et rêvant de liberté, de déconstruction des codes, de rébellion envers la morale et la bonne conduite. Selon qu’ils sont chez eux ou dans la rue avec leurs amis, les rapports de forces se renversent. D’un côté, chaque retour à la maison est un virulent retour « à la réalité », où ces jeunes semblent étrangers à leur propre famille. L’autorité parentale est encore suffisante pour punir et réprimer leurs envies libertaires, parfois même par la force d’une bonne correction. Seuls et impuissants, Hans, Eef et Rien s’écrasent. Mais une fois la rue regagnée, l’effet de meute leur donne la force de confronter leurs aînés avec défi, insolence et sentiment d’impunité. Car dans les espaces publics, ces deux générations se croisent, se regardent et se jugent. Alors que les parents et les aînés se rendent à l’église en habits du dimanche, les jeunes, assis sur leurs motos en blousons de cuir, les fixent avec mépris. À l’inverse, à la sortie d’une boîte de nuit devenue terrain de chasse des mauvais garçons, des manifestations religieuses donnent de la voix pour dénoncer cette jeunesse débauchée.

La liberté du vide

Dans Spetters, la nouvelle génération est une génération de déracinés, d’indésirables condamnés à errer sur les routes. En témoigne cette scène où la caravane de Fientje est virée d’un parking par un policier, faute de permis légal de stationner. Une affaire qui se réglera là encore avec les moyens du bord, à savoir par la corruption du flic « en nature » : une gâterie contre l’autorisation de stationner pour la nuit. La loi de la rue pour un peu de répit, avant de repartir. Et d’ailleurs, bien qu’ils rêvent de Japon ou de Canada, ces jeunes ne partent jamais vraiment. Ils tournent en rond, en périphérie. Leur vie entière est une périphérie, sans stabilité ni destination ; rien qu’un perpétuel mouvement circulaire, réconfortant, car il donne l’impression d’être libre. Toujours les mêmes lieux : le parcours de motos cross, le bar, la caisse d’un magasin, le camion à frittes de Fientje ; autant de lieux de passage, sans intimité, où tout est jeu d’apparences et d’avoir l’air. Une inertie qui confine invariablement à l’échec et à un sentiment profond de solitude, masqué derrière l’effervescence du groupe. De ce point de vue, Spetters est en quelque sorte au tournant des années 80 ce que La Dolce Vita était au tournant des années 60 : la fresque d’une génération paumée, cherchant une liberté absolue dans la déconstruction des valeurs et des mœurs, dans l’appropriation de la rue et l’incapacité de se fixer où que ce soit. Même brouhaha, même errance, même solitude, même vide. Fientje, extraordinaire personnage de femme dans la droite lignée de Katie Tippel, est d’ailleurs une sorte de version féminine du Marcello Mastroianni de La Dolce Vita : une séductrice qui passe d’homme en homme, pense pouvoir se fixer avec chacun d’eux en tirant (trop) vite des plans sur la comète, mais qui est irrémédiablement ramenée dans l’incertitude et doit sans cesse repartir seule, de zéro.

Lors d’une magnifique scène d’ascension et de surplomb de la ville dans une cabine, rare moment d’intimité totale partagée avec Fientje (et rare moment où la photographie du film, globalement très grisonnante, laisse place à de brefs éclats orangés), Rien se livre et partage ses rêves d’amour et de liberté. Mais l’ironie noire de Verhoeven n’est jamais loin, et une telle scène de grâce et de temps suspendu ne pouvait préluder qu’une descente aux enfers, d’autant plus rude.

Attention, spoilers.

Le destin tragique de Rien, fauché en pleine réalisation de son rêve, sonne comme un terrible retour à la réalité : les rêves libertaires de jeunesses, symbolisés par cette passion pour la moto cross, finissent écrasés sur le bitume froid et rugueux, un peu à la manière du final d’Easy Rider. Au doux rêveur se voyant voler jusqu’au Japon répond l’accident de la route, la tétraplégie et le retour à la dépendance des parents. Eef, quant à lui, tombera dans une embuscade après avoir tabassé un homosexuel dans la rue, et sera la victime d’un viol en réunion.
Eef, impuissant avec les femmes, fera son coming-out ; Rien, devenu tétraplégique, ne pourra plus avoir de relation sexuelle. L’impuissance, la fragilité, la sensibilité de ces garçons, jusqu’alors soigneusement camouflées, éclatent donc au grand jour. Le premier finira battu par son père, le second se suicidera. La religion n’aidera pas : elle condamnera l’homosexualité enfin assumée de Eef (tout en étant à l’origine, sans doute, de son homophobie première) ; elle ne sera d’aucun réconfort pour Rien, se sentant abandonné d’un Dieu qui ne peut lui rendre ses jambes.

Fin des spoilers.

Lost highways

La lueur d’espoir viendra de Hans et Fientje, dans un final doux-amer où l’on ne sait pas bien si ce que chacun a gagné compense tout ce qui a été perdu. Et Fientje de soupirer : « L’histoire de ma vie : trois pas en avant, trois pas en arrière ». Le film s’achève sur un plan de voies d’autoroute se chevauchant. Comme des voies d’autoroute, Spetters est le récit de destins croisés qui ne se croisent jamais vraiment, où chacun fonce tête baissée dans une fuite en avant pour la liberté, à toute allure, mais sans jamais, véritablement, faire la rencontre de l’autre. En néerlandais, « spetters » signifie « éclaboussures », mais peut aussi vouloir dire « beaux/belles gosses ». Aucun doute que Verhoeven ait voulu jouer sur l’ambivalence de l’expression, qui caractérise dans les deux cas ses personnages. Car Hans, Eef et Rien ne sont rien d’autre : des beaux gosses au destin volant en éclats et laissant sur leur passage les traces d’un infini malaise. Le malaise d’une époque à la recherche de nouveaux repères, et où tout reste à bâtir.

Spetters est beau, cru, âpre, révoltant et difficile. La réalisation s’accompagne d’une certaine austérité qui empêche parfois l’émotion ; la noirceur de la peinture de Verhoeven étouffe quelque peu la poésie discrète de sa mise en scène. Mais son travail remarquable du rythme et du montage, sachant parfaitement ménager des pauses dans l’effervescence du récit, permet au spectateur de se maintenir à flot. On reste souvent à distance, l’empathie manque pour ces personnages détestables dont les fêlures ne suffisent pas tout à fait à nous les faire aimer ; et pourtant, quelque chose de magnétique nous attire à eux, tout en nous échappant. Quelque chose qui, en tout cas, ne laisse pas indifférent. Et l’on repense à cette phrase du film : « Alors demandez-vous si vous l’aimez assez, parce que la pitié ne sert à rien ».

Spetters – Bande-annonce :

Fiche technique :

Titre original : Spetters
Réalisation : Paul Verhoeven
Distribution : Hans von Tongeren, Renée Soutendijk, Toon Agterberg, Maarten Spanjer
Scénario : Gerard Soeteman
Photographie : Jost Vacano
Musique : Ton Scherpenzeel
Genre : drame, teen movie
Durée : 120 minutes
Pays d’origine : Pays-Bas
Dates de sortie : 28 février 1980 (P-B), 28 octobre 1992 (FR)

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Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

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