L’Étrange Festival, point de convergence des cinémas les plus extrêmes

Huitième jour de Festival au Forum des Images. La programmation hétérogène nous fait enchainer les  séances et les rencontres qui nous rappellent que -en bien ou en mal- le cinéma sait être radical dans ses propositions artistiques:

Le Baron de Crac, Bad Cat, Officer Downe, Alipato

Dans le cadre de sa carte blanche, le graphiste Stéphane Blanquet a fait profiter aux festivaliers de la version restaurée d’une variation audacieuse des aventures du Baron de Münchausen. Si ce nom est bien connu des cinéphiles, c’est grâce aux adaptations faites par Georges Meliès en 1911 ou par Terry Gilliam en 1988, des romans de  Rudolf Erich Raspe au 18ème siècle qui popularisèrent ce célèbre et fantasque mercenaire allemand et ses affabulations rocambolesques. C’est sous son surnom de Baron de Crac (« baron des mensonges »), que le tchécoslovaque Karel Zeman a bâti, en 1962, un travail visuel foisonnant qui est celui des 3 films les plus populaires dédiés au personnage qui a le mieux vieilli. Sur une narration qui donne une place importante au cosmonaute, le réalisateur donne de plus un sous-texte, qui prend sens à son époque marquée par la course à l’exploration spaciale entre les deux blocs de la Guerre Froide, rappelant que la magie n’est pas à aller sur la lune mais bien sur Terre. Faisant preuve d’une ingéniosité sans borne, ce maitre de l’animation de l’Europe de l’Est accumule, de scène en scène les trouvailles pour donner vie aux exubérances de son récit. Mélange habile d’images live et de décors picturaux animés, son ouvrage est un magnifique ouvrage graphique teinté d’onirisme intemporel.

Dans le cinéma turc, les films d’animation sont assez rares pour mériter d’être remarqués, et quand, de plus, il possède un fort potentiel irrévérencieux, il aurait été dommage que l’Etrange Festival passe à côté. Imaginez un lointain cousin de Garfield aussi vulgaire que l’ourson Ted, dans un film qui soit un mélange entre Comme des Bêtes et Affreux, sales et méchants. C’est exactement ce qu’est  rôle-titre de Bad Cat, le chat Shero, dont les échanges avec ses deux amis (une mouette et un rat) sont lourdement chargés en grossièreté. Tout l’humour de ce scénario repose donc dans ces dialogues corrosifs, alors que l’intrigue va se montrer incapable de tirer profit de son histoire de retrouvailles avec un fils illégitime et même du sous-texte politique qu’aurait pu engendrer le décalage social entre l’extravagant Shero et la chatte angora dont il va tomber amoureux. Au lieu de ça, le scénario va préférer un récit aussi grand-guignolesque qu’immature de méchant zombie qui reviendra chaque fois essayer de le tuer. Fort heureusement la fluidité de l’animation et le rythme survolté font de ce dessin-animé un  divertissement réjouissant ainsi qu’un souffle d’air frais sur l’industrie cinématographique turque.

Avant d’être le réalisateur de Officer Downe, Shawn Crahan est avant tout le créateur et le percussionniste du groupe de métal Slipknot. Autant dire que l’on était assez curieux de voir ce qu’il peut donner devant un caméra, si, à l’instar de Rob Zombie -un autre musicien/réalisateur-, il allait se lancer une filmographie intéressante. Il ne faudra pas longtemps après l’intro plutôt jolie, faite de dessins et avec une voix-off bien badass, pour savoir que l’on va assister à une catastrophe industrielle. La première scène est un moment de sexe qui a le bon goût d’avoir un compteur d’orgasme pour montrer à quelle point le héros est un homme, un vrai. On enchaîne, sans cohérence aucune, une scène d’action mal filmée et indigeste pour ensuite nous présenter un petit nouveau qui rentre dans la police et qui sera le vrai personnage principal. Où est passé la voix off d’Officer Downe qui doit nous raconter son histoire comme il l’a promis ?  En moins de dix minutes, le film a déjà démontré qu’il ne savait pas faire le moindre choix de narration et cela va continuer pendant presque 1h30 qui semblera une éternité. Le scénario est catastrophique, l’histoire est inexistante, les personnages sont mal présentés, l’ensemble est caricatural… et évoquera à peine un casting extrêmement mauvais, en se demandant pourquoi Kim Coates s’est retrouvé dans cette purge! On priera surtout pour que Shawn Crahan ne se retrouve plus jamais avec une caméra dans les mains tellement son travail sent l’amateurisme et que son Officer Downe ressemble à un mauvais clip tourné dans un garage.

Alipato est le syndrome même du réalisateur qui se regarde filmer. Lorsqu’une séquence de trois minutes consiste juste à suivre un homme marcher avec pour seul bruit sonore ses pas, on se dit bien que l’expérience va être difficile. Le procédé est intéressant pourtant, suivre l’évolution d’un gang durant toute leur existence de manière allégorique aurait pu donner quelque chose de vraiment tétanisant mais sur un long métrage, la sauce ne prend pas. La mise en scène suit toujours le même procédé, celui de suivre un personnage rentrer dans une pièce, faire un mouvement circulaire dans la pièce pour étudier chaque actions, puis quitter la pièce. Ou encore mettre un remix de musique classique puis faire un arrêt sur image pour présenter chaque personnages et couper la scènes par des cut sur des pierres tombales. C’est la même chose encore et encore pendant plus d’une heure de film au point que ça en soit éreintant et que cela paraisse interminable. Alipato est très clairement une expérience douloureuse et qui, en dehors de son aspect visuel -très beau, il faut bien le dire, grâce à une gestion de la lumière splendide-, n’a rien à offrir.

 

Festival

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