Coldwater de Vincent Grashaw : Critique du film

De manière générale, le film de prison a toujours été une expérience sensorielle éprouvante pour le spectateur et le cinéma en a fait un genre très rapidement. De L’Evadé d’Alcatraz de Don Siegel à Midnight Express d’Alan Parker en passant par la série Oz de Tom Fontana, il y a un véritable intérêt des producteurs pour ces films huis-clos qui permettent de mettre en avant une hiérarchie interne qui se révèle souvent être une métaphore des faiblesses de la société en général.

C’est aussi et souvent l’occasion de dénoncer les conditions d’enfermement qui n’aident en rien en les prisonniers à se réinsérer dans la société. En 2011, trois films sont sortis sur ce thème carcéral et pour la plupart récompensés et bien appréciés par la critique : Cellule 211 de Daniel Monzon, Un Prophète de Jacques Audiard et Dog Pound de Kim Chapiron. Au sein-même de la thématique film de prison, on retrouve le sous-genre film carcéral pour mineurs qui a marqué les esprits avec des films comme Scum d’Alan Clarke ou Dog Pound de Kim Chapiron (son remake inavoué). Réalisé par Vincent Grashaw, dont c’est le premier long-métrage mais qui a auparavant produit et joué un rôle dans Bellflower d’Evan Glodell, Coldwater est un film qui traite des centres de rééducations de la même manière que le film carcéral classique. Vincent Grashaw avait toutes les cartes en main pour réaliser un film choc aux thématiques difficiles, faisant preuve d’une vraie volonté à dénoncer les conditions d’enfermement pour mineurs aux États-Unis. La déception est d’autant plus grande que le réalisateur ait préféré réaliser un long métrage qui développe tous les clichés et poncifs du genre, et ne fait que se complaire dans du pathos sans cesse rabâché par le biais de flashbacks incessants.

Douche Froide à Coldwater

Présent dans de très nombreux festivals internationaux et récompensés par le Prix du Meilleur Réalisateur et Acteur au Festival de Las Vegas, Coldwater a le mérite d’avoir été souvent salué par la critique. Mention toute particulière à l’acteur P.J. Boudusqué qui marque effectivement quelques ressemblances avec Ryan Gosling, aidé par sa prestation relativement mutique. A n’en pas douter, Coldwater est le film qui aura révélé ce jeune acteur froid et rude au physique avenant et dont le jeu se démarque par des expressions qui révèlent une vraie force de révolte. L’essence même du film de prison. C’est aussi exaltant que frustrant pour cet acteur car il n’y a bien que lui à sauver dans ce film. Coldwater a quelques bons arguments à faire valoir et sa première demi-heure démontre un certain intérêt à contrecarrer tous les clichés du film de prison à savoir les scènes de cruauté (torture, agression physique, le fameux viol dans les douches), ces gardiens de prison sadiques ou la prédominance de la loi du plus fort. Il y avait même quelques personnages qui sortaient du lot comme le directeur de l’établissement qui n’était pas un cliché sur patte, juste un homme avec l’ambition de créer des citoyens vivables. La première demi-heure ne met pas spécifiquement en avant des personnages caricaturaux mais commence doucement à dessiner quelques traits de caractères qui seront exploités indéfiniment chez certains personnages, comme ce chef d’équipe ancien détenu du camp qui se pose comme le véritable lèche-botte et la petite frappe égoïste et opportuniste de Coldwater.

Cette première partie intéressante, Vincent Grashaw n’est pas capable de la dérouler de la même manière et le réalisateur tombe bêtement dans la facilité en juxtaposant tout ce qui fait la caricature-même du film de prison. Le directeur du camp devient alcoolique et viole avec ses détenus, le petit black victimisé par tous les gardiens, les sadiques du camp, ne désirant que la brutalité et la violence face à ces jeunes, sans compter les scènes cruelles qui remontent à la surface et mettent en avant des instants gratuits et sans intérêt, ne renouant jamais avec l’excellence des films d’Alan Clarke ou de Kim Chapiron.

L’autre vrai problème du film, c’est que le réalisateur n’arrive pas instaurer un rythme au sein des séquences dans le camp. Les détenus subissent des pressions physiques et morales, discutent vaguement, contiennent leur rage mais il n’y a que de rares moments pour nous extirper de l’ennui. Alors le réalisateur utilise ce procédé -désormais désuet- qui consiste à présenter successivement et à intervalles réguliers des flashbacks pour bien nous faire prendre conscience que ces jeunes n’ont fait qu’une petite erreur dans la vie et qu’il ne mérite pas tout cet acharnement. L’intrigue dans le camp se voit fréquemment coupée par ces passages qui éclaircissent quelques zones d’ombres du passé du personnage principal ainsi que des motifs qui l’ont conduit ici. Ce qui est gagné en psychologie perd en sensation. Toute l’essence même du film de prison est d’être étouffant, effrayant et oppressant alors qu’ici les scènes en huis-clos n’ont jamais le temps de poser cette sensation et le spectateur ne se trouve ici, ni impliqué dans le camp, ni à l’extérieur. En terme de mise en scène, Vincent Grashaw arrive à produire quelque chose, et certains beaux plans sortent du lot mais ils sont trop peu nombreux face au reste du film, convenu et beaucoup trop classique. On est bien loin de la photographie de Nicolas Winding Refn que beaucoup ont étonnamment aimé comparer avec Coldwater.

Il ne faut pas non plus tergiverser. Si le film s’avère être imparfait dans sa construction, il pose néanmoins les bonnes questions, même s’il prend soin de faire adhérer au parti-pris du film, jusqu’au carton grossier final. L’incompréhension juvénile, la responsabilité de la société pour ces jeunes en péril, la révolte autoritaire, l’enfermement comme mauvaise solution sont les thèmes exploités du film tout en mettant bien en avant la misère du monde par le biais de ces personnages caricaturaux que sont le directeur et les gardiens du camp. Il y a une vraie ambition, c’est indéniable. Coldwater est aussi un film qui oscille entre le documentaire brut et la fiction simpliste. Derrière ses quelques péripéties dynamiques -grotesques à l’extrême dans son final-, il y a une vraie complaisance à filmer frontalement la torture de manière à faire réagir sauf qu’hormis susciter le dégoût, ces séquences n’apportent pas grand-chose car il y a une bien mauvaise empathie auprès des autres jeunes du camp, la caméra étant le plus souvent focalisé sur P.J. Boudusqué. Et c’est un problème en soi car le film perd en viscéralité et en compassion, les autres acteurs du film ne se démarquant jamais et ne font office que de faire-valoir à l’exécution du film. Difficile de dire si la direction d’acteurs était mauvaise ou si c’est un parti-pris de ne se servir d’eux que pour être des victimes et des bombes à retardements. Les dernières séquences du film -outrancières et coupées du reste du film- invitent à réfléchir sur ces sociétés autoritaires qui se multiplient au sein-même de sociétés démocratiques, surtout aux Etats-Unis ou le rapport à l’autorité et à l’armée est une véritable composante des mentalités.

Coldwater est d’autant plus frustrant qu’il pose les bonnes questions mais avec les mauvais outils. Dog Pound était un uppercut furieux, c’est tout juste si Coldwater est une petite tape sur l’épaule. Outrancier, caricatural, jamais éprouvant ou empathique, le film de Vincent Grashaw va même jusqu’à tomber dans l’absurdité avec ce final grotesque et sans conviction. Pas grand-chose à retenir du film hormis son acteur principal, promis à un bel avenir, et ses quelques réflexions sociétales. Mais à bien regarder le film et lire que Vincent Grashaw a mis treize ans à écrire le film, on en vient à se dire qu’il en aurait fallu treize de plus pour obtenir un très bon film. Ici, il n’y a tout juste que de bonnes bases développées au hachoir donnant lieu ainsi à des facilités d’écriture qui empêche Coldwater d’être le film choc attendu. Immense déception.

Synopsis: Brad est un adolescent impliqué dans plusieurs petits délits. Ses parents décident de le faire emmener de force dans le camp de redressement pour mineurs très isolé de Coldwater. Les jeunes détenus sont coupés du monde extérieur, subissent des violences tant physiques que psychologiques et n’ont d’autre choix que de survivre ou de s’échapper.

https://www.dailymotion.com/video/x5dz6fw

Fiche Technique : Coldwater

Titre original: Coldwater
Réalisateur: Vincent Grashaw
Acteurs: P.J. Boudusqué, James C. Burns, Chris Petrovski, Octavius J. Johnson, Stephanie Simbari
Scénariste: Vincent Grashaw et Mark Penney
Compositeur: Chris Chatham et Mark Miserocchi
Directeur De La Photographie: Jayson Crothers
Monteur:  Eddie Mikasa
Genre: Drame, Thriller
Distributeur: KMBO
Date De Sortie: 10 juillet 2014
Festival: Festival de Las Vegas 2013, Festival du Film International de Sitges 2013

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.

The Drama : pour le pire ou pour le rire ? Telle est notre (délicieuse) interrogation

Voilà une œuvre qui montre qu’un certain nouvel Hollywood (ici A24 mais ça pourrait être Neon ou FilmNation) peut nous offrir des bons films dits du milieu. Deux stars à l’alchimie indéniable, un scénario original et impeccablement écrit et la réalisation alerte d’un cinéaste qui confirme une voie singulière pour un petit bijou. Une œuvre dont on ne saurait dire si c’est un drame ou une comédie ou les deux, en tout cas accouchée d’une veine romantique acerbe.

Un jour avec mon père : ce qui reste dans la lumière

Il y a des films qui arrivent comme arrivent les souvenirs d'enfance : par effraction, sans prévenir, avec cette netteté particulière des choses qu'on n'a pas cherché à retenir. "Un jour avec mon père", premier long métrage du réalisateur britanno-nigérian Akinola Davies Jr., est de ceux-là. On entre dans ce film comme on entre dans une journée ordinaire et on en ressort changé, sans trop savoir pourquoi, avec quelque chose de chaud et de douloureux logé quelque part dans la poitrine.
Kévin List
Kévin Listhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile assidu accro au café. Traîne dans les cinémas d'art et d'essai de Paris. Mange dans les food trucks entre deux films. Prend plaisir à débattre dans les bars des alentours de Notre-Dame. Outre son activité sur le site, Kévin est régisseur sur les plateaux de cinéma.

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.