Cannes 2026 : La Vie d’une femme, portrait d’une guerrière moderne

Récompensée l’année dernière par un César pour son rôle d’enquêtrice dans Dossier 137, sélectionné en Compétition au Festival de Cannes, Léa Drucker foule à nouveau le tapis rouge. L’actrice tout terrain interprète dans La Vie d’une femme une chirurgienne épanouie, libre et hyperactive, qui assume pleinement ses choix. En brossant le portrait de ce personnage affirmé, par le prisme de ses relations à autrui, Charline Bourgeois-Tacquet compose un drame rythmé au cœur d’un monde hospitalier en déclin. Une bonne perspective de vie qui rend les femmes maîtresses de leur destinée sans jamais les victimiser.

Charline Bourgeois-Tacquet s’attache depuis plusieurs années à la figure féminine. Dans son court-métrage, Pauline asservie, puis dans son premier film, Les Amours d’Anaïs, présenté à la Semaine de la Critique à Cannes, la réalisatrice française a mis en scène des femmes en proie à l’obsession et au désir. Avec La Vie d’une femme, elle change de perspective en disséquant le visage d’une cheffe de service cartésienne, qui semble contrôler à la baguette ses équipes et son entourage.

Pour assurer le réalisme de l’univers médical, Charline Bourgeois-Tacquet a effectué un stage d’immersion dans un service de chirurgie. Tout en exposant des questions philosophiques sur la notion d’identité, à l’occasion d’opérations de reconstruction faciale, La Vie d’une Femme nous entraîne dans le quotidien survolté d’une chirurgienne qui mène une existence à cent à l’heure, entre la gestion de son service, la charge de sa mère malade et les fluctuations de sa vie affective.

Gabrielle en 11 chapitres

La Vie d’une Femme s’ouvre sur les traits d’un visage, celui de Gabrielle, une cheffe de service hospitalier que Charline Bourgeois-Tacquet s’attèle à scruter, séquence par séquence. Découpé à la manière de Julie (en 12 chapitres), afin de révéler les différentes facettes de son héroïne, le film suit les pérégrinations journalières de Gabrielle. Accaparée par un travail harassant et exigeant, où les opérations succèdent aux réunions et au chantier de réaménagement, pendue à son téléphone dont la sonnerie l’empêche de finir la moindre conversation, la chirurgienne n’a pas pour autant renoncé à sa vie privée. Ainsi, au contraire d’À plein temps, où Julie subissait un emploi du temps ingérable, Gabrielle accepte et assume parfaitement cet enchaînement incessant.

C’est au gré des rencontres que le caractère complexe de cette cinquantenaire se dessine, par petites touches. Véritable divinité au sein de l’hôpital, où elle gère le personnel, le planning, les travaux, tout en soignant au mieux les patients, Gabrielle entretient une relation déterminante avec trois personnages : son mari, Henri, un homme lucide et compréhensif qui la soutient, Kaymar, son fidèle ami d’école, un alter égo devenu son adjoint, et enfin Frida, une séduisante romancière venue observer son travail. Interprétée par Mélanie Thierry, récemment tête d’affiche dans Le Journal d’une femme de chambre, l’écrivaine, très indépendante, perturbe la routine bien huilée de Gabrielle par son absence totale d’attaches. À la fois ferme et douce, égoïste et altruiste, la chirurgienne, qui n’a jamais souhaité d’enfant, accorde presque tout son temps à la protection des autres. Elle paie un établissement de santé pour sa mère, les études de son neveu et n’hésite jamais à affronter l’adversité. Pour autant, et bien que son mari la juge inébranlable, Gabrielle soutient qu’elle n’est pas Robocop. Le film n’exploite malheureusement que tardivement les faiblesses de son personnage, qui ne voit que trop brièvement son monde bien établi commencer à s’écrouler.

Si la dramaturgie de La Vie d’une femme s’en trouve ainsi réduite, le film reste dynamique grâce à sa construction vivante parsemée d’ellipses narratives. Portée par l’excellente Léa Drucker, qui ne signe cependant pas sa meilleure prestation, le drame livre un message féministe appuyé. Il incite les femmes à choisir leurs voies et à s’affirmer, sans souci des convenances sociales ni crainte du regard des autres. Une vision qui dérangera peut-être, mais fera sûrement réfléchir sur la place de la femme dans notre société.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

La Vie d’une femme – fiche technique

Titre international : A Woman’s Life
Réalisation : Charline Bourgeois-Tacquet
Scénario : Charline Bourgeois-Tacquet, avec la collaboration de Fanny Burdino
Interprètes : Léa Drucker, Mélanie Thierry, Charles Berling, Laurent Capelluto, Marie-Christine Barrault
Photographie : Noé Bach
Décors : Pascale Consigny
Montage : Clément Pinteaux
Producteur : David Thion
Producteur associé : Philippe Martin
Société de production : Les Films Pelléas
Pays de production : France, Belgique
Société de distribution France : Pyramide Films
Durée : 1h38
Genre : Drame
Date de sortie : 9 septembre 2026

Festival

Cannes 2026 : Sheep in a box, laisser partir

Avec "Sheep in the Box", Kore-eda déplace la science-fiction vers un territoire intimiste : celui du deuil, du manque et de ce qu’il reste à aimer quand l’enfant n’est plus là. À travers la présence troublante d’un double artificiel, le cinéaste japonais compose une fable douce et mélancolique sur des parents qui apprennent, enfin, à revenir à la vie.

Cannes 2026 : Colony, entre deux terminus

À Cannes 2026, "Colony" marque le retour de Yeon Sang-ho au film de zombies avec un spectacle généreux, ludique et imparfait, porté par quelques belles fulgurances de chaos.

Cannes 2026 : Club Kid, la renaissance d’un père

Pour son premier film, John Firstman propose une histoire attachante et pleine d'humour sur fond de soirées gays new-yorkaise. Dans "Club Kid", il incarne un père abîmé qui tâche de se reprendre en main lorsqu'un fils inconnu surgit dans sa vie. Une bulle de bonheur qui rappelle que nos proches donnent du sens à notre existence.

Cannes 2026 : Sanguine, à cœur et à sang

Présenté en Séance de Minuit à Cannes 2026, Sanguine de Marion Le Corroller s’attaque au corps épuisé par le travail en le faisant basculer dans le body horror. Porté par Mara Taquin et par une vraie envie de cinéma, ce premier long-métrage impressionne par son énergie, sans encore trouver la mutation radicale qu’il promet.

Newsletter

À ne pas manquer

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.

L’Abandon : le traitement tout en nuances d’un sujet explosif

Les onze derniers jours de Samuel Paty, qui firent de lui un martyr de la République. Un sujet délicat, commandant d'éviter autant le pathos que la récupération politique. Vincent Garenq relève ce défi, avec un film qui parvient à captiver en tenant bien sa ligne. Estimable, malgré une réalisation sans surprise.

Obsession – L’amour (terriblement) ouf

Annoncé comme l’une des sensations horrifiques de 2026, Obsession séduit par son atmosphère malaisante, sa mise en scène maîtrisée et l’interprétation impressionnante d’Inde Navarrette, sans être totalement à la hauteur de sa réputation.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.
Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

Cannes 2026 : Sheep in a box, laisser partir

Avec "Sheep in the Box", Kore-eda déplace la science-fiction vers un territoire intimiste : celui du deuil, du manque et de ce qu’il reste à aimer quand l’enfant n’est plus là. À travers la présence troublante d’un double artificiel, le cinéaste japonais compose une fable douce et mélancolique sur des parents qui apprennent, enfin, à revenir à la vie.

Cannes 2026 : Colony, entre deux terminus

À Cannes 2026, "Colony" marque le retour de Yeon Sang-ho au film de zombies avec un spectacle généreux, ludique et imparfait, porté par quelques belles fulgurances de chaos.

Cannes 2026 : Club Kid, la renaissance d’un père

Pour son premier film, John Firstman propose une histoire attachante et pleine d'humour sur fond de soirées gays new-yorkaise. Dans "Club Kid", il incarne un père abîmé qui tâche de se reprendre en main lorsqu'un fils inconnu surgit dans sa vie. Une bulle de bonheur qui rappelle que nos proches donnent du sens à notre existence.