Les Météorites : Entretien avec Romain Laguna

À l’occasion de la sortie de Les Météorites, Le Mag du Ciné a rencontré Romain Laguna et son accent bien trempé, pour nous parler de son premier film, en salle depuis le 8 mai. Un portrait solaire et onirique d’une jeune adolescente dans l’arrière-pays héraultais. L’occasion de revenir en détails sur ses inspirations, ses choix de metteur en scène et de dresser un constat sur le monde d’aujourd’hui. Rencontre ensoleillée.

D’où vient l’idée du film Les Météorites ?

À la base, j’ai surtout eu envie de faire du cinéma, avec l’objectif de trouver une histoire à raconter. Je pars souvent d’un visage, d’un paysage ou du désir pour un comédien ; c’était le cas avec mes deux courts métrages Bye Bye mélancolie et J’mange froid. Dans Les Météorites, c’était des vignes, une fille marchait au milieu, avec le bout de montagne derrière. Et j’ai construit autour de ça. Ça m’a pris 6 ans. Je me suis rapidement tourné vers le personnage de Nina, jeune fille naïve qui s’éveille dans son rapport au monde.

Il y a un rapport fort au territoire, une volonté de capter l’ambiance d’un paysage. Cela vient-il d’un rapport au réel ou est-ce nourri d’une envie de cinéma ?

Dès le début, il y avait ce désir de parler de l’arrière-pays, finalement peu visible dans le cinéma français, de Béziers, du Front National, du racisme dans les villages sans tomber dans la thèse sociologique ou faire un film régionaliste. Je voulais partir de là où j’ai grandi pour le rendre plus universel. J’ai une croyance très forte du rapport de l’humain au territoire, à la tribu, la meute. On se définit toujours à travers une culture et une identité et ça arrive que ce soit contre une autre. Mais avec la montée des nationalismes, ce rapport à la terre change, on se recroqueville sur nous-mêmes et ce n’est pas bon. On a peur de la différence.

Montrer ce type de paysage c’était aussi une manière de fuir les clichés et ramener du minéral à l’écran, d’y amener la montagne, la pierre, d’apporter une autre vision du sud de la France. Le projet était que Nina sorte de ce havre de paix et comment elle va se cogner au réel. Je voulais jouer avec l’onirisme, la terre et les astres. C’était une manière plus éloignée de combattre les idées du racisme dans le film.

Justement, il peut y avoir un paradoxe entre la volonté de capter un territoire et le format du 4/3. Celui-ci trouve aussi sa justification dans la chronique adolescente, sur cette manière de scruter les émotions, d’être proche des visages…

On a décidé ça deux semaines avant le début du tournage. Avec mon chef opérateur Aurélien Marra, on était flippé tous les deux. Aujourd’hui, le 4/3 en terme d’exploitation c’est moins évident, même par rapport à la télévision. Après, on se pose toujours la question de savoir comment on va filmer, une fois les repérages et les décors validés. La montagne est très belle mais elle n’est pas immense non plus, en Scope on perdait de l’immensité, elle était moins impressionnante. Dans le parc de dinosaures, c’était le même souci : dès qu’on élargissait le cadre, les enclos faisaient vides. Donc le 4/3 s’est fait sur des choix très pragmatiques.

La rencontre avec Zéa aussi a changé beaucoup de choses. Elle était magnifique, j’avais envie de la scruter, d’être dans le portrait. Aussi, du fait que je filmais des non-professionnels, qu’on allait le savoir, à leur façon d’être, de parler, et le 4/3 servait un peu ce style « amateuriste ». Enfin ça, c’est peut-être ce que je me raconte (rires). J’ai l’impression aussi que ce format sert beaucoup le genre et l’onirisme du film. De l’hyperréalisme qui nous permet d’aller vers la rêverie. Je ne sais pas si j’aurais pu mieux scruter leur visage avec un scope. Ça a été comme une sorte de feeling finalement.

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Nina (Zéa Duprez) nettoie les dinosaures du parc

Pourquoi avoir fait le choix de faire un casting sauvage, de tourner avec des non-professionnels ?

Du fait que je choisis des acteurs non-professionnels, le but est de savoir leur limite et de voir où je peux aller avec ça. Je réécris beaucoup autour d’eux pour ne rien forcer et perdre le naturel. Mais ce n’est pas une recette, j’ai très envie de faire des films avec des comédiens reconnus, mais ça ne serait pas les mêmes films. Les comédiens portent avec eux un imaginaire. Sur Les Météorites, ça n’avait tout simplement pas de sens. Et puis à 16 ans, qu’est-ce que ça veut dire être actrice ? J’aurais très bien pu prendre une jeune actrice un peu connue mais tu te tues si tu fais ça. Dans cette idée du récit initiatique, jouer avec les premières fois, il fallait un nouveau visage, quelque chose d’authentique. Le film avait besoin de ça pour survivre.

Comment ça se passe la direction avec des acteurs non-professionnels ?

Répétitions et rencontres. Je faisais de l’improvisation avec eux, pour qu’ils puissent s’habituer à la caméra et finir par l’oublier. Que je puisse tirer le maximum de naturel. Surtout, je voulais leur faire capter que jouer ce n’est pas dire son texte mais être présent au moment où tu dois jouer. Le matin quand j’arrivais sur le plateau, je prenais toujours une heure pour répéter en direct et construire la séquence. Ça ne demandait pas beaucoup de prises finalement. Mais je crois très fort au dispositif de Kechiche, qui est de tourner énormément de prises et que les acteurs finissent par oublier la conscience d’eux-mêmes, d’oublier que tu joues pour un film. C’est une question de conditionnement mental. Zéa n’avait pas trop le choix étant donné qu’elle était de tous les plans. Elle finissait par s’abandonner et ça donnait souvent des choses très justes.

Depuis quelques années, il y a un nouvel essor du cinéma de genre en France – le CNC va dans ce sens avec des appels à projets et des aides au financement – et le film s’inscrit dans la lignée de ceux qui jouent avec le genre. Pourquoi avoir ajouté cette part d’irréel, de surnaturel ?

Je sais qu’avec Les Météorites je n’aurais pas pu aller plus loin dans le genre. Je trouve qu’on s’en sort bien parce que le film est en terrain ultra balisé avec le récit initiatique d’une jeune adolescente… c’était casse gueule. J’avais envie de jouer avec le genre, qu’il vienne contaminer le réel. Je suis un grand amoureux du cinéma de genre depuis tout petit, j’ai soif de ça. Dune, Matrix, Starship Troopers ça m’a bercé. J’ai ce truc franco-français que si le film ne part pas de quelque chose de réel, d’existant, je n’arrive pas à y croire. Mais avec le genre en France, il y a des choses à faire mais il ne faut pas qu’on veuille recopier les Américains, ça ne marchera pas. Sans être dans le pur divertissement, raconter des choses et recasser cette barrière entre cinéma d’auteur et de genre. Regardez Jarmusch qui sort un film zombie (n.d.l.r : The Dead don’t die, au cinéma le 14 mai) ! Je me dis que si Kechiche ferait un film de zombie ça serait la folie (rires).

Outre le surnaturel, c’est un film qui parle de foi, de croyance. Il y avait une volonté de donner une approche spirituelle au film ?

Oui c’est complètement ça ! Je voulais parler d’une fille qui s’éveille dans son rapport au monde, à l’univers, à l’infiniment petit et à l’infiniment grand, à la croyance. Je voulais jouer aussi avec l’imaginaire religieux qui existe autour des météorites, sur le présage. Le rapport à la croyance, ça me travaillait beaucoup et ça renvoie à la question de l’identité aussi. Je suis jeune trentenaire, athée. Je ne sais plus en quoi croire. J’ai grandi dans cette illusion des années 90, où tout est beau, on a gagné la coupe du monde, on est tous frères. On n’a pas connu la guerre. Mais il y avait quelque chose, notamment dans l’imagerie des blockbusters américains, où tu n’es pas un homme si tu n’as pas fait la guerre. C’est pour ça que le personnage d’Alex veut partir à la guerre. C’est tout ce qui touche à la notion d’engagement. Comment défendre ce en quoi on croit, dans son petit quotidien.

Y-a-t-il des références cinématographiques conscientes et précises qui ont inspiré l’écriture ou le façonnement du film ?

Je reviens à Kechiche pour ce qui est de son travail avec les acteurs. J’ai beaucoup pensé à Gerry de Gus Van Sant. Je voulais faire un film sur le vide et l’ennui et dans cette errance qu’il capte, il y avait quelque chose d’intéressant. Pique-Nique à Hanging Rock de Peter Weir aussi, avec la montagne qui appelle les personnages. Pour mon film, on a voulu trouver un son pour la montagne, donner quelque chose de mystique. De même avec la météorite, on voulait trouver une mélodie. Mais mon premier amour, c’est Gregg Araki, avec Nowhere. Je l’ai vu à 17 ans, c’était un choc. Dans le délire adolescent, je suis allé puiser quelque chose aussi.

Des projets à venir ? Il y a un désir de cinéma encore ?

Les Météorites m’a pris six années de ma vie. J’ai beaucoup donné en termes d’énergie. Comme Nina j’ai tout vécu avec la naïveté des premières fois. Mais ça revient. Je suis sur un scénario de BD, post-apocalyptique, pleinement dans le genre. J’ai une idée pour un long métrage, que j’aimerais tourner vite, sans argent, un peu à l’arrache. J’ai une idée de série, de genre toujours, donc oui toujours du désir de raconter des histoires.

Propos recueillis par Jonathan Rodriguez

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