Des jours et des nuits dans la forêt (1970), de Satyajit Ray : les vacances de la désillusion

Film charnière dans la filmographie de Satyajit Ray, Des jours et des nuits dans la forêt voit le regard du grand cinéaste bengali évoluer de l’enfance qui caractérise ses débuts vers celui, plus critique et désabusé, sur la bourgeoise urbaine moderne. Ce superbe conte moral, qui aborde une multitude de sujets passionnants avec une finesse rare, ressort aujourd’hui au cinéma pour la première fois en version restaurée 4K, proposée par Carlotta Films. Une véritable pépite, et un immanquable pour quiconque souhaite (re)découvrir ce grand cinéaste !

Satyajit Ray, qui nous a quittés en 1992, s’imposa sur la scène internationale dès ses débuts, notamment grâce à sa célèbre trilogie d’Apu (La Complainte du sentier, L’Invaincu et Le Monde d’Apu). Il explora ensuite des thèmes et des genres divers qui composent une véritable radiographie de la société indienne de son temps, révélant un talent particulier dans la représentation des femmes – talent qui culmina avec le chef-d’œuvre Charulata (L’épouse délaissée), réalisé en 1964. Il enregistra son plus grand succès commercial en 1969 avec Les Aventures de Goopy et Bagha, une histoire musicale imprégnée de fantasy, ce qui ne fait que confirmer sa curiosité naturelle et la maîtrise de son art, quel que soit le genre abordé.

Des jours et des nuits dans la forêt, sorti en 1970, est un film charnière qui annonce une autre trilogie, celle dite « de Calcutta », qui comprend les longs-métrages Pratidwandi (1970), Seemabaddha (1971), et Jana Aranya (1975). Celle-ci vit Ray changer son regard, s’intéressant cette fois à la classe moyenne indienne dans un contexte de modernisation, de crise morale et de tensions sociales. C’est tout l’intérêt de cette ressortie en salles de Des jours et des nuits dans la forêt que de nous faire découvrir une œuvre moins connue car « coincée » entre plusieurs réalisations célèbres du cinéaste, et qui pourtant constitue une réussite artistique majeure.

Basé sur un roman de l’écrivain bengali Sunil Gangopadhyay (que Ray adaptera une seconde fois la même année, avec Pratidwandi), le film a pour protagonistes quatre amis de la classe moyenne de Calcutta se rendant pour quelques jours en province, dans l’état du Jharkhand. Le regard critique mais non malveillant que Ray pose sur ces personnages est résumé dès les premières minutes : cultivés et privilégiés, les quatre hommes s’installent dans un bungalow en lisière de forêt sans l’avoir réservé, en soudoyant le gardien. Cherchant à s’éloigner de la ville et de ses contraintes, ils emportent avec eux leurs préjugés et leur arrogance sociale. Dans la société indienne dont les rapports sociaux sont (encore aujourd’hui) déterminés par le système des castes, ces quatre citadins investissent une région reculée de leur propre pays comme des touristes, ne cachant aucunement leur mépris de classe (notamment vis-à-vis de leur homme à tout faire et du gardien) et leur attirance pour un certain exotisme (récemment repoussé par sa fiancée, Hari est séduit par Duli, une jeune femme santhale qu’il n’hésite pas à payer pour la faire céder à ses avances). La forêt consacre l’échec de la fuite de ces hommes : loin de les transformer, elles révèle leurs frustrations amoureuses, leurs échecs professionnels et leur complexe de supériorité.

La forêt, que les quatre amis traversent régulièrement pour se rendre au village, fonctionne ainsi comme un révélateur psychologique : Ashim y découvre sa vulnérabilité derrière son assurance, Sanjoy révèle ses inhibitions, Hari son immaturité émotionnelle, et Shekhar son statut de clown un peu pathétique. Ray respecte ainsi le canevas souvent exploité dans les films de survie : la nature, loin d’être un territoire exotique synonyme de liberté, se révèle un espace de vérité qui confronte les personnages à eux-mêmes.

A cette radiographie sans complaisance de la bourgeoisie indienne, Satyajit Ray greffe d’autres thèmes passionnants, notamment celui de l’incommunicabilité du désir. L’occasion pour ce cinéaste qui a donné vie à tant de magnifiques rôles féminins d’introduire deux personnages de femmes qui, tout aussi insaisissables et mystérieuses que la forêt, vont-elles aussi révéler deux des quatre amis à eux-mêmes. L’amour naissant entre Ashim et Aparna, en particulier, est magnifique d’intériorité. Les regards, les silences et les sous-entendus finissent par donner lieu à des dialogues finement ciselés qui poussent ces deux êtres à enfin accepter leurs failles, même si cette mise à nu, salutaire à titre individuel, ne mène pas à une relation durable. Quant à Jaya, derrière son charme et son jeu de séduction, elle cache une habileté réelle à faire tomber les masques de ces personnages masculins beaucoup plus fragiles qu’ils ne le laissent paraître. Soulignons au passage le destin tragique de son interprète Kaberi Bose, qui fut impliquée dans un grave accident qui coûta la vie à son époux et à sa fille l’année de la sortie du film, avant de décéder elle-même des suites d’un cancer en 1977, à 38 ans à peine.

Des jours et des nuits dans la forêt est un exemple fascinant d’un film autopsiant une société asiatique (les différences culturelles, l’arrogance de classe, les différences entre la ville et la province, un certain héritage colonial, etc.), mais dont le regard est profondément empreint d’influences européennes. A certains égards, on pourrait même comparer certaines séquences écrites avec une finesse rare aux œuvres d’Eric Rohmer, l’ironie en plus. Ray pose en effet un regard ludique, tendre et ironique sur ses personnages, sans jamais les condamner. Il les observe comme un entomologiste examinerait des insectes, convaincus d’être libres alors qu’ils sont prisonniers de leur statut social, de leurs préjugés et d’une société extrêmement hiérarchique. Cette ironie distingue Des jours et des nuits dans la forêt des œuvres antérieures du cinéaste, davantage placées sous le sceau de l’humanisme, ce qui enrichit d’autant plus une œuvre impressionnante.

Synopsis : Ashim, Hari, Sanjoy et Shekhar, amis trentenaires de la classe moyenne de Calcutta, partent en villégiature dans la forêt de Palamou. Sans réservation, ils s’installent dans un bungalow dont ils soudoient le gardien, espérant ainsi profiter de ce cadre idyllique à la lisière des bois. Bientôt, ils rencontrent trois jeunes femmes des environs : la mystérieuse Aparna et sa belle-sœur Jaya, ainsi qu’une travailleuse pauvre d’une tribu locale, Duli. Entre jeux de séduction, errances et nuits d’ivresse, chacun des comparses voit bientôt vaciller ses certitudes les plus intimes… 

Des jours et des nuits dans la forêt : bande-annonce

Des jours et des nuits dans la forêt : fiche technique

Titre original : Aranyer Din Ratri
Réalisateur : Satyajit Ray
Scénario : Satyajit Ray (d’après le roman de Sunil Gangopadhyay)
Interprétation : Soumitra Chatterjee (Ashim), Subhendu Chatterjee (Sanjoy), Rabi Ghosh (Shekhar), Samit Bhanja (Hari), Sharmila Tagore (Aparna), Kaberi Bose (Jaya), Simi Garewal (Duli)
Photographie : Soumendu Roy
Montage : Dulal Dutta
Musique : Satyajit Ray
Producteurs : Asim Dutta et Nepal Dutta
Durée : 115 min.
Genre : Drame
Date de sortie en France : 17 mars 1993
Date de ressortie : 19 août 2026
Inde – 1970

4.5

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