Les innocentes, un film de Anne Fontaine: critique

Le couvent Polonais, a défaut d’être hospitalier, abrite de drôles de nonnes ; des nonnes fugueuses dans le fiévreux Ida de Pawel Pawlikoswi (Oscar du meilleur film étranger 2014), aujourd’hui des nonnes enceintes dans Les innocentes de Anne Fontaine.

En Pologne, en 1945, Mathilde Beaulieu, jeune médecin de la Croix Rouge française, cantonnée dans un village proche, découvre un couvent de bénédictines où des soldats soviétiques sont entrés de force, ont tué 20 religieuses et en ont violé 25. Sept des survivantes sont sur le point d’accoucher.

Chemin de Croix

Enfin cela n’a rien de vraiment drôle finalement, dans l’un on exhumait les fantômes de la shoah ; dans l’autre on assiste, 9 mois après le « passage » de l’armée russe à l’apparition « miraculeuse » de bébé dans ce sanctuaire de chasteté.

Sous la neige, hors du temps, les murs misérables d’un couvent résonnent de cris entre deux psaumes. Des ventres ronds se dessinent sous le tissu gris ; loin d’être immaculée, la conception a marqué plusieurs de ces femmes. Paralysée par la peur d’ébruiter l’affaire, la Mère supérieure refuse toute aide extérieure ; pourtant l’une des religieuses parvient à avertir une jeune interne de la Croix Rouge. Mathilde Beaulieu (Lou de Laâge) comprend deux mots de polonais, son interlocutrice en parle deux de français, mais rapidement Mathilde saisi la gravité de la situation. Troublée par ce qu’elle va découvrir mais jamais dépassée par les événements, Mathilde gagne la confiance de ces sœurs. Et ce malgré l’ascétisme qui règne et qui les sépare, malgré le rigorisme ambiant qui aseptise les rapports humains.

Anne Fontaine filme plus qu’un drame historique, elle l’utilise à des fins subtiles pour tisser des liens entre le dévouement et l’épanouissement. Truffé de symboles, liturgique ou médicinale, de croix, qu’elles soient rouge ou chrétienne, et même d’uniformes : blouse tâchée, uniforme gradé, ou habit religieux ; le film définit d’abord ses personnages par leur fonction. Chacun répond de sa cause, le couvent obéit au divin ; les médecins sont sous les ordres de l’armée, ils sont en mission. Mathilde, qui lie ces deux mondes, se heurte à la ferveur de ses « patientes », leur foi est douloureuse car elle les enchaine à quelque chose dont elles doutent. Leur dévotion nécessite qu’elles monopolisent leur amour dans le désincarné, mais surgissent de leurs entrailles des enfants de chair et d’os, à la fois réminiscence d’un cauchemar, et offrande ultime. Dans leur cœur et dans leur bras, l’amour tangible se manifeste, faut-il l’accepter, faut-il le repousser ?

La réalisatrice étale ce dilemme sur tout son film, en enchaînant les scènes douces amères et les clairs obscurs, tout balance entre le brutal et la délicat, le mortifère et le vivant. A commencer par la formidable photographie de Caroline Champetier, avec un travail d’éclairage et de lumière très pictural qui capte la froideur des arcades nues, et le léger hale chaud d’une bougie allumée. Des tableaux souvent mangés par l’ombre, mais jamais abandonnés à l’obscurité, qui traduisent l’ambivalence d’une histoire à la météo changeante, souvent cruelle, parfois légère. Comme le personnage de Samuel (Vincent Macaigne), médecin qui s’amourache de cette Mathilde aux traits angéliques et un tantinet garçonne. Seul représentant de son genre, il incorpore une gentille débauche, celle de la danse alcoolisée et du sommeil accompagné.

Anne Fontaine avec ce 14ème long métrage change de ton après Gemma Bovary, mais continue son cinéma international (elle qui a tourné avec Naomi Watts et Robin Wright en 2013 pour Perfect Mothers et qui d’ailleurs était en compétition lors du dernier festival de Sundance). Un casting à l’accent, forcément, polonais où l’on retrouve deux actrices qui jouaient déjà dans le Ida de Pawlikoswki : Joanna Kulig et Agata Kulesa, ainsi qu’Agata Buzek (découverte elle, chez StathamCrazy Joe). Frontière de la langue, frontière de la foi, autant de freins que Mathilde ignore pour toucher ce que proclame le film : l’amour fraternel et maternel de la vie. Cloîtrées, hantées, la croyance de ses sœurs s’effrite ; au contact de la jeune femme, elle renaît. Elle qui amène pourtant sa science, son touché, dans cet antre qui à l’image de la mère supérieure sombre peu à peu dans la maladie. Finalement Mathilde résout un problème qui dépasse l’événement qui l’avait amenée ; un problème ancré dans le spirituel, qui, à force d’ascèse se délite. Mathilde ouvre une nouvelle voie à leur ferveur, plus animée, plus sensible, plus vivante.

Avec Les innocentes, Anne fontaine explore, fascinée, le périple de la foi, ballottée par les horreurs de la guerre et les sursauts de l’âme. Lou de Laâge, une croix (rouge) comme chemin, fait profession de foi en la vie, et brille dans ce film bouleversant.

Les Innoncentes: Bande-annonce

Fiche technique: Les Innocentes

Réalisatrice: Anne Fontaine
Scénario: D’après une idée originale de Philippe Maynial/Sabrina B. Karine/ Pascal Bonitzer/ Anne Fontaine/ Alice Vial
Interprétation: Lou de Laâge/ Vincent Macaigne/ Joanna Kulig/ Agata Kulesza/ Agata Buzek
Montage: Annette Dutertre
Photographie: Caroline Champelier
Musique: Grégoire Hetzel
Costume: Katarzyna Lewinska
Décors: Joanna Macha/ Anna Pabisiak
Production: Éric et Nicolas Altmayer/ Philippe Carcassonne
Société de Production: Aeroplan Film/ France 2 Cinéma/ Mandarin Cinéma/ Mars Films/ Scope Pictures
Distribution: Mars Distribution
Genre: Drame historique
Durée: 100 minutes
Langue: Français/ Polonais
Date de sortie: 10 février 2016

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Grégoire Lemaître
Grégoire Lemaîtrehttps://www.lemagducine.fr/
Étudiant en histoire de l'art et passionné d'images en tout genre (qu'elles soient picturales, photographiques, ou filmiques) j'écris pour le plaisir de partager les œuvres qui m'ont marqué. Mon coeur balance entre l'ésotérisme de cinéastes comme Herzog ou Antonioni (pour ne citer qu'eux), l'audace de réalisateurs comme Wes Anderson ou Bertrand Bonello, et les grands noms made in U.S.A. Je voue également un culte sans failles à Audrey Hepburn. Dernièrement mes plus grands frissons viennent du petit écran, notamment avec The Leftovers, Rectify ou The Americans.

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