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Salem : saison 1 : Critique de la série

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Salem une série à l’ambiance gothique envoûtante

Le bûcher pour Salem ?

Pour sa toute première série, WGN America, une petite chaîne de Chicago, mise beaucoup sur cette création fantastique d’Adam Simon et de Brannon Braga (scénariste de Star Trek : Générations et Star Trek : Premier Contact), qui nous plonge au cœur de la jeune Amérique puritaine du XVIIème siècle. Dans la petite ville mythique du Massachussetts, des femmes sont accusées d’avoir pactisé avec le diable, et sont condamnées pour sorcellerie puis pendues ou brûlées au bûcher. Tout un programme !…

Si la sorcellerie est l’un des thèmes favoris des séries adolescentes, comme en témoigne Witches of The East End qui lorgne mollement du côté de Charmed, Salem est destinée quant à elle, à un public adulte. Son ambiance fantastique, provocante et oppressante, mêlant sang, sexe, et surnaturel, en fait de ce point de vue, une série mâture et sans concessions, l’éloignant néanmoins de la véracité historique. Malgré un pilote un peu lent et flou, le show parvient au fil des épisodes à créer du mystère autour du rassemblement des sorcières et des ambitions qui les animent. De même, la bataille biblique entre les Puritains qui défendent les lois du Dieu tout puissant, et ces sorcières avides de pouvoir, apportent leur lot d’injustices, de violences, et d’exécutions sommaires. Certaines scènes malmènent la rétine, comme cette jeune femme possédée qui désigne, tel un chien renifleur, la sorcière de son doigt vengeur en vociférant : « The Witch !».

On est bien loin de l’humour ou de la fantaisie des Grimm ! Dès l’affiche façon Hannibal et son trailer, Salem annonce clairement son ambition de se rapprocher davantage de « Coven » d’American Horror Story. Cette ambiance gothique envoûtante est indéniablement le point fort de la série; pour le reste, la réalisation assez noire, la photographie sublime et glauque à souhaits, les costumes, l’époque et le générique d’ouverture à la Marilyn Manson, (Cupid carries a gun composée avec Tyler Bates) suffisent à créer un univers délicieusement macabre.

Toutefois, Salem n’est pas exempte de défauts, à commencer par un casting inégal. Si Janet Montgomery (Entourage) parvient à camper une magnifique Mary Sibley, sorcière à la fois ténébreuse et amoureuse, Shane West (Urgences, Nikita à ses débuts) est plutôt inexpressif en bellâtre grincheux revenant de guerre. Heureusement les personnages secondaires apportent une certaine cohérence à l’ensemble : Seth Gabel (Fringe, Arrow), est crédible dans le rôle du pasteur Cotton Mather, personnage complexe, dénonçant le Mal qui ronge Salem, bible à la main, mais tiraillé entre ses aspirations et ses faiblesses, souvent de chair. Xander Berkeley (Nikita, Mentalist) campe son père tyrannique, le Magistrat Hale, personnage redoutable, assez mystérieux lui aussi ; sa fille Anne Hale, digne de l’aura de son paternel, incarnée par Tanzim Merchant (Les Tudors), jouera très vraisemblablement un rôle important dans la suite du récit.

Avec une montée des enjeux dans la seconde partie, essentiellement à partir de l’épisode 5, Salem prend la mesure du combat entre le bien et les forces su mal, avec toutes ses contradictions inhérentes : amour, haine, trahison, injustice…. On devine aisément que les sorcières ne vont pas se laisser consumer aussi facilement. Encore faudrait-il qu’elles résolvent en premier lieu leurs querelles internes, avant de se livrer entièrement à l’apogée du Grand Soir. On devine également que la romance a priori basique entre Johan Alden, le héros prétendu victorieux et Mary Sibley, la sorcière énigmatique, pourrait bien sceller le sort de cette dernière. Les ressorts de l’intrigue se tendent peu à peu, renforcés par des dialogues au langage soutenu.

Salem pourrait donc être une réussite si elle remplissait plusieurs conditions, afin que la magie perdure. Tout d’abord, il faudrait que la force du scénario soit suffisante lors de la seconde saison pour faire oublier le contexte bouseux de ce microcosme urbain minuscule ; il faudrait que la force des dialogues perdure ; il faudrait également sortir de cette dichotomie trop facile entre méchantes sorcières et puritains inquisiteurs, en complexifiant les enjeux et les trames secondaires. Il faudrait enfin peut-être, renouer avec l’Histoire et ne pas tomber dans la facilité de la surenchère fantastique. C’est là où les scénaristes vont véritablement sceller le sort de Salem, le devenir d’une série culte, ou un feu éphémère de la Saint-Jean…

Synopsis : En 1685, John Alden fuit le puritanisme de Salem et part en guerre contre les Indiens, espérant retrouver rapidement sa bien-aimée, Mary Sibley. Sept ans plus tard, il revient à Salem et découvre une ville dominée par la peur des sorcières.

Bande-annonce : Salem Saison 1

Fiche technique : Salem 

Créée par : Brannon Braga (24, Star Trek: The Next Generation, Voyager, Enterprise), Adam Simon (The Haunting In Connecticut)
Année de création : 2014
Production : Américain(e)
Format : 60 min.
Chaîne(s) : ABC, WGN America
Genre : Drame, Fantastique, Thriller
Casting: Shane West (Nikita), Seth Gabel (Fringe, Arrow), Janet Montgomery (Entourage, Human Target) et Xander Berkeley (Nikita, 24 Heures Chrono)
Statut : Saison 2 en préparation
Nombre d’épisode(s) : 13
Date de première diffusion : 20/04/2014
Episode 1 : The Vow, diffusé le 20/04/14
Episode 2 : The Stone Child, diffusé le 27/04/14
Episode 3 : In Vain, diffusé le 04/05/14
Episode 4 : Survivors, diffusé le 11/05/14
Episode 5 : Lies, diffusé le 18/05/14
Episode 6 : The Red Rose And The Briar, diffuse le 25/05/14
Episode 7 : Our Own Private America, diffusé le 01/06/14
Episode 8 : Departures, diffusé le 08/06/14
Episode 9 : Children Be Afraid, diffusé le 15/06/14
Episode 10 : The House Of Pain, diffusé le 22/06/14
Episode 11 : Cat And Mouse, diffusé le 29/06/14
Episode 12 : Ashes, Ashes, diffusé le 06/07/14
Episode 13 : All Fall Down, diffusion prévue le 13/07/14

 

 

 

Dune de David Lynch : Critique du film

Dune de David Lynch : Chronique d’un échec annoncé

Lynch contre la production

Dune semble né d’un malentendu entre David Lynch et ses producteurs. D’un côté un réalisateur qui voulait que son film lui corresponde : de l’autre une production qui ne l’entendait pas ainsi. Savoir que le réalisateur a fini par renier son œuvre n’est pas une surprise : son univers n’apparaît que peu dans un film qui a très mal vieilli, trop marqué par les années 80 pendant lesquelles il a été tourné. Aujourd’hui, cet échec artistique conforte la série de romans Dune comme une saga littéraire inadaptable à l’écran, à laquelle aucun cinéaste n’est revenu se frotter depuis.

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Un scénario amputé

Tout à peu près sent l’échec dans Dune, comme si Lynch n’avait pas maîtrisé grand-chose de son projet et n’avait jamais pu aller au bout de ses idées. A commencer par le scénario, piètre transcription à l’écran d’une œuvre complète et complexe, pleine d’enjeux philosophiques et théologiques. Lynch n’en reprend que la surface de ces luttes de pouvoir, du mystère de l’Epice, de cette révélation que la voix peut être une arme redoutable.

Une narration aléatoire

Ses choix narratifs déçoivent, à commencer par ces voix off simplement inutiles et sensées traduire les pensées des personnages, le jeu des acteurs aurait largement suffit à les refléter. On sent par là que Lynch n’est pas à l’aise, qu’il n’est pas dans son univers et bafouille son cinéma. Les séquences s’enchaînent sans lien ni logique véritable, traduisant peut-être un montage hasardeux. C’est flagrant pendant les scènes romantiques ; on y sent qu’il ne s’agit pas là de son sujet de prédilection ; elles sont souvent niaises et seraient touchantes de naïveté, s’il n’y avait derrière la caméra le réalisateur d’Eraserhead. Pourtant, même ce que Lynch devrait maîtriser, comme le coté géopolitique de son scénario, se transforme en épreuve pour le spectateur.

Un film vieux avant d’être jeune

Venant de lui, on attendait une mise en scène pleine de créativité et surtout de culot, mais il n’offre finalement que peu de choses à part peut-être de magnifiques costumes, en tout cas dans ce qu’ils ont de baroque. Car Dune joue des contrastes entre modernité et temps passé. Si Lynch propose des costumes traditionnels magnifiques, ceux qui traduisent une ère plus moderne sont déjà complètement dépassés et parfois ridicules. C’est là que le film pêche le plus, il n’est pas beau la plupart du temps : ces yeux bleus phosphorescents sont un échec ; le côté psychédélique est épuisant et les effets spéciaux, faits de maquettes très voyantes et d’un style trop marqué, ne traversent pas le temps comme Star Wars. On frise parfois le mauvais goût avec cet intérieur cuir en nid d’abeille d’une des navettes ; on frôle aussi le génie avec la chevauchée du ver qui retombe vite à plat, faute de panache. L’impression donnée est que David Lynch n’aurait pas eu le budget de ses ambitions.

L’esprit Lynch en filigrane

En revanche, certains thèmes de prédilections, que Lynch partage avec Cronenberg, sont toujours bien présents. Les corps, leur aspect organique et leur intégrité traversent le film en trame de fond, laissant parfois ce léger goût de malaise, face à des créatures hideuses sorties d’un cerveau délicieusement dérangé. Lynch a toujours pris un malin plaisir à réveiller nos angoisses et nos cauchemars, nous mettant face à nous-mêmes, face à nos tabous, face à nos mensonges.

Mais les acteurs s’ennuient

Visiblement il n’a pas réussi la même chose avec ses acteurs, qui constituaient pourtant une très belle distribution, qu’il s’agisse de Dean Stockwell (Paris, Texas), Patrick Stewart (X-Men) ou même de Sting, qu’on voit très peu et c’est tant mieux, puisqu’il démontre ici qu’il est bien meilleur chanteur qu’acteur. S’il y a par contre d’excellents seconds rôles, cela n’empêche pas les méchants d’être très médiocres, sans vices et tout en retenue, alors qu’on les voulait flamboyants et hors de contrôle.

Et la musique nous ennuie

La bande-originale n’oublie pas de l’être, flamboyante. Rien d’étonnant puisque le groupe Toto s’en est chargé, au détriment des oreilles du spectateur. Dès le générique, lorsqu’on voit apparaître le nom du groupe, on sent que le pire est à venir. En effet, cette musique est un cuisant échec, complètement aromatisée à la sauce 80 et devenue assourdissante tant elle est omniprésente du début à la fin. Seule échappatoire, les parties dont s’est chargé Brian Eno, où l’on sent l’artiste au travail, le génie à la création. On sait que beaucoup de films gagnent à avoir un thème musical identifiable, mais Dune n’a que ça : une musique thématique. Le film aurait gagné à inclure plus souvent une musique circonstancielle, reflet de l’action en cours.

Ceci n’est pas un film

Dune reste encore aujourd’hui une déception, un film qui ne semble pas à la hauteur de la folie de son géniteur, tout en manquant parfois de sobriété lors de la scène du test de douleur, beaucoup trop explicite. Soit David Lynch n’a pas fait les bons choix, soit on ne l’a pas laissé faire. On en vient presque à penser que, pour être réussi, Dune aurait dû être un blockbuster qui aurait encore plus penché vers l’heroïc fantasy que la science-fiction. Ce qu’on emporte avec soi après l’avoir vu, c’est l’impression de n’avoir vu qu’un story-board, un simple brouillon de l’immense film qu’aurait dû être Dune et qu’il ne sera jamais.

Synopsis : L’empereur Shaddam IV règne sur l’univers. Se sentant menacé par le pouvoir mystérieux des Atréides, il extermine sur la planète Dune ce peuple fier et valeureux. Paul, héritier des Atréides, échappe au massacre. 

Fiche Technique: Dune de David Lynch

Première sortie: 14 décembre 1984 (États-Unis)
Réalisateur: David Lynch
Scénariste(s): Christopher de Vore, Eric Bergren, David Lynch D’après l’oeuvre de J. Herbert Frank
Durée: 190 minutes
Compositeur(s): Brian Eno, Toto
Casting: Le chef des Atréides est le duc Leto (Jürgen Prochnow), il gouverne avec l’aide de sa concubine Jessica (Francesca Annis) et de son fils Paul (Kyle MacLachlan). Les Harkonnens sont dirigées par le Baron Vladimir Harkonnen (Kenneth McMillan et ses deux neveux Rabban (Paul L. Smith) et Feyd-Rautha (Sting)
Dean Stockwell:  Dr Wellington Yueh
Patrick Stewart: Gurney Halleck
Sean Young: Chani
Virginia Madsen: La princesse Irulan
José Ferrer: Padishah Emperor Shaddam IV
Linda Hunt: Shadout Mapes
Freddie Jones: Thufir Hawat
Richard Jordan: Duncan Idaho

Auteur de la critique Freddy M.

 

Elephant Man de David Lynch : Critique du film

Par son sujet (la différence et la tolérance), par son registre (pathétique et humaniste) et par son traitement (un classieux noir et blanc de 1980), Elephant Man a tout du grand film prestigieux destiné à conquérir les cœurs de la foule et la rétine de la critique. Et à raison. Faire un film sur la laideur et la cruauté, qui s’avère finalement si beau, est l’apanage d’un grand réalisateur.

Lynch est-il capable de classicisme ?

Le récit suit une progression savamment étudiée : celle, tout d’abord de la découverte de l’homme difforme, de plus en plus exposé à la lumière, dans l’obscurité d’une cave, puis en ombre chinoise, puis sous une cagoule. Celle ensuite de son humanisation : alors qu’on le croit attardé (« Praise Go is an idiot », dit Frederick Treves), il s’éveille au langage, à la mémoire et à la lecture : là encore, entre la Bible et Roméo & Juliette, Lynch se plie à l’Angleterre victorienne et assume le cadre conventionnel de son film. La dialectique conventionnelle, déjà largement exploitée chez Browning, de la monstruosité morale des êtres valides face à l’humanité des monstres est menée avec épure et sans trop d’excès de pathos, même si la démonstration peut s’avérer redondante par instants : la maquette de la cathédrale piétinée, l’enfermement dans la cage à côté des singes et la solidarité des autres difformes vire un peu au didactique.

Le plus intéressant est la touche que l’auteur ajoute à son sujet, car il s’agit bien d’un film de Lynch, même s’il honore ici une commande. L’obsession pour les sous-sols et la machinerie de l’ère industrielle traverse tout le film, écho à bien des visions du précédent Eraserhead. Eruptions de fumée, mouvances de celles que la peau boursoufflée de Merrick offre aux regards. Corps asservis à une machinerie brutale et déshumanisante, dans une ville toujours plus grande et saturée d’une foule en mal de sensations fortes.

L’autre thématique est bien évidemment celle du regard et du spectacle. Où qu’il se trouve, John Merrick est le centre d’attention. De la foire populaire à la faculté de médecine, des salons mondains à la l’opéra, il est celui qu’on exhibe avec plus ou moins de violence, en assumant plus ou moins son désir voyeur. Deux points d’orgues viennent achever son apprentissage : le spectacle improvisé dans les toilettes de la gare où l’on arrache sa cagoule et où, pour la première fois, Merrick hurle face à la foule en niant son apparence par un cri qui revendique son humanité, resté célèbre : « I am not an animal ! I am a human being ! I… am… a man ! «  Enfin assumé, il peut devenir spectateur, lors du spectacle final, hommage poétique et virtuose de Lynch aux machineries du théâtre, de l’illusionnisme, et, partant, aux origines du cinéma, notamment à Méliès.

Mais les scènes les plus belles sont celles des contrechamps proposant le regard posé sur Merrick : la compassion effarée de Treves, l’intérêt aveugle de Bytes, l’effroi de l’infirmière ou la fascination de l’actrice Marge Kendal. Lynch dépasse, dans cette progression, la dichotomie simpliste et manichéenne du propriétaire cupide et du médecin humaniste. Durant tout le film, le spectateur peut se demander quelles sont les motivations réelles de tous ceux qui s’acharnent à aider Merrick : Treves se pose lui-même la question, et remerciera son patient de ce qu’il lui a apporté et appris. Mais le directeur qui fait appel à la Reine Victoria ou l’actrice qui fait se lever toute la haute société lors du spectacle final soulève de lourdes ambiguïtés : l’ambition personnelle de l’un, la récupération d’une mode par l’autre qui vole à Merrick son statut de spectateur pour le remettre au centre des regards. Qu’applaudit réellement la foule ? L’extraordinaire de la présence de Merrick ? Sa différence ? Mérite-t-il des applaudissements ? Une piste, peut-être, qui permettrait à cet acmé de dépasser les pensums hollywoodiens : la foule s’auto congratule, débordante de suffisance et complaisante quant à sa propre charité chrétienne. Lorsqu’il construit la maquette de la cathédrale dont il ne voit que le sommet de sa fenêtre, Merrick explique à l’infirmière : « I have to rely on my imagination for what I can’t actually see ».

Finalement, c’est par le classicisme le plus strict que Lynch repose une question qui traverse tous ses films : celle de son rapport au regard, au monstrueux et à ce qui, justement, est montré ; et enfin, du statut bien ambigu lui aussi, de ceux qui regardent.

Synopsis : Londres, 1884. Le chirurgien Frederick Treves découvre un homme complètement défiguré et difforme, devenu une attraction de foire. John Merrick,  » le monstre « , doit son nom de Elephant Man au terrible accident que subit sa mère. Alors enceinte de quelques mois, elle est renversée par un éléphant. Impressionné par de telles difformités, le Dr. Treves achète Merrick, l’arrachant ainsi à la violence de son propriétaire, et à l’humiliation quotidienne d’être mis en spectacle. Le chirurgien pense alors que  » le monstre  » est un idiot congénital. Il découvre rapidement en Merrick un homme meurtri, intelligent et doté d’une grande sensibilité. 

Fiche Technique: Elephant Man

Réalisateur: Lynch, David
Acteurs: Anthony Hopkins, Anne Bancroft, John Hurt, John Gielguld, Wendy Hiller
Genre: Drame
Editeur: Studio Canal
Nationalité: Américain
Date de sortie: 1980

Auteur de la critique: Sergent Pepper

 

Orphan Black, saison 2 : Critique de la série

Critique Orphan Black – saison 2 : Nos craintes dévoilées face au progrès du clonage

Cette série canadienne fut une révélation, d’une part par son originalité scénaristique, en abordant l’une de nos pires craintes sur le progrès du clonage; puis par la performance exceptionnelle de l’actrice principale Tatiana Malsany, qui cette saison encore, nous dresse le portrait de 11 personnages à elle seule.

Cette seconde saison d’Orphan Black dénote par rapport à la première, qui jouait beaucoup sur le côté complot/société secrète et mise en relation des divers clones. Cette fois ci, on sait qui tire les ficelles de l’expérience : Le DYAD. Alors, il n’y a plus autant de mystères, mais plus de profondeur : on rentre dans le vif du sujet dès le départ. On découvre les tenants et les aboutissants de l’organisation, son but initial et ses ambitions quant à l’avenir du clonage.

Rachel, une des clones en tête de l’organisation, dévoile d’autres aspects de sa personnalité.Malgré sa tension et ses rebondissements, Orphan Black s’est un peu ramollie par rapport à la première saison. Un épisode sur deux mérite les soubresauts des spectateurs. Les twists sont moins surprenants et toute l’intrigue est encore une fois trop centrée sur Sarah et Kira, qui dans cette incessante chasse à l’homme (ou au clone), tentent  d’échapper aux griffes de DYAD.

Avec son générique psychédélique, et ses musiques doucement angoissantes, parfois particulièrement stridentes, on s’installe dans un univers envoutant et énigmatique. Empruntant le coté sombre et inquiétant de Millenium, l’image est très contrastée et peu saturée.

On survole l’immoralité du clonage, quand une secte religieuse liée à l’organisation veut aussi s’essayer à des expériences inhumaines sur Helena. La série revient sur le lien étroit de la religion et la science, ce besoin de jouer à Dieu en manipulant les cellules.Toute la série se maintient grâce à l’actrice principale, surprenante, dans sa variation des costumes, des accents et des émotions. On est bluffé par le kaléidoscope des personnages qu’elle interprète. Particulièrement avec un nouveau clone pas comme les autres pour cette saison, un transgenre du nom de Tony.Fidèlement, on reste attaché aux autres doubles : Cosima, la scientifique lesbienne, dont la santé fragile devient la voute dramatique de cette saison. Allison, la mère au foyer, d’apparence coincée et propre sur elle, mais au caractère bien trempé, nous surprendra encore tout en nous amusant.

Helena enfin, psychopathe énigmatique et sincère, sera d’autant plus au cœur du récit, créant de nouveaux lien avec Sarah. Le personnage de Félix, toujours aussi pimpant et caractéristique dans son cliché du gay gothique, ne cesse de nous faire rire, au risque parfois de faire de l’ombre à l’actrice principale. Seul bémol dans les personnages, c’est celui de Delphine, la petite copine scientifique de Cosima, qui n’a toujours pas choisi dans quel camp se ranger et en devient très agaçante. De nouveaux personnages inattendus, dont le père biologique de Kira (interprété par le ténébreux Michiel Huisman, le nouveau Daario Naharis de Game of Thrones), vont faire leur apparition et les protéger au péril de leur vie.

Même si la seconde saison d‘Orphan Black semble moins passionnante, un peu embrouillée dans ces différentes couches d’intrigues, la qualité de la série reste inchangée. Une scène ou les clones dansent au son reggae (Water Prayer Rasta mix by Matt The Alien), et sont tous dans le même cadre, prouve l’effort de la production à prodiguer un divertissement de qualité.Grâce à un mélange mesuré de science-fiction et de thriller, on s’accroche à la suite, au rythme maintenu par les cliffhangers cruels, à chaque fin d’épisode. Une fin surprenante, inattendue, qui promet une saison 3, on l’espère, plus passionnante et plus approfondie. En escomptant surtout que la série de soit pas victime de son succès montant.

Fiche Technique: Orphan Black

Pays D’origine: Canada
Genre: Anticipation
Chaine De Diffusion: BBC America, Space
Crée Par: Graeme Manson, John Fawcett
Acteurs Principaux: Dylan Bruce, Jordan Gavaris, Kevin Hanchard, Maria Doyle Kennedy, Matt Frewer, Michiel Huisman, Peter Outerbridge, Tatiana MaslanyNombre et format des épisodes: 10*43 min1ère diffusion: 19 Avril 2014
Statut de la série: Renouvelée

Eraserhead de David Lynch : Critique du film

Nous sommes en 1976 et David Lynch réalise, avec Eraserhead, le premier film de ce qui deviendra l’une des œuvres cinématographiques les plus captivantes du Septième Art.

Eraserhead : Cour d’essai et coup de maître

Les obsessions et techniques de l’étudiant plasticien qu’il a été avant de filmer, sautent au visage dès ce premier long-métrage, histoire cauchemardesque sur la famille, l’enfantement et la mort. Sans parler d’influences, le rapprochement avec le mouvement surréaliste du début XXème siècle ne peut manquer d’être fait, tant les thèmes et les techniques de Lynch rappellent tour à tour Un Chien Andalou et L’Âge d’Or.

De l’influence de Luis Buñuel

Eraserhead suit la vie de Henry, homme au regard de fou coincé dans une banlieue ouvrière sordide et sans vie, troublé par une voisine incendiaire et accablé par ce qui lui tient lieu de petite amie. Il n’y a pas de scénario à proprement parlé, Eraserhead est une succession de songes et de symboles, captivants par leur signification et la force de ce qu’ils expriment. Henry devient le fil conducteur des divagations artistiques de David Lynch, une sorte de passeur de rêves et de cauchemars, peut-être même symboliquement le psychanalyste de Lynch lui-même. Le spectateur garde à l’esprit de courtes scènes plutôt qu’une longue histoire, restant marqué par l’atroce enfant dont héritent Henry et sa petite amie Mary, petit être difforme et vulnérable, enfant de l’horreur sortie droit du cerveau malade, mais tellement créatif de David Lynch. Tout comme lui, chacun est fou dans ce film, transformant son film en asile d’aliénés.

Sombre comme Lynch

Le cinéma tel que Lynch le pratiquera pendant toute sa carrière imprègne déjà Eraserhead de toute son audace et de la folle créativité du réalisateur. Sans franchir aucune limite moralement indéfendable, Lynch va pourtant très loin, mettant son spectateur mal à l’aise et repoussant les limites du rationnel. Le noir et blanc qu’on retrouvera ensuite dans Elephant Man a une seule vocation : renforcer l’aspect lugubre et cauchemardesque du film. Dans l’imaginaire collectif, chacun sait que les couleurs sont signes de vie, le noir et blanc symbolisent la mort. Dans un univers parallèle et hors du temps, le monde de Lynch est agonisant et déborde d’une poésie morbide. Poser des mots sur une œuvre n’ayant pour motif que l’art en tant que performance créatrice est un défit presque impossible à tenir.

La rançon du talent

Cette singularité poursuit David Lynch encore aujourd’hui, le privant de succès commerciaux qui auraient prolongé sa carrière de cinéaste. L’échec d’Inland Empire le prive désormais de tout potentiel producteur, privant les cinéphiles du monde entier d’un des plus créatifs réalisateurs de sa génération. Eraserhead prend alors valeur de film précurseur tout autant que d’avertissement, un film d’une originalité qui créa David Lynch autant que David Lynch créa le film. Une originalité qui sonne autant la chute que l’avènement d’un génie auquel son œuvre survivra.

Synopsis : Un homme est abandonné par son amie qui lui laisse la charge d’un enfant prématuré, fruit de leur union. Il s’enfonce dans un univers fantasmatique pour fuir cette cruelle réalité. 

Fiche Technique : Eraserhead 

Titre Français: Labyrinth Man

Réalisateur – David Lynch
Scénario – David Lynch
Interprètes – Jack Nance (Henry Spencer), Charlotte Stewart (Mary), Allen Joseph(Bill),Jean Bates (Mary’s Mother)
Durée – 1h29min
Genre – Fantastique , Drame , Epouvante-horreur
Producteur – David Lynch
Directeur – David Lynch
Directeur de production – Doreen G. Petit
Directeur de la Photographie – Fred Elmes
Cadreur – Herbert Cardwell
Spécial Photographie Effets – Fred Elmes
Musique – Peter Ivers- Fats Waller
Son – Alan Splet
Effets sonores – David Lynch
Effets sonores – Alan Splet
Effets spéciaux – David Lynch
Directeur de la photographie – Herbert Cardwell
Interprète de musique – Peter Ivers
Directeur de la photographie – Frederick Elmes
Effets spéciaux – Frederick Elmes

Auteur de la critique: Freddy M.

 

Everyone’s going to die : Critique du film

Excellente surprise que ce Everyone’s going to die, fruit de la collaboration de deux réalisateurs (Max Barron et Michael Woodward) réunis sous le pseudo « Jones ».

Arrivé de l’autre côté de la manche sans tambours ni trompettes, ce film, s’il avait été américain, aurait sans nul doute profité de l’exposition qu’offrent chaque année les festivals de Sundance et de Deauville, tant il respire une certaine image héritée du cinéma indépendant made in US. En l’occurrence, c’est donc du côté de la perfide Albion qu’il faut se pencher, et l’on retrouve avec délice l’humour pince-sans-rire de nos voisins rosbeefs.

Lost In Bruges

Le film se déroule dans la campagne anglaise, ou du moins dans l’une de ces petites villes qui longent la côte, où ils ne se passent souvent rien et où l’ennui transpire du moindre coin de rue. C’est dans ce décor que se rencontrent Mélanie et Ray, deux inconnus qui vont retrouver chez l’autre la même solitude, la même sensation d’être perdu dans une vie qu’ils ne maîtrisent pas comme ils l’espéreraient. On ne peut s’empêcher de penser au Lost in Translation de Sofia Coppola, et le film partage une forme de mélancolie avec le chef d’œuvre de la réalisatrice. Ce qui fait toute la différence, c’est cet humour un peu cynique, presque noir, qui en émane. On pourrait, en cela, le rapprocher de Bon baiser de Bruges. Les fans de ces deux films apprécieront sans nul doute cette petite pépite.

Comme pour les deux œuvres précédemment citées, ce qui fait toute la force de Everyone’s going to die, c’est l’excellente interprétation de son duo principal. Entre ces deux êtres que tout oppose, s’opère une étrange alchimie, entre la vision désabusée d’un Rob Knighton, à la présence magnétique, et l’enthousiasme forcé de Nora Tshirner, qui illumine la pellicule de sa grâce. La complicité entre ces deux-là ne fait aucun doute, et leurs joutes verbales sont un véritable délice pour le spectateur. Car c’est là l’autre point fort du film : la force des dialogues. Chaque réplique sonne juste, l’alternance entre silences gênés ou complices et monologues pleins de gravité est parfaite.

Une très belle histoire d’amitié entre deux êtres solitaires, magnifiée par une réalisation superbement pensée, cadrant au plus près ces deux écorchés vifs à coups de longs plans travaillés. On se croirait dans le meilleur du cinéma indépendant américain, et le film renvoie parfois même à du Tarantino dans sa réalisation lente et ses dialogues travaillés.

Synopsis : Deux âmes perdues. Une dernière chance. La vie de Melanie, jeune allemande qui vit dans une ville de bord de mer en Grande-Bretagne, ne va nulle part jusqu’à ce qu’elle rencontre Ray, un homme revenu en ville pour exécuter un sombre travail.

Fiche technique: Everyone’s going to die

Royaume-Uni – 2013
Réalisation: Jones
Scénario: Jones
Genre: Drame
Interprétation: Nora Tschirner (Melanie), Rob Knighton (Ray), Kellie Shirley (Ali), Stirling Gallacher (Jackie), Liberty Selby (Grace), Madeline Duggan (Laura), Eliza Harrison-Dine (Megan), Ellie Chidzey (Kate)…
Image: Dan Stafford Clark
Décor: Merel Graeve
Costume: Alexandra Day
Montage: Jones, David Stevens
Musique: Charlie Simpson
Producteur: Kelly Broad, Jones
Production: Bobo Kaminski, Everyone’s Going to Die, Jones Films
Distributeur: ARP Sélection
Date de sortie: 9 juillet 2014
Durée: 1h23

Auteur de la critique : M.Y

 

Enemy de Denis Villeneuve : Critique du film

Si Denis Villeneuve avait su frapper les consciences avec Incendies et les esprits avec Prisoners, il ne frappe rien du tout avec Enemy, son nouveau film, ou plutôt il frappe à côté. Dans le meilleur des cas ce film provoquera l’indifférence, mais plus surement l’agacement.

Sur le papier le synopsis était plutôt intriguant, mais sa mise en image est d’un ennui total et surtout, on se dit en le voyant qu’avec cette histoire, il n’y avait vraiment pas de quoi fouetter un chat. Villeneuve en fait des montagnes, tente de transformer une histoire d’une banalité affligeante en pseudo thriller psychologiquo-fantastisque et finit par passer à côté d’un sujet qui n’existe pas.

Un héros trop anti-héros

Adam est un professeur d’histoire hanté par les araignées, à la dépression communicative et qui mène une vie désespérante dans un appartement gris où loge une petite amie toute aussi grise. Il se découvre un jour un sosie parfait en la personne d’Anthony, acteur de son métier et voyant là un moyen de pimenter sa vie, il va tenter d’entrer en contact avec lui, ce qui ne sera pas une mince affaire. C’est à peu de chose près tout ce que Villeneuve semble avoir à raconter, un sujet fin comme un fil à couper le beurre, autour duquel il vient broder d’anecdotiques péripéties parfois consternantes de vacuité.

Un scénario absurde

Le principal défaut de son scénario est l’absence presque absolue de crédibilité : on ne croit pas un instant à l’histoire, on ne croit pas un instant aux réactions des personnages et on ne croit pas non plus un instant à la manière dont les scènes s’enchaînent. Exemple frappant, la discussion d’Adam et d’un collègue sur le cinéma qui l’amènera à découvrir son double dans un film. Elle est artificielle, sonne faux de bout en bout et semble n’être là que pour lancer l’intrigue. Un acteur avec un pistolet criant : « A vos marques ! Prêts ? Partez ! », n’aurait pas été moins convaincant et aurait eu le mérite d’être drôle, lui… Tout le film est du même tonneau, farci d’incohérences, de comportements idiots et d’idées farfelues qui ne font même pas sourire.

La musique qui rend fou

Pour achever son film, Villeneuve lui a donné une image bien à la mode, puisque filmée travers un filtre jaune verdâtre du plus vilain effet, rendant l’univers de notre professeur mal-aimé encore plus déprimant. Les couleurs sont totalement effacées tant le filtre est puissant, les images d’intérieurs en deviennent d’une laideur assez rare pour être signalée. N’oublions pas non plus que Villeneuve filme tout ça sans imagination ou sens de la création, pourtant un tel sujet aurait pu aller beaucoup plus loin s’il ne l’avait pas joué « petits bras ». Mais surtout n’oublions pas la bande-originale effroyable, insupportable et pousse-au-crime, omniprésente et laide, obligeant au bout d’une trentaine de minute à la prise d’un flacon entier d’aspirine. Elle n’est qu’une musique d’ambiance, aucune mélodie à l’horizon, juste des notes qui se veulent « angoissantes » sans jamais y parvenir.

Des acteurs en hibernation

Même les acteurs ne sauvent pas les meubles, à commencer par une Mélanie Laurent totalement transparente pour le peu qu’on la voit et l’entend, ce n’est pas avec de tels films et de tels rôles qu’elle va se faire un nom sur la continent américain. Jake Gylennhall a été mieux inspiré que dans ce rôle double, au mieux il atteint l’inexpressivité d’un Keanu Reeves des grands jours, lorsque ce dernier tente bien malgré lui un sourire. Même lorsqu’il interprète Anthony « l’acteur », un peu plus extraverti, ça ne passe pas et c’est comme l’ensemble du film, ennuyeux… On n’y croit pas, on ne les croit pas et on reste extérieur à ce qui leur arrive, au peu qui leur arrive.

A la recherche de l’Atlantide

C’est un peu le problème de tout le film de Villeneuve en somme, d’être passé à côté du sujet et de nous laisser à côté du sujet. Alors, il se dit bien ci et là qu’il y aurait un sens caché dans ce film, une sorte d’énigme à résoudre, des indices qu’il faut savoir trouver. C’est vrai qu’on se fait une idée sur l’origine de ce sosie, de cette fascination pour les araignées, de cette scène d’ouverture (la seule réussie) sordide. Sauf qu’il faudrait nous donner l’envie de comprendre et pour ça rendre le film intéressant, il faudrait aussi qu’on puisse les trouver ces indices, mais ils sont tellement bien cachés ici, qu’on aura probablement découvert l’Atlantide avant d’avoir compris le nouveau film de Denis Villeneuve.

Synopsis : Adam, un professeur discret, mène une vie paisible avec sa fiancée Mary. Un jour qu’il découvre son sosie parfait en la personne d’Anthony, un acteur fantasque, il ressent un trouble profond. Il commence alors à observer à distance la vie de cet homme et de sa mystérieuse femme enceinte. Puis Adam se met à imaginer les plus stupéfiants scénarios… pour lui et pour son propre couple.

Fiche Technique: Enemy

Date de sortie: 27 août 2014 Réalisé par: Denis Villeneuve Avec: Jake Gyllenhaal, Mélanie Laurent, Sarah Gadon Durée: 1h30min Genre: Thriller Nationalité: Canadien , espagnol Distributeur: Version Originale / Condor

Auteur de la critique: Freddy M.

 

Blue Ruin – Critique du film

Blue Ruin fait partie de ce que le cinéma indépendant américain peut créer de mieux, lorsqu’on le laisse libre de mener un projet à bien, libéré à 100 % des carcans des maisons de production.

Kick-Ass blues

C’est le cas de ce Blue Ruin, à des milliers de lieues des Little Miss Sunshine, Juno, et autres produits formatés, calibrés pour briller à Sundance puis attirer un maximum de spectateurs en salle. Ici, le film a été tourné avec des bouts de ficelles, financé en partie par le crowdfunding (il a récolté plus de 35 000 dollars sur la plate-forme Kickstarter) et son réalisateur a aussi les casquettes de scénariste et directeur de la photographie. C’est d’ailleurs par ce rôle que Jeremy Saulnier s’est fait connaître, travaillant sur plusieurs petits projets, dont l’excellent I Used to be darker tout récemment.

Génération désargentée

Cette absence de moyens se ressent dans le film. Les acteurs principaux sont tous des connaissances de longue date du metteur en scène, les décors, peu nombreux, ont été trouvés grâce au système D, voire sont les lieux d’habitation de membres de l’équipe, ce qui se ressent d’ailleurs à l’image. On est loin des maisons savamment meublées pour faire artiste mais pas trop, et où chaque objet à son importance. Ici, tout est froidement réaliste, et on sent une économie dans la moindre scène, le moindre plan. C’est cela, d’ailleurs, qui fait en partie le charme de Blue Ruin. Cet aspect film d’étudiants monté avec peu d’argent, mais qui sait se donner les moyens de ses ambitions.

Car au-delà de l’histoire, qui est presque tristement banale, c’est ce réalisme glacé qui transpire de la pellicule qui prend à la gorge. Un sentiment de vrai inspiré de décors naturels, donc, mais aussi de l’écriture du personnage principal, et de sa prestation à fleur de peau. Dwight n’est pas un tueur, il le sait, et le spectateur le sait, le voit, à travers ses hésitations, ses prises de décisions aléatoires et sa manière un peu brute de tuer. On est loin du film de vigilante comme on en voit fleurir un peu partout. Ici, le héros n’est pas un milliardaire, ne devient pas une star du jour au lendemain par la magie des réseaux sociaux. Simplement, il a une tâche à accomplir, qui ne lui plaît pas plus que ça, mais qu’il compte bien mener à son terme.

Obsession meurtrière

Cette quête de vengeance nous est racontée froidement, presque chirurgicalement, à travers une mise en scène posée, lente, presque apathique parfois, à l’image de son héros. Les dialogues se font rares, la caméra reste fixée sur Dwight, qui fait avancer le film au rythme de ses sentiments. Les déchaînements de violence, très crus, laissent place à des moments de pure contemplation. De ce drame, il affleure parfois des moments de pure comédie noire. Au final, cet ovni cinématographique est plutôt inclassable. Thriller, drame, comédie, les genres se mélangent, un peu comme dans le cinéma des frères Coen, en moins codifié. Un film à nul autre pareil, à ne pas manquer !

Synopsis : Un vagabond solitaire voit sa vie bouleversée lorsqu’il retourne à sa maison d’enfance pour accomplir une vieille vengeance. Se faisant assassin amateur, il est entraîné dans un conflit brutal pour protéger sa famille qui lui est étrangère.

Fiche technique – Blue Ruin

États-Unis – 2013
Réalisation: Jeremy Saulnier
Scénario: Jeremy Saulnier
Interprétation: Macon Blair (Dwight Evans), Devin Ratray (Ben Gaffnay), Amy Hargreaves (Sam), Kevin Kolack (Teddy Cleland), Eve Plumb (Kris Cleland), David W. Thompson (William), Brent Werzner (Carl Cleland), Stacy Rock (Hope Cleland), Sidné Anderson (agent Eddy)…
Genre: Thriller
Date de sortie: 9 juillet 2014
Durée: 1h31
Image: Jeremy Saulnier
Décor: Kaet McAnneny
Costume: Brooke Bennett
Montage: Julia Bloch
Musique: Brooke Blair, Will Blair
Producteur: Anish Savjani, Richard Peete, Vincent Savino
Production: Filmscience, Neighborhood Watch
Distributeur: Wild Side Films, Le Pacte

Auteur de la critique : M.Y

 

Penny Dreadful : saison 1 – Critique de la série

Les Penny Dreadful, c’était ces romans à petit prix en vogue au XIXème siècle, vaguement érotiques, mettant en scène des créatures surnaturelles (loup garou, vampires…). John Logan, scénariste de Skyfall, ne cache donc pas l’ambition première de sa nouvelle création : un savant jeu de références gothiques. Le Londres victorien est donc son plateau sur lequel il s’amuse à placer les pièces emblématiques du folklore de l’époque, les faisant interagir parfois de manières inattendue. 

La série était attendue au tournant pour diverses raisons : un pitch mystérieux qui rappelait tout de même la ligue des gentleman extraordinaires, l’arrivée de John Logan à la télévision, Sam Mendes à la réalisation (qui se désistera finalement faute d’agenda) et, surtout, une distribution de grande classe, Timothy Dalton, Eva Green et Josh Harnett en tête. Pourtant malgré toutes ses bonnes cartes en mains, cette première saison est une semi-déception.

Monstres et compagnie…

La reconstitution d’époque est plutôt réussie et l’interprétation est assez exceptionnelle. On n’en attendait pas moins d’acteurs de ce standing ; on est agréablement surpris de voir que les autres ne se laissent pas écraser. Billie Piper, Rory Kinnear et Harry Treadaway livrent des performances tout à fait honorables, l’alchimie entre tous étant évidente. La réalisation est efficace, jamais trop brutale, laissant le temps aux personnages d’occuper l’espace au lieu de le sur découper à outrance (gimmick parfois trop courant du cinéma d’horreur), le tout porté par une musique poétique d’Abel Korzeniowski.

Pour son premier essai à la télévision, John Logan s’est donc bien entouré, mais c’est sur son écriture que repose la réussite ou l’échec de Penny Dreadful, et le conteur semble avoir tendance à s’égarer. Rassembler les monstres sacrés du roman gothique n’est pas une idée nouvelle ; fort heureusement, la série se rapproche plutôt de la BD d’Alan Moore que de de son adaptation cinématographique ou du Van Helsing de Stephen Sommers. Logan n’utilise pas ses personnages comme des pièces de qualité qu’il suffirait de coudre ensemble pour obtenir un patchwork sympathique. Il travaille les relations entre ses personnages, prend le temps de les développer, peut être un peu trop. En 8 épisodes on en aura appris plus que de raison sur la vie et les secrets de Vanessa Ives, la voyante possédée par le démon ; on aura également cerné dans son entièreté la psychologie de Victor Frankenstein et la nature de sa relation avec sa créature. Mais les autres resteront beaucoup trop en retrait. L’américain Ethan Chandler demeurera trop opaque jusqu’au dernier épisode ; Sir Malcolm Murray révélera son passé d’explorateur au compte goutte ; Dorian Gray apparaît et disparaît comme un cheveu sur la soupe et on ne saura rien de Sembene, le garde du corps africain. Les crises d’hystéries multiples de Vanessa empêchent les autres personnages d’exister, de se faire une place, mais au moins leurs interactions restes crédibles.

Seulement qu’est ce que cela raconte ? Le premier épisode annonce un policier teinté de fantastique, avec un enquêteur, une brute, un médecin légiste, mais après on passe à autre chose. Le drame avec Frankenstein, la reconstitution historique lorsque l’on suit sa créature qui active les rouages d’un théâtre grand guignol, puis l’étude de mœurs au travers des personnages de Brona Croft et Dorian Gray qui traînent dans des bas fonds que n’auraient pas reniés Dickens, ou encore la sempiternelle description de la création d’une famille dysfonctionnelle, un format qui fait fureur à la télévision. Autour d’une figure paternelle (Timothy Dalton) gravite fils et filles prodigues… Chacun apprend de l’autre et tout le monde évolue ensemble face au danger… Penny Dreadful part dans toutes ces directions à la fois, oublie de se concentrer sur un axe précis, pour finalement ne rien raconter de tangible.

Il y avait pourtant du potentiel et il est triste de voir que l’hédoniste Dorian Gray ne semble être qu’un prétexte érotique, que celui que l’on suppose être Dracula n’est réduit qu’a sa portion congrue (un simple suceur de sang) et que Van Helsing n’apparaisse qu’en coup de vent. Puis on aurait espéré voir davantage de créatures fantastiques. Ou sont les Mr. Hyde, Homme invisible et compagnie ? Peut être que la prochaine saison lancera véritablement une intrigue digne des références brandies dans cette longue introduction. Peut être que la Momie Imhotep pointera enfin le bout de son nez, après nous avoir fait mariner avec le folklore égyptien.

Penny Dreadful reste tout de même une série agréable à suivre, de bonne facture, et honnête dans ses intentions. Elle semble seulement s’être stoppée en pleine course. Mais le genre gothique étant tombé en désuétude après avoir connu un certain âge d’or dans les années 90 avec les films de Burton (mais aussi The Crow et La Famille Adams), les amateurs auraient tort de bouder une série imparfaite mais pleine de promesses.

Synopsis : Dans le Londres de l’époque Victorienne, Vanessa Ives, une jeune femme puissante aux pouvoirs hypnotiques, allie ses forces à celles d’Ethan, un garçon rebelle et violent aux allures de cowboy, et de Sir Malcolm, un vieil homme riche aux ressources inépuisables. Ensemble, ils combattent un ennemi inconnu, presque invisible, qui ne semble pas humain et qui massacre la population…

Fiche technique – Penny Dreadful 

Titre original : Penny Dreadful
Genre : Drame, Fantastique, Horreur, Policier
Avec : Timoty Dalton, Eva Green, Josh Harnett, Rory Kinnear, Harry Treadaway, Billy Piper, Reeve Carney…
Créateur(s): John Logan
Production : Sam Mendes, Chris W. King
Pays d’origine : États-Unis, Royaume-Unis
Date : 2014
Chaîne d’origine : Showtime, Sky Atlantic
Épisodes : 8
Durée : 60 min
Statu : en cours (saison 2 annoncée)

Auteur de la critique : Vincent Baudart 

 

Le Labyrinthe de Pan de Del Toro, un film de Guillermo Del Toro : Critique

Béni soit Del Toro ! Coproduit par cet autre mexicain de Cuarón, Le Labyrinthe de Pan « El Laberinto del Fauno » constitue un spectacle de tous les instants. Une histoire à la fois pessimiste et pleine d’espoir selon ce que vous voudrez bien y trouver, le tout servi par de solides acteurs et une photographie d’exception.

Synopsis: Espagne, 1944. Fin de la guerre. Carmen, récemment remariée, s’installe avec sa fille Ofélia chez son nouvel époux, le très autoritaire Vidal, capitaine de l’armée franquiste. Alors que la jeune fille se fait difficilement à sa nouvelle vie, elle découvre près de la grande maison familiale un mystérieux labyrinthe. Pan, le gardien des lieux, une étrange créature magique et démoniaque, va lui révéler qu’elle n’est autre que la princesse disparue d’un royaume enchanté. Afin de découvrir la vérité, Ofélia devra accomplir trois dangereuses épreuves, que rien ne l’a préparé à affronter… 

Pour qui sonne le gala

La véritable prouesse n’est pas à chercher du côté de cette reconstitution d’une Espagne fragile et de son opposition entre franquistes et républicains. Si les scènes « réelles » sont bien faites et globalement crédibles, on sent qu’elles sont souvent là afin d’équilibrer le réel et l’imaginaire. Ancrer l’histoire, et ainsi donner plus d’impact aux délires de Del Toro. Pan! La force du film, c’est l’alchimie parfaite créée par son géniteur. Un mélange savamment dosé entre la féerie d’un conte pour enfants, berceuse incluse, et la dure réalité de la guerre. A grands renforts d’effets globalement maîtrisés et d’idées en pagaille, il nous propose un conte mature, une rêverie réaliste jusqu’au final, aussi magistral qu’il est ambigu.

Au milieu de ces échos de la guerre civile, le Capitaine Vidal, si vil ! Sergi Lopez est impressionnant, totalement imprégné de son personnage. Tellement détestable qu’il finirait presque par devenir attachant. Sa naïveté n’a d’égale que sa détermination. La réflexion? Le franquiste vainc sans! Coûte que coûte, les « salauds » doivent mourir. Hacer lo que sea necesario. Finalement, les véritables salauds dorment en paix, eux. Ivana Baquero réussit à émouvoir et à ne pas agacer, tout en demeurant juste du début à la fin. De la part d’une enfant, nous avons là un véritable tour de force! Maribel Verdu, Alex Angulo, Ariadna Gil ou encore Doug Jones (Pan) complètent une distribution sans failles.

A la fin du film, quand bien même certains se seront perdus en cours de route, une seule certitude: celle de ne pouvoir reprocher à Guillermo de ne pas y être allé franco.

Le Labyrinthe de Pan : Bande-annonce

Le Labyrinthe de Pan : Fiche technique

Réalisation: Guillermo Del Toro
Scénario: Guillermo Del Toro
Interprétation: Ivana Baquero (Ofelia), Maribel Verdú (Mercedes), Sergi López (Vidal), Doug Jones (Pan / l’homme pâle), Álex Angulo (le docteur), Ariadna Gil (Carmen)…
Production: Guillermo Del Toro, Alfonso Cuarón, Bertha Navarro, Alvaro Augustin, Frida Torresblanco
Effets spéciaux: David Martí, Reyes Abades
Photographie: Guillermo Navarro
Montage: Bernat Vilaplana
Compositeur: Javier Navarrete
Effets visuels: Cafe FX
Distribution: Wild Bunch Distribution
Durée: 119 minutes
Genre: Fantastique, Epouvante, horreur
Date de sortie: 1er novembre 2006

Espagne – 2016

Ilo Ilo d’Anthony Chen : Critique du film

Ilo Ilo, premier film Singapourien à obtenir un prix international avec la caméra d’or au festival de Cannes en 2013, Anthony Chen réussit sa première réalisation, qu’il a aussi écrit, en s’inspirant de sa jeunesse, ce qui confère au film une sincérité touchante et émouvante.

Jiale (Koh Jia Ler) est l’archétype du fils unique, il n’écoute ni ses professeurs, ni ses parents, mettant constamment sa mère (Yeo Yann Yann) dans l’embarras, aussi bien en public, qu’en privé. Une mère enceinte, qui vit avec la peur de perdre son travail à cause du comportement de son fils, dans le Singapour en crise de 1997. Un père (Chen Tian Wen) se dévouant corps et âme à son travail, ce qui les oblige à prendre une nounou Philippine (Angeli Bayani) pour les soulager de ce fils turbulent et insolent.

L’arrivée de la nounou, va bouleverser son univers. Il va devoir partager sa chambre avec elle, une incursion qu’il va avoir du mal à accepter. Il va lui mener la vie dure, mais face à la gentillesse de cette mère de famille qui a du laisser son fils au pays, ses défenses vont s’affaisser tout doucement. Leur complicité va générer un autre problème, la place de la mère face à la nounou qui prend de plus en plus d’importance, au sein de sa famille.

La simplicité est le maître mot du film Ilo Ilo. Il n’y a pas d’artifices, d’intrigues ou de situations rocambolesques. Anthony Chen nous raconte une tranche de vie dans une période de changements dans l’existence d’une famille stable financièrement, mais pas humainement.

Le choc des cultures est traité subtilement, par simples allusions, de la part de la voisine et des parents : la croyance de la nounou Philippine face à l’athéisme des Singapouriens, à son statut de sans-papiers, son passeport étant confisqué dès son arrivée, de peur qu’elle fuit à tout moment. Elle se retrouve dans une situation précaire, proche de l’esclavagisme, sous le joug de la mère autoritaire sauf envers son fils unique. L’évolution des rapports vont changer, la crise va les frapper de plein fouet. Les conséquences seront douloureuses pour tout le monde. Le père va renouer avec ses vices passés, pour calmer son anxiété. Il cache sa nouvelle situation, la nounou servant de bouc émissaire dès que le doute s’installe, stigmatisant toutes les peurs du couple. Une proie facile, livrée à elle-même dans un pays loin de ses coutumes.

Dans la difficulté d’un pays en crise, d’une famille en manque de confiance, d’une nounou en perte de repères, le film nous offre tout de même des moments de douceurs et d’humanité. Nous ne sommes pas dans le pathos, le drame est latent, le sourire est aussi présent. Cela ressemble à la vie où tous les types de sentiments animent les gens au quotidien. Les acteurs sont remplis de sincérité et nous offre une belle tranche de vie, simple et tendre.

Synopsis : A Singapour, Jiale, jeune garçon turbulent vit avec ses parents. Les rapports familiaux sont tendus et la mère, dépassée par son fils, décide d’embaucher Teresa, une jeune Philippine. Teresa est vite confrontée à l’indomptable Jiale, et la crise financière asiatique de 1997 commence à sévir dans toute la région…

Fiche technique – Ilo Ilo

Singapour – 2013
Réalisation: Anthony Chen
Scénario: Anthony Chen
Casting: Angeli Bayani, Koh Jia Ler, Chen Tian Wen, Yeo Yann Yann
Photographie: Benoit Soler
Production : Anthony Chen, Hwee Sim Ang, Wahyuni A. Hadi
Société de production: Fisheye Pictures
Durée: 99 minutes
Genre: Drame
Date de sortie: 19 Mai 2013

Auteur de la critique : Laurent Wu

Coldwater de Vincent Grashaw : Critique du film

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De manière générale, le film de prison a toujours été une expérience sensorielle éprouvante pour le spectateur et le cinéma en a fait un genre très rapidement. De L’Evadé d’Alcatraz de Don Siegel à Midnight Express d’Alan Parker en passant par la série Oz de Tom Fontana, il y a un véritable intérêt des producteurs pour ces films huis-clos qui permettent de mettre en avant une hiérarchie interne qui se révèle souvent être une métaphore des faiblesses de la société en général.

C’est aussi et souvent l’occasion de dénoncer les conditions d’enfermement qui n’aident en rien en les prisonniers à se réinsérer dans la société. En 2011, trois films sont sortis sur ce thème carcéral et pour la plupart récompensés et bien appréciés par la critique : Cellule 211 de Daniel Monzon, Un Prophète de Jacques Audiard et Dog Pound de Kim Chapiron. Au sein-même de la thématique film de prison, on retrouve le sous-genre film carcéral pour mineurs qui a marqué les esprits avec des films comme Scum d’Alan Clarke ou Dog Pound de Kim Chapiron (son remake inavoué). Réalisé par Vincent Grashaw, dont c’est le premier long-métrage mais qui a auparavant produit et joué un rôle dans Bellflower d’Evan Glodell, Coldwater est un film qui traite des centres de rééducations de la même manière que le film carcéral classique. Vincent Grashaw avait toutes les cartes en main pour réaliser un film choc aux thématiques difficiles, faisant preuve d’une vraie volonté à dénoncer les conditions d’enfermement pour mineurs aux États-Unis. La déception est d’autant plus grande que le réalisateur ait préféré réaliser un long métrage qui développe tous les clichés et poncifs du genre, et ne fait que se complaire dans du pathos sans cesse rabâché par le biais de flashbacks incessants.

Douche Froide à Coldwater

Présent dans de très nombreux festivals internationaux et récompensés par le Prix du Meilleur Réalisateur et Acteur au Festival de Las Vegas, Coldwater a le mérite d’avoir été souvent salué par la critique. Mention toute particulière à l’acteur P.J. Boudusqué qui marque effectivement quelques ressemblances avec Ryan Gosling, aidé par sa prestation relativement mutique. A n’en pas douter, Coldwater est le film qui aura révélé ce jeune acteur froid et rude au physique avenant et dont le jeu se démarque par des expressions qui révèlent une vraie force de révolte. L’essence même du film de prison. C’est aussi exaltant que frustrant pour cet acteur car il n’y a bien que lui à sauver dans ce film. Coldwater a quelques bons arguments à faire valoir et sa première demi-heure démontre un certain intérêt à contrecarrer tous les clichés du film de prison à savoir les scènes de cruauté (torture, agression physique, le fameux viol dans les douches), ces gardiens de prison sadiques ou la prédominance de la loi du plus fort. Il y avait même quelques personnages qui sortaient du lot comme le directeur de l’établissement qui n’était pas un cliché sur patte, juste un homme avec l’ambition de créer des citoyens vivables. La première demi-heure ne met pas spécifiquement en avant des personnages caricaturaux mais commence doucement à dessiner quelques traits de caractères qui seront exploités indéfiniment chez certains personnages, comme ce chef d’équipe ancien détenu du camp qui se pose comme le véritable lèche-botte et la petite frappe égoïste et opportuniste de Coldwater.

Cette première partie intéressante, Vincent Grashaw n’est pas capable de la dérouler de la même manière et le réalisateur tombe bêtement dans la facilité en juxtaposant tout ce qui fait la caricature-même du film de prison. Le directeur du camp devient alcoolique et viole avec ses détenus, le petit black victimisé par tous les gardiens, les sadiques du camp, ne désirant que la brutalité et la violence face à ces jeunes, sans compter les scènes cruelles qui remontent à la surface et mettent en avant des instants gratuits et sans intérêt, ne renouant jamais avec l’excellence des films d’Alan Clarke ou de Kim Chapiron.

L’autre vrai problème du film, c’est que le réalisateur n’arrive pas instaurer un rythme au sein des séquences dans le camp. Les détenus subissent des pressions physiques et morales, discutent vaguement, contiennent leur rage mais il n’y a que de rares moments pour nous extirper de l’ennui. Alors le réalisateur utilise ce procédé -désormais désuet- qui consiste à présenter successivement et à intervalles réguliers des flashbacks pour bien nous faire prendre conscience que ces jeunes n’ont fait qu’une petite erreur dans la vie et qu’il ne mérite pas tout cet acharnement. L’intrigue dans le camp se voit fréquemment coupée par ces passages qui éclaircissent quelques zones d’ombres du passé du personnage principal ainsi que des motifs qui l’ont conduit ici. Ce qui est gagné en psychologie perd en sensation. Toute l’essence même du film de prison est d’être étouffant, effrayant et oppressant alors qu’ici les scènes en huis-clos n’ont jamais le temps de poser cette sensation et le spectateur ne se trouve ici, ni impliqué dans le camp, ni à l’extérieur. En terme de mise en scène, Vincent Grashaw arrive à produire quelque chose, et certains beaux plans sortent du lot mais ils sont trop peu nombreux face au reste du film, convenu et beaucoup trop classique. On est bien loin de la photographie de Nicolas Winding Refn que beaucoup ont étonnamment aimé comparer avec Coldwater.

Il ne faut pas non plus tergiverser. Si le film s’avère être imparfait dans sa construction, il pose néanmoins les bonnes questions, même s’il prend soin de faire adhérer au parti-pris du film, jusqu’au carton grossier final. L’incompréhension juvénile, la responsabilité de la société pour ces jeunes en péril, la révolte autoritaire, l’enfermement comme mauvaise solution sont les thèmes exploités du film tout en mettant bien en avant la misère du monde par le biais de ces personnages caricaturaux que sont le directeur et les gardiens du camp. Il y a une vraie ambition, c’est indéniable. Coldwater est aussi un film qui oscille entre le documentaire brut et la fiction simpliste. Derrière ses quelques péripéties dynamiques -grotesques à l’extrême dans son final-, il y a une vraie complaisance à filmer frontalement la torture de manière à faire réagir sauf qu’hormis susciter le dégoût, ces séquences n’apportent pas grand-chose car il y a une bien mauvaise empathie auprès des autres jeunes du camp, la caméra étant le plus souvent focalisé sur P.J. Boudusqué. Et c’est un problème en soi car le film perd en viscéralité et en compassion, les autres acteurs du film ne se démarquant jamais et ne font office que de faire-valoir à l’exécution du film. Difficile de dire si la direction d’acteurs était mauvaise ou si c’est un parti-pris de ne se servir d’eux que pour être des victimes et des bombes à retardements. Les dernières séquences du film -outrancières et coupées du reste du film- invitent à réfléchir sur ces sociétés autoritaires qui se multiplient au sein-même de sociétés démocratiques, surtout aux Etats-Unis ou le rapport à l’autorité et à l’armée est une véritable composante des mentalités.

Coldwater est d’autant plus frustrant qu’il pose les bonnes questions mais avec les mauvais outils. Dog Pound était un uppercut furieux, c’est tout juste si Coldwater est une petite tape sur l’épaule. Outrancier, caricatural, jamais éprouvant ou empathique, le film de Vincent Grashaw va même jusqu’à tomber dans l’absurdité avec ce final grotesque et sans conviction. Pas grand-chose à retenir du film hormis son acteur principal, promis à un bel avenir, et ses quelques réflexions sociétales. Mais à bien regarder le film et lire que Vincent Grashaw a mis treize ans à écrire le film, on en vient à se dire qu’il en aurait fallu treize de plus pour obtenir un très bon film. Ici, il n’y a tout juste que de bonnes bases développées au hachoir donnant lieu ainsi à des facilités d’écriture qui empêche Coldwater d’être le film choc attendu. Immense déception.

Synopsis: Brad est un adolescent impliqué dans plusieurs petits délits. Ses parents décident de le faire emmener de force dans le camp de redressement pour mineurs très isolé de Coldwater. Les jeunes détenus sont coupés du monde extérieur, subissent des violences tant physiques que psychologiques et n’ont d’autre choix que de survivre ou de s’échapper.

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Fiche Technique : Coldwater

Titre original: Coldwater
Réalisateur: Vincent Grashaw
Acteurs: P.J. Boudusqué, James C. Burns, Chris Petrovski, Octavius J. Johnson, Stephanie Simbari
Scénariste: Vincent Grashaw et Mark Penney
Compositeur: Chris Chatham et Mark Miserocchi
Directeur De La Photographie: Jayson Crothers
Monteur:  Eddie Mikasa
Genre: Drame, Thriller
Distributeur: KMBO
Date De Sortie: 10 juillet 2014
Festival: Festival de Las Vegas 2013, Festival du Film International de Sitges 2013