La Bataille de Gaulle : pourquoi Antonin Baudry a confié son diptyque à deux compositeurs opposés

Antonin Baudry a fait de son diptyque sur Charles de Gaulle un objet musical singulier en confiant la partition de L’Âge de Fer à l’oscarisé Volker Bertelmann et celle de J’écris ton nom au débutant Théo Cascio, 28 ans, sortant du documentaire animalier. Deux compositeurs aux profils opposés pour un même film en deux parties, et une réception critique qui a donné raison au geste : la Partie 2 est unanimement jugée plus réussie que la Partie 1.

La sortie de La Bataille de Gaulle – Partie 2 : J’écris ton nom le 26 juin 2026 clôt un diptyque historique dont la particularité musicale mérite un article à part entière. Antonin Baudry n’a pas confié la partition entière à un seul compositeur, comme le fait la quasi-totalité des cinéastes travaillant sur des œuvres en plusieurs parties. Il a fait le choix de rupture : deux compositeurs distincts, choisis pour leur différence même. Volker Bertelmann, allemand, oscarisé en 2023 pour À l’Ouest rien de nouveau, signe la musique de L’Âge de Fer (Partie 1, sortie le 3 juin). Théo Cascio, français, 28 ans, formé dans les conservatoires de Reims, Saint-Maur, Argenteuil et Lyon, sortant d’une filmographie exclusivement documentaire, signe la musique de J’écris ton nom (Partie 2, sortie le 26 juin).

Le contraste ne se limite pas à la reconnaissance publique. Bertelmann sort de Lion, Ammonite, Conclave, The Day of the Jackal, une carrière fondée sur les grandes productions internationales. Cascio, lui, sort d’une trajectoire exclusivement documentaire : La vie secrète de l’ours à lunettes, Quatre saisons chez les Pandas, Le dernier territoire du Lynx et C’était la guerre d’Algérie pour France 2. Principalement animalière et historique française. Baudry a fait de ce contraste un élément de la dramaturgie du diptyque, et la réception critique a validé le geste : la Partie 2 est unanimement jugée plus réussie que la Partie 1 par la presse française qui salue une cohérence de ton nouvelle, une dynamique narrative et une ampleur qu’elle n’avait pas vues dans L’Âge de Fer.

Volker Bertelmann pour L’Âge de Fer

Réalisation : Antonin Baudry • Musique : Volker Bertelmann • Sortie France : 3 juin 2026 • Album BO : La Bataille de Gaulle – L’Âge de fer (Milan Records) • Distribution : Pathé Films

Volker Bertelmann a 58 ans en 2026 et il est l’un des compositeurs de musique de film les plus sollicités du moment. Depuis son Oscar de la meilleure musique originale en 2023 pour À l’Ouest rien de nouveau d’Edward Berger, sa filmographie s’est étendue à un rythme extraordinaire : Conclave (2024, encore avec Berger), la série The Day of the Jackal (2024), A House of Dynamite (Netflix 2025), Etty (série 2025), Ballad of a Small Player (2025), Pressure (2026). Sur la même période, il signe La Bataille de Gaulle – Partie 1 : L’Âge de Fer pour Antonin Baudry. Album BO sorti chez Milan Records fin mai 2026, single « Vive de Gaulle » disponible sur toutes les plateformes depuis le 20 mai.

Bertelmann sans Hauschka

Bertelmann a une particularité que peu de compositeurs de son rang partagent. Il mène en parallèle une carrière de musicien expérimental sous le nom de Hauschka. Cette carrière est fondée sur le piano préparé, technique inventée par John Cage dans les années 1940 qui consiste à modifier le son du piano en plaçant des objets (feuilles d’aluminium, gommes, boulons, feutres) directement sur les cordes. Le piano préparé produit des sons percussifs, métalliques, harmoniques inattendues. C’est un instrument mutant qui refuse la pureté classique du piano de concert.

Sous le nom Hauschka, Bertelmann a sorti une douzaine d’albums depuis 2004, dont Ferndorf (2008) et Salon des Amateurs (2011). Ces disques sont écoutés par un public d’amateurs de musique contemporaine expérimentale, très éloigné du grand public du cinéma commercial. Et ses partitions de film les plus reconnues (Lion en 2016, Ammonite en 2020) intégraient encore des textures issues de sa pratique Hauschka, avec des piano préparé qui teintaient la musique orchestrale d’étrangeté sonore.

Sur La Bataille de Gaulle – Partie 1, cette signature Hauschka a disparu. La partition officielle est un score orchestral classique, décrit par les fiches promotionnelles Milan Records comme « immersive et émotionnelle », « avec des thèmes de cordes qui répondent à la puissance des cuivres et des percussions ». Rien d’expérimental, aucune texture qui trahirait la pratique parallèle du compositeur. Bertelmann fait ici du Bertelmann-Oscar, pas du Hauschka.

Cette disparition n’est pas neutre. Elle raconte quelque chose sur la commande passée à Bertelmann. Antonin Baudry, qui avait travaillé avec le compositeur électronique-expérimental Tomandandy sur Le Chant du Loup en 2019, sait pourtant qu’un score de film peut prendre des chemins non-conventionnels. Pour La Bataille de Gaulle, il a choisi la respectabilité orchestrale. Ou Bertelmann la lui a proposée. On ne sait pas exactement qui a décidé quoi.

La solitude de De Gaulle en cordes

La Partie 1 couvre la période 1940-1942. De Gaulle est isolé à Londres après l’Appel du 18 juin. Il est en position de faiblesse face à Churchill, quasiment ignoré des Américains, sans troupes ni appuis diplomatiques. Baudry construit son film autour de cette solitude : un homme seul face à l’Histoire, qui tient une position que presque personne ne partage. Le film a été comparé par le réalisateur lui-même à Don Quichotte, « un chevalier qui essaie de faire revivre l’âge d’or de la chevalerie alors qu’il vit dans l’âge de fer d’une époque pourrie ».

Bertelmann porte cette solitude par les cordes. Le score alterne des thèmes tenus à l’orchestre à cordes pour les scènes intimes et de doute, et des interventions plus larges de cuivres et de percussions pour les scènes de bataille et de discours. Cinezik décrit cette partition comme faisant « dialoguer le gigantesque des scènes de batailles épiques et l’intime d’une solitude mélancolique ». Le compositeur illustre selon la fiche Cinezik « cette chevalerie moderne luttant contre la fatalité de l’Histoire ».

Cette approche est cohérente narrativement. La solitude de De Gaulle appelle une écriture des cordes, la bataille appelle les cuivres. Bertelmann fait son travail. Mais son travail est aussi celui qu’aurait fait n’importe quel compositeur classique international sur ce même sujet. La signature de Bertelmann est présente mais elle n’est pas ce qui le distingue de ses pairs. Un John Williams, un Alexandre Desplat, un Marco Beltrami auraient pu livrer une partition proche.

Vive de Gaulle : le single et la posture

Le premier morceau extrait de la BO et disponible en single depuis le 20 mai 2026 s’appelle « Vive de Gaulle ». Deux minutes trente-cinq. C’est le morceau que Milan Records a choisi comme carte de visite du score, celui que le public entend en premier avant même que le film sorte.

L’écoute confirme l’analyse orchestrale. On entend des cordes en montée progressive, une pulsation rythmique tenue par les timbales, un crescendo qui appelle un moment héroïque. Le morceau se referme sur un accord orchestral tenu et une résolution attendue. Rien de spécifiquement Bertelmannien au-delà de la qualité de l’orchestration. Un compositeur oscarisé livre un morceau de score historique compétent, qui pourrait être placé dans plusieurs films sur la Seconde Guerre mondiale sans que sa signature soit reconnaissable.

Cette compétence est peut-être ce que Baudry cherchait. Une signature internationale reconnue qui garantit la respectabilité musicale de son projet ambitieux, sans nécessairement une prise de risque expérimental. Bertelmann est le nom qui rassure les producteurs Pathé et TF1 Films Production, et qui donne à la Partie 1 un vernis de score hollywoodien de qualité.

Mais ce que Bertelmann apporte de standard, il ne l’apporte pas de singulier. Et c’est cette différence qui va devenir claire au moment où Cascio prend le relais pour la Partie 2.

Théo Cascio pour J’écris ton nom

Réalisation : Antonin Baudry • Musique : Théo Cascio • Sortie France : 26 juin 2026 • Album BO : à paraître • Distribution : Pathé Films

Théo Cascio a 28 ans et il vient de signer sa première musique pour un long-métrage de fiction. Ce long-métrage s’appelle La Bataille de Gaulle – Partie 2 : J’écris ton nom, il est réalisé par Antonin Baudry, il est le deuxième volet d’un diptyque historique majeur du cinéma français, et il a été jugé par la presse française plus réussi que la Partie 1 signée par un compositeur oscarisé. Le saut est vertigineux, pour un compositeur qui, avant ce projet, n’avait signé que des bandes originales de documentaires.

28 ans, sortant du documentaire animalier

Cascio est né à Fontainebleau le 11 septembre 1997. Il commence le violon à cinq ans et le piano à quatorze ans, tard pour un compositeur. Sa formation est entièrement française : Conservatoire de Reims en licence de composition avec Daniel D’Adamo, puis Andre Serre-Milan, puis orchestration au Conservatoire de Saint-Maur avec Olivier Kaspar, puis musique à l’image au Conservatoire d’Argenteuil avec Fabien Cali, et enfin cursus musique à l’image au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon dans la classe de Gilles Alonzo. Cinq institutions, cinq professeurs différents, un parcours long et méthodique dans le circuit des conservatoires français.

Sa filmographie avant La Bataille de Gaulle est exclusivement documentaire. En 2020, il compose la bande originale de La vie secrète de l’ours à lunettes, film de Philippe Molins. En 2022, il signe Quatre saisons chez les Pandas, série documentaire en deux épisodes. Depuis 2021, il collabore étroitement avec le compositeur Fabien Cali sur plusieurs projets : la série événement C’était la guerre d’Algérie en cinq épisodes sur France 2 créée par Georges-Marc Benamou, le documentaire L’affaire Picasso, le film Sur les traces de Clément VI de Roland Théron. Plus récemment, il a composé Le dernier territoire du Lynx pour ECOTALK.

Cinq ans de documentaire animalier et historique français, aucune fiction de long-métrage avant Baudry, aucun projet international. Cascio vit entre Fontainebleau où il est né et Pesmes, petit village de Haute-Saône où il compose. Une carrière construite dans le circuit documentaire français, sans exposition médiatique.

Ce que le documentaire apprend au compositeur

La composition pour le documentaire animalier n’est pas un exercice mineur. C’est une discipline qui exige une posture éditoriale précise et qui forme le compositeur à des gestes très différents de ceux qu’apprend la fiction.

Dans un documentaire animalier, le compositeur ne fait pas apparaître les émotions, il les respecte. L’animal existe, il se déplace, il mange, il chasse, il attend, il meurt. Le compositeur qui remplirait ces moments de musique dramatique serait ridicule. Il doit se tenir en retrait, laisser le réel produire ses propres tensions, et n’intervenir musicalement que pour souligner ce qui est déjà là. La musique du documentaire animalier est une musique qui apprend le silence, qui apprend à ne pas dramatiser, à respecter la temporalité longue du vivant filmé.

Dans un documentaire historique, la discipline est différente mais complémentaire. Le compositeur ne peut pas inventer une émotion qui n’est pas soutenue par le témoignage documentaire. Il doit épouser une matière historique factuelle, souvent lente, souvent grave, et n’ajouter que ce qui aide à la lecture sans la trahir. C’est ce que Cascio a fait pour C’était la guerre d’Algérie et pour les documentaires biographiques de Fabien Cali. Il a appris à composer pour un réel historique qui préexiste à sa musique.

Ces deux disciplines, animalière et historique, forment un compositeur qui sait se retenir, qui sait ne pas remplir, qui sait laisser le silence être une matière musicale à part entière. C’est exactement l’opposé de la formation d’un compositeur hollywoodien, qui apprend à dramatiser, à souligner, à ponctuer. Cascio arrive à Baudry avec des dispositions que ni Bertelmann ni la quasi-totalité des compositeurs internationaux ne partagent.

La Résistance filmée en Partie 2 et sa musique

La Partie 2 de La Bataille de Gaulle couvre la période 1943-1944. Elle raconte l’organisation de la Résistance intérieure autour de Jean Moulin, la campagne africaine du général Leclerc, les tensions diplomatiques entre De Gaulle et les Alliés, et enfin la libération de Paris. Le film est plus polyphonique que la Partie 1. Là où L’Âge de Fer se concentrait sur la solitude d’un homme (De Gaulle isolé à Londres), J’écris ton nom fait entendre une multitude de voix : Jean Moulin dans l’ombre, Leclerc au front, Livia la résistante lycéenne, Koenig à Bir Hakeim, Anamaria Vartolomei dans un rôle féminin rare mais fort.

Ce déplacement narratif appelle une musique différente. Une musique qui doit tenir plusieurs présences plutôt qu’une seule solitude, faire respirer les figures secondaires, laisser exister les voix qui n’ont pas la puissance vocale de De Gaulle. Le score doit tenir la scène épique de la libération de Paris et la scène intime de Jean Moulin arrêté par la Gestapo, sans que l’une écrase l’autre.

C’est ici que la formation documentaire de Cascio devient un atout. Il sait laisser des espaces sonores où la voix d’un personnage secondaire peut se déployer sans être surchargée par l’orchestre, tenir un climat sans le résoudre par un thème triomphaliste, et accompagner sans imposer.

La réception critique semble avoir senti cette différence, même si aucun critique ne l’attribue explicitement au changement de compositeur. Libération note que la Partie 2 « continue de surprendre » en assumant « le caractère insolite » du récit. Première salue « une cohérence de ton qui manquait au premier » et une « dynamique et une ampleur narrative bluffantes ». La Voix du Nord titre « meilleur que le premier ». Le Canard Enchaîné parle d’un film « bien plus réussi que le volet précédent ». Les Inrockuptibles, très critiques de L’Âge de Fer, saluent la Partie 2 comme « un tout autre dessein », un film « résolument antifa ».

Aucune de ces critiques ne mentionne explicitement la musique. Elles saluent la cohérence de ton, l’ampleur narrative, la dynamique, des qualités qui relèvent en partie de l’écriture, du montage, de la mise en scène. Mais elles relèvent aussi de la façon dont la musique tient l’ensemble, respire avec les scènes, laisse les personnages exister. Un score plus intrusif aurait cassé cette cohérence de ton, un compositeur formé à surcharger l’émotion aurait probablement produit une Partie 2 aussi lourde que la Partie 1. Cascio, lui, formé à ne pas surcharger, a fait autrement.

C’est un accomplissement considérable pour une première fiction de long-métrage, à 28 ans, en succession d’un compositeur oscarisé.

Le geste critique d’Antonin Baudry

Confier un diptyque à deux compositeurs différents n’est pas un geste courant dans le cinéma contemporain. La plupart des œuvres en plusieurs parties, quand elles ont un compositeur, gardent le même compositeur d’un bout à l’autre. Le Seigneur des Anneaux de Peter Jackson garde Howard Shore sur trois films, Le Hobbit garde Shore sur trois films, la trilogie du Parrain garde Nino Rota et Carmine Coppola sur trois films, la trilogie Millennium suédoise garde Jacob Groth. La continuité musicale sert la continuité narrative en faisant des différents épisodes une même œuvre unifiée par sa signature sonore.

Baudry a choisi l’inverse. Un compositeur oscarisé pour la Partie 1, un compositeur débutant pour la Partie 2. La rupture musicale entre les deux films est un événement qui appartient à la dramaturgie du diptyque autant que le changement de période historique. Ce geste critique mérite qu’on l’examine dans ses trois dimensions : musicale, politique, et spectatoriale.

Le diptyque comme grammaire musicale

La Partie 1 et la Partie 2 racontent deux moments distincts de l’histoire française. L’Âge de Fer couvre 1940-1942, période de solitude, de faiblesse diplomatique, d’isolement de De Gaulle à Londres. J’écris ton nom couvre 1943-1944, période de remontée, d’organisation de la Résistance, de libération progressive du territoire. Deux temporalités différentes, deux régimes narratifs différents.

Baudry aurait pu confier l’ensemble à Bertelmann et demander au compositeur oscarisé de trouver deux tonalités musicales pour ces deux périodes. C’est ce qu’on fait habituellement. Le compositeur unique développe des thèmes contrastés au sein d’une même partition, et l’unité de sa signature garantit la cohérence de l’ensemble.

Baudry a fait autrement. Il a fait de la différence de compositeur elle-même un signe de la différence de période. La rupture musicale entre Partie 1 et Partie 2 devient une rupture dramaturgique. Le spectateur qui regarde les deux films à la suite entend deux musiques structurellement différentes, et cette différence porte une signification. L’âge de fer et la libération ne peuvent pas être racontés par la même voix musicale. Ils appartiennent à deux régimes de sensibilité que la même signature ne pouvait pas embrasser sans les niveler.

C’est une décision éditoriale forte. Elle assume que la continuité musicale n’est pas nécessairement une valeur, que la rupture peut être plus juste que l’unité, et qu’un diptyque n’est pas un même film en deux parties mais deux films qui dialoguent en assumant leurs différences.

Le geste politique du choix Cascio

Le choix de Cascio pour la Partie 2 est aussi un geste politique, au sens éditorial du terme. Baudry aurait pu confier la Partie 2 à un autre compositeur international de premier plan. Alexandre Desplat, Nicholas Britell, Ludwig Göransson : tous étaient des options réalistes pour un diptyque de cette envergure. Le budget de Pathé et TF1 Films Production permettait sans doute d’attirer ces noms.

Il a choisi Cascio. Un compositeur français, formé dans les conservatoires nationaux, sortant du documentaire, sans exposition médiatique internationale. Ce choix révèle deux orientations éditoriales.

D’une part, un attachement à la scène musicale française. Baudry aurait pu faire un choix cosmopolite pour son diptyque national. Il a préféré confier une partie du projet à un compositeur français formé exclusivement en France. La musique de la Partie 2 est ainsi doublement française, par le sujet et par le compositeur. Pour un film sur la Résistance et la libération de la France, l’homogénéité culturelle a une valeur symbolique.

D’autre part, un pari sur le talent inconnu. Confier une partition majeure à un compositeur de 28 ans qui n’a jamais fait de fiction est un risque. Un pari qui aurait pu échouer. Baudry a assumé ce pari, et la réception critique lui a donné raison. Ce type de choix éditorial est ce qui permet à de nouveaux talents d’émerger. Sans Baudry, Cascio serait resté un compositeur de documentaires français reconnu par un petit cercle, sans passer à la fiction de long-métrage.

Le choix a une portée qui dépasse le seul film. Il participe à une politique éditoriale du cinéma français : ne pas systématiquement recruter les mêmes signatures internationales, faire de la place à ceux qui n’ont pas encore fait leurs preuves médiatiques mais qui ont fait leurs preuves méthodiques dans un circuit moins visible.

L’expérience du spectateur qui suit les deux films

Reste la dimension esthétique la plus concrète : ce que la double signature musicale fait au spectateur qui regarde les deux films à la suite. Pathé a d’ailleurs organisé la sortie pour que ce double visionnage soit possible. La Partie 2 a été avancée du 3 juillet au 26 juin pour bénéficier de la Fête du Cinéma du 28 juin au 1er juillet, période pendant laquelle les salles proposent le tarif unique à 5 euros. De nombreux spectateurs ont donc regardé les deux films dans un intervalle rapproché, parfois dans la même soirée ou le même week-end.

Ce spectateur entend deux musiques nettement différentes. Il entend d’abord Bertelmann, l’orchestre traditionnel avec cordes-cuivres-percussions, la respectabilité hollywoodienne, la solitude de De Gaulle en cordes tenues. Puis il entend Cascio, une musique dont la formation documentaire imprime une retenue, une aération, une manière de ne pas surcharger.

Cette bascule musicale est un événement esthétique en soi. Elle correspond à la bascule historique (l’isolement se transforme en action collective), mais elle la précède aussi. Avant même que le film raconte la libération, la musique dit qu’on a changé de régime. Le spectateur ressent qu’il a changé de film sans pouvoir toujours articuler pourquoi. La musique porte cette différence à un niveau infra-conscient, avant que la narration ne l’explicite.

C’est peut-être ici que le geste de Baudry est le plus fort. Baudry ne se contente pas d’utiliser la musique comme accompagnement de la narration, il en fait un pré-signal de la narration, une manière de faire sentir avant de faire comprendre. La double signature musicale du diptyque produit une expérience spectatorielle que le diptyque à compositeur unique n’aurait pas pu produire.

Playlist : 6 morceaux pour entendre le contraste

« Vive de Gaulle » (Volker Bertelmann, La Bataille de Gaulle – L’Âge de Fer, 2026) — Le single sorti le 20 mai 2026, deux minutes trente-cinq, choisi par Milan Records comme carte de visite du score. Cordes en montée progressive, pulsation rythmique aux timbales, crescendo héroïque. Le morceau que le public entend en premier, celui qui pose la posture orchestrale de la Partie 1.

« La Bataille de Montcornet » (Volker Bertelmann, La Bataille de Gaulle – L’Âge de Fer, 2026) — Pour entendre Bertelmann dans le registre épique. Cuivres et percussions en avant, structure de bataille classique du score hollywoodien historique. Compétence orchestrale sans singularité expérimentale. C’est le Bertelmann-Oscar plutôt que le Hauschka.

« Prälude » (Hauschka, Ferndorf, 2008) — Pour entendre ce qui manque à Bertelmann sur La Bataille de Gaulle. Piano préparé, textures métalliques inattendues, harmonies mutantes. La signature expérimentale du compositeur, celle qu’il a choisi de ne pas mobiliser pour Baudry. Écouter Prälude puis Vive de Gaulle, c’est mesurer l’écart entre ce que Bertelmann peut faire et ce qu’il a fait ici.

« Thème principal » (Théo Cascio, La Bataille de Gaulle – J’écris ton nom, 2026) — Placeholder à mettre à jour dès la sortie de l’album. Pour entendre Cascio dans le régime de la fiction historique, sa manière de tenir les scènes de bataille et les scènes intimes sans surcharger.

« Générique » (Théo Cascio, La Bataille de Gaulle – J’écris ton nom, 2026) — Placeholder à mettre à jour dès la sortie de l’album. Le morceau de fin, celui qui laisse le spectateur sur une impression sonore avant qu’il quitte la salle.

« Thème principal » (Théo Cascio, La vie secrète de l’ours à lunettes, 2020) — Pour entendre d’où vient Cascio. Sa première bande originale, composée pour un documentaire animalier de Philippe Molins. On y entend la formation qui l’a préparé à J’écris ton nom : retenue, respiration, attention à la temporalité longue du vivant filmé.

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