Into the Woods, un film de Rob Marshall : Critique

Si, en 2002, le succès oscarisé de Chicago a relancé ce genre que l’on croyait disparu depuis longtemps qu’est la comédie musicale, la seconde tentative de Rob Marshall d’adapter à l’écran un succès de Broadway, Nine, s’est révélée être un cuisant échec tant artistique que commercial. Voyant Marshall travailler depuis sur des réalisations plus formatées, on pouvait penser que la page était tournée. Mais c’était sans compter sur sa volonté de faire du show musical de Stephen Sondheim et James Lapine, Into the Woods, un long-métrage ambitieux.

Synopsis : Les récits de plusieurs contes de fées célèbres (Cendrillon, le Petit Chaperon rouge, Jack et le haricot magique et Raiponce) s’entremêlent autour de l’histoire d’un couple de boulangers essayant, sous l’influence d’une effrayante sorcière, d’avoir un enfant, le tout dans une forêt où les souhaits de chacun semblent réalisables, à condition d’en payer le prix.

Le nouveau défi musical de Rob Marshall

Incontestablement, Marshall a trouvé le bon filon en constatant que Walt Disney, pour qui il a signé son précédent film, Pirates des Caraïbes : La Fontaine de jouvence, est actuellement obnubilé par les versions live de ses propres dessins-animés célébrissimes (Maléfique l’an dernier, Cendrillon dans quelques semaines et prochainement Le livre de la jungle). Avec un tel producteur, réunir un casting prestigieux n’a pas dû être bien difficile. De plus, la participation de Sondheim et Lapine à l’écriture du scénario et des chansons assurait une parfaite fidélité au matériau de base, et donc une adhésion du public.

Une certaine maturité mais trop peu de développement

La façon dont le film dénature la naïveté des contes tels qu’ils nous ont été relatés durant notre enfance, apparaît dès la scène d’ouverture dans laquelle le Petit Chaperon Rouge est présentée comme étant quelque peu cleptomane et boulimique. Si, quelques minutes plus tard, sa rencontre avec le Gand méchant Loup possède un sous-texte sexuel flagrant, c’est en revanche vers la crudité qu’avaient initialement les écrits de Charles Perrault et des frères Grimm, que se réoriente le scénario. C’est donc en amplifiant la face cachée des personnages principaux et en rendant plus complexes les protagonistes les plus lisses (à commencer par le prince) que cette relecture des quatre célèbres fables trouve sa tonalité toute particulière. Bien que plus sombre que les habituels films Disney et moins drôle que d’autres mélanges de ces histoires fantastiques –tels que Shrek–, Into the Woods n’en reste pas moins un spectacle directement destiné à un jeune public. Les agréables passages chantés aident évidemment à donner de la légèreté à ce récit parfois très dur, mais c’est dans la morale pleine d’espoir qui finit par naître de la relation entre les personnages que, bien qu’il cherche à contourner le sempiternel happy-end mielleux, le film peut être qualifier de joyeux.

Si elles apparaissent d’abord comme parfaitement illustratives, et donc narrativement accessoires, les chansons prennent toutefois, au fil de l’évolution du récit, une importance croissante. La narration peut en effet se scinder en deux parties, la première suivant cinq histoires qui s’entremêlent et la deuxième suivant l’union de leurs personnages face à une menace commune, et c’est dans cette seconde moitié que les chansons prône la solidarité (selon le refrain « Vous n’êtes pas seuls, aucun d’entre nous n’est seul. » emprunté à un discours de Barack Obama), ou apprennent à se montrer responsable sur les conséquences de ses actes.

Les passages chantés ne sont globalement pas mémorables, et ce essentiellement à cause d’un casting pas forcément enclin à un tel exercice. Avoir réuni quelques stars, comme Chris Pine (qui semble promis à apparaître dans la plupart des grosses franchises de ces prochaines années), Johnny Depp (qui n’apparaît finalement que peu de temps mais dont les récents films ont prouvé qu’il n’attirait plus les foules) et surtout de Meryl Streep (pour la deuxième fois dans une comédie musicale six ans après Mama Mia), peut certes garantir un box-office confortable (et, accessoirement, quelques nominations aux Oscars) mais en aucun cas des performances musicales et des chorégraphies aussi réussies qu’en ayant recours à des spécialistes ayant déjà fait leurs preuves sur les planches. Formellement, on retiendra davantage la direction artistique, qui pour sa part est une vraie réussite mais qui n’a malheureusement pas de quoi maintenir le public émerveillé pendant deux heures.

Car, il faut le reconnaître, la durée d’Into the Woods est incontestablement son principal défaut. Elle n’est pas excessivement longue, mais elle aurait pu permettre de soit développer davantage les personnages et intrigues, soit en intégrer de nouvelles en prenant par exemple en compte d’autres références littéraires. Au lieu de ça, le scénario, et tout particulièrement dans la première partie, se construit sur un amoncellement de longueurs, caractérisées par leur inutilité vis-à-vis de la narration et leur manque d’humour, et qui nuisent même à l’empathie pour les personnages en accentuant la superficialité du procédé cinématographique.

Le public français étant bien moins friand de comédies musicales que peut l’être le public anglo-saxon, il ne fait aucun doute que, plus encore que Les misérables (qui, dans l’hexagone, avait l’avantage d’attirer la curiosité des férus de littérature), Into the Woods aura du mal à fédérer le public. Pourtant, lui donner sa chance en faisant confiance à l’âme d’enfant qui repose en chacun de nous, peut assurément faire de ce long-métrage un agréable moment mais aucunement une nouvelle référence du genre.

Into the Woods : Bande annonce

Into the Woods : Fiche technique

Réalisation : Rob Marshall
Scénario : James Lapine et Stephen Sondheim d’après leur pièce
Inteprétation : James Corden, Emily Blunt, Meryl Streep, Anna Kendrick, Daniel Huttlestone, Lilla Crawford, Johnny Depp, Chris Pine, MacKenzie Mauzy…
Musique : James Lapine et Stephen Sondheim
Photographie : Dion Beebe
Montage : Wyatt Smith
Production : John DeLuca, Rob Marshall
Sociétés de production : Walt Disney Pictures
Distribution : The Walt Disney Company
Durée : 122 minutes
Genre : Comédie musicale, fantastique
Date de sortie française : 28 Janvier 2015

Etats-Unis – 2014

 

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.