Frankie et Johnny : quand deux rayons de lune s’invitent dans la nuit

Sorti au début des années 90, Frankie et Johnny réunissait à nouveau, après Scarface, deux acteurs de premiers choix : Al Pacino et Michelle Pfeiffer, pour une comédie romantique authentiquement touchante, au petit goût de rétro hollywoodien. La simplicité de l’ensemble fait mouche, et la performance des deux stars se révèle particulièrement convaincante.

Refus de l’emblématique, du glamour, avec deux acteurs stars qui jouent des anti-stars, personnages truculents, petit folklore stimulant, relation antipodique, vérités dissimulées, reconstruction psychique et sentimentale difficile, réenchantement provisoire, Frankie et Johnny a tout de la comédie dramatique qui s’interdit certaines facilités du genre en s’affirmant comme l’antithèse de Pretty Woman, du même réalisateur. Cadre social modeste pour des enjeux qui n’ont rien à envier aux plus grands : c’est tout le désir d’Al Pacino (Johnny) de conquérir la ravissante Michelle Pfeiffer (Frankie), récalcitrante, a priori indomptable, pour la sauver de son passé traumatisant, qui est ici mis en avant.

La problématique est suggérée et interpelle dès les premières minutes quand, dans un bus, le soir, Michelle laisse couler quelques larmes sous une musique authentiquement touchante à l’harmonie particulièrement séduisante, avec notamment une guitare, un piano, des percussions douces et un instrument à vent (Marvin Hamlisch, très inspiré).

Quel est son mal-être ? Que cache sa solitude ? Comment peut-elle s’en sortir à terme ?

Le film tient toute sa force, son intérêt, dans un apprivoisement qui multiplie les scènes qui sortent de l’ordinaire, entre humour décontracté, répliques ironiques ou états de crise sévères, avec deux acteurs qui s’épanchent sur leur vie respective de façon attachante. Le pouvoir d’évocation de Frankie et Johnny est celui du début des années 90, avec quelques reliques caractéristiques plus anciennes : prêcheur de rue ridiculisé, prostitués qui sillonnent la ville, marché aux fleurs, télévisions cathodiques, magnétoscopes soldés, poste de radio, trench-coats mal coupés, robes démodées, peur du sida évoquée au détour de quelques mots, meilleur ami gay drôle et plein de bons conseils, sans stéréotypes grossiers (Nathan Lane, irrésistible), etc.

Sur la forme, le film est simple, mais bichonné. La caméra est un œil flottant, n’hésitant pas à naviguer entre différents appartements qui sont comme autant de compartiments secrets qui exposent des tranches de vie émouvantes (notamment dans une scène remarquable qui s’inspire de Fenêtre sur cour), avec souvent une solitude qui est montrée.

Pacino, impétueux, la plupart du temps optimiste, cache un passé interlope. Il fera tout pour se reconstruire, rebondir, réorganiser sa vie. Il faut le voir observer un New York nocturne, fraîchement sorti de prison, comme s’il sondait la ville, l’interrogeait sur son avenir, pour se rendre compte de certains de ses troubles, de ses états d’âme.

C’est en tant que cuistot, dans un restaurant grec — bien que résolument cosmopolite — qu’il rencontre Michelle, simple serveuse. Cet endroit devient un véritable microcosme, un petit village dans la ville (selon les propres mots de Garry Marshall), où la jeune femme se sent souvent bien entourée, dans son élément, avec ses repères, ses rituels et ses amis, au sein d’une synergie particulièrement vivante. Les conditions de travail favorisent une convivialité qui fait mouche. Qu’il s’agisse du jeune bourreau des cœurs toujours au téléphone, de la sexy Kate Nelligan à la gouaille décapante, de la vieille coincée et amusante ou encore des deux cuisiniers bons vivants, chaque personnage agit comme une note de musique dans un ensemble orchestrant une bonne humeur partagée et communicative.

Cette harmonie n’efface cependant pas la difficulté du lien entre Pacino et Michelle, deux personnages aux perspectives profondément différentes.

« Je vous demande de sortir avec moi. »
« Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ! »

C’est un pari qui se joue ici : celui du contact humain, du risque des sentiments amoureux et de leurs vertiges. Pacino cerne assez vite le problème de Michelle, cette femme qui se refuse aux hommes depuis plus de trois ans. Il tente de percer la bulle de ses illusions par des paroles directes, parfois maladroites, mais nécessaires, qui lui font du mal pour son propre bien.

Le premier baiser est un ravissement, porté par une mise en scène originale. Tandis que la musique suggère une conversation troublante, bien qu’inaudible, Michelle et Pacino s’observent, jusqu’à ce que l’inévitable se produise : ils s’embrassent passionnément au moment où un camion de fleuriste s’ouvre en arrière-plan, conférant à la scène un caractère iconique, chatoyant et captivant.

L’ouverture de Michelle à Pacino est l’enjeu majeur du film, son élan vital.

Le couple n’est-il qu’un fantôme qu’on entretient parfois artificiellement sans trop y croire ?

Dans cette lutte pour survivre à la solitude, Michelle livre une performance d’actrice stupéfiante dans la dernière partie, lorsqu’elle prend enfin conscience de ses traumas et de son impasse. En larmes, elle fait face à un Pacino aux mots tendres, qui reconnaît qu’il ne peut faire disparaître le mal, mais qu’il sera là lorsqu’il réapparaîtra.

« J’ai peur. Je meurs de peur. J’ai peur de me retrouver toute seule, j’ai peur de ne pas être seule. J’ai peur de ce que je suis, de ce que je ne suis pas, j’ai peur de ce que je pourrai devenir, peur de ce que je ne deviendrai jamais. Je me sens fatiguée. Tu peux pas savoir ce que je suis fatiguée d’avoir peur. »

C’est par la magie de la musique classique, avec Clair de Lune de Claude Debussy diffusé à la radio, dans une réorchestration absolument féerique, qu’il se produit un étonnant instant de grâce, une conciliation terminale, avec quelques points de suspension.

Crise, rejet, gouaille, traumatisme, secrets, violence conjugale, deuil, convivialité, acharnement, rage, intimité, originalité, révélations : le champ lexical du film évoque une réussite qui met en lumière une œuvre sans artifices grossiers, sans fougue, sans passion dévorante, sans romantisme idéalisé, aux motifs narratifs tiraillés entre accablements et pulsions de vie. Une petite odyssée amoureuse dont l’identité est unique, qui prend le meilleur de la fabrication hollywoodienne tout en s’affirmant avec des situations innovantes et une fraîcheur certaine.

« Ce film est dédié à toutes ces femmes qui pensent que le prince charmant s’est fait renverser par un camion et qu’il ne vient pas ; et aux gars qui sont sûrs que Cendrillon est enfermée quelque part et ne se montrera pas avant ou après minuit », dira le réalisateur.

Bande-annonce : Frankie et Johnny

Fiche Technique : Frankie et Johnny

Synopsis : Après avoir passé 18 mois en prison pour contrefaçon, pendant lesquels il s’est découvert un goût pour la cuisine et la littérature, Johnny est engagé comme cuisinier dans un restaurant de New York. Il y rencontre Frankie, une serveuse de nature solitaire, dont il devient vite amoureux. Mais celle-ci a eu de très mauvaises expériences avec les hommes et, méfiante, se refuse à s’engager dans une relation durable…

  • Titre français : Frankie et Johnny
  • Titre original : Frankie and Johnny
  • Réalisation : Garry Marshall
  • Scénario : Terrence McNally, d’après sa pièce Frankie and Johnny in the Clair De Lune
  • Directeur de la photographie : Dante Spinotti
  • Musique : Marvin Hamlisch
  • Montage : Jacqueline Cambas et Battle Davis
  • Distribution des rôles : Lynn Stalmaster
  • Décors : Albert Brenner
  • Décorateur de plateau : Kathe Klopp
  • Direction artistique : Carol Winstead Wood
  • Costumes : Rosanna Norton
  • Producteur : Garry Marshall
  • Coproducteur : Nick Abdo
  • Producteurs exécutifs : Michael Lloyd, Charles Mulvehill et Alexandra Rose
  • Société de production : Paramount Pictures
  • Pays :  États-Unis
  • Langue : anglais
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 118 minutes
  • Format : Image : Couleur (Technicolor) – 1.85:1 – 35 mm
  • Son : Dolby
  • Dates de sortie en salles : États-Unis : 11 octobre 1991 ;  France : 5 février 1992
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Festival

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Oka Liptushttps://www.lemagducine.fr
Le raffinement, la sophistication de la langue française sont ma plus grande histoire d'amour. J’essaie autant que je peux d’en faire part dans mes critiques. Spécialiste des films classiques, car je suis un vieux ringard, qui estime que c’était mieux avant. Le cinéma est une industrie, et parfois, un art. Je tente de mettre l’art en avant. Un grand réalisateur a dit un jour que le quotidien serait ennuyeux à filmer. C’est tout l’objectif du cinéma : magnifier, passer des messages forts et, parfois, nous restituer la logique flottante des rêves.

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