Rétro J. Audiard: De Battre Mon Cœur s’Est Arrêté – Critique

En France, seuls les fans de Harvey Keitel doivent pouvoir se targuer de connaitre le film de James Toback Mélodie Pour Un Tueur (Fingers en V.O.), dans lequel l’acteur incarnait un jeune gangster, proche de son rôle dans Mean Street, qui entrera au service de la mafia en tant que tueur et s’éloignera de fait de sa passion d’origine, le piano.

Synopsis : Tom est un jeune agent immobilier véreux, ou plutôt un arnaqueur aux méthodes violentes, constamment accompagné de ses deux complices. C’est en suivant les traces de son père que Tom en est venu à cette carrière de petite frappe qui semble loin de réjouir. Tandis que son père continue de se servir de lui pour accomplir ses basses besognes, Tom tombe par hasard sur l’ancien imprésario de sa mère pianiste. Il décide alors de reprendre des cours de musique et de passer le concours d’entrée au Conservatoire.

Le remake personnel d’un film qui méritait d’être redécouvert

Plus d’un quart de siècle plus tard, Jacques Audiard décide de faire de son quatrième long-métrage, le remake de ce film qu’il considère comme un « chef œuvre de la queue de la comète du Nouvel Hollywood » et refait appel, pour une seconde fois après Sur mes Lèvres, à Tonino Benacquista en guise de coscénariste. En lieu et place d’Harvey Keitel, Audiard fait appel à l’acteur fétiche de Cédric Klapish et Tony Gatlif, Romain Duris. Mais la véritable différence entre le film de 1978 et celui de 2005, qui emprunte son titre à une phrase de la chanson La Fille du Père Noël de Jacques Dutronc, vient du parcours du personnage principal, qui ici ne va pas abandonner le piano au profit d’une vie de malfrat, mais va au contraire vivre une rédemption via des cours de piano, qui va s’accompagner d’une rupture avec un héritage paternel pesant. Ne pas y voir une allégorie de la carrière d’un homme voulait être perçu comme quelqu’un d’autre que « le fils de Michel Audiard » serait bien naïf.

Un casting irréprochable mais un scénario un peu bancal

En dehors d’Emmanuelle Devos, déjà au cœur de Sur Mes Lèvres et ici au centre d’une des (trop nombreuses) sous-intrigues, Jacques Audiard renouvelle son casting et réussit à prouver ce qui était déjà vrai dans ses premiers films mais pas encore à ce point frappant, qu’il est un directeur d’acteurs de talent. Les premières minutes du film, qui nous font suivre les exactions de Tom et ses compères sont clairement les plus intéressantes du film, au point qu’en les revoyant on regretterait presque de ne pas avoir eu droit à un film entier sur ces gangsters de l’immobilier, dont le scénario approfondirait les méandres de cette économie souterraine et ces méthodes d’expulsions de squatteurs à coups de barres de fer. Mais rapidement, l’enjeu principal du film devient la dualité de l’héritage de Tom, coincé entre la violence paternelle et la passion musicale maternelle. Ce manichéisme sexiste et lourdaud, va se retrouver dans l’opposition entre ces scènes de descentes musclées entre hommes, et la délicatesse des leçons de piano que Tom va suivre en compagnie d’une jeune asiatique qui ne parle pas un mot de français. Dans ce rôle, retrouver Linh-Dan Pham que l’on n’avait plus revu depuis Indochine 15 ans plus tôt est une autre preuve de la capacité qu’a Jacques Audiard de savoir s’entourer de comédiens talentueux et de tirer le meilleur d’eux. Mais les scènes de leçons de piano en elles-mêmes sont si pataudes et déjà vues, que l’on aurait presque pu s’en passer. À côté de ça, les sous-intrigues et les personnages secondaires se multiplient sans jamais être pleinement exploités, notamment cette histoire de jalousie et de vengeance incluant la mafia russe, qui est à peine évoquée alors qu’elle tient une place importante dans la dramaturgie ou, pire encore, la relation qu’entretient Tom et la fille interprétée par Aure Atika qui est purement anecdotique.

Une maîtrise de la caméra qui nous plonge dans l’intériorité de son personnage

En plus de ses acteurs bien dirigés, la force de De battre mon cœur s’est arrêté est clairement sa mise en scène. Peut-être même la plus maitrisée à ce jour dans la filmographie de Jacques Audiard. En suivant au plus près le personnage de Tom avec une caméra à l’épaule nerveuse, le réalisateur enferme son personnage dans un cadre qui nous fait partager sa lutte interne. Ce processus filmique, à mi-chemin entre Taxi Driver et Rosetta des frères Dardenne, ne connaîtra ses rares baisses de rythme que dans les égarements narratifs du scénario, décidément très préjudiciables. La virtuosité des plans-séquences apporte au long-métrage des passages qui jonglent harmonieusement entre une brutalité en forme d’uppercut et une délicatesse apaisante. Le tout est de plus sublimé par la qualité des images que lui fournit par Stéphane Fontaine. C’est d’ailleurs le fait d’avoir entamé une collaboration avec ce chef opérateur qui marque la rupture stylistique entre les trois premiers films de Jacques Audiard, visuellement très mornes, et celui-ci qui révéla enfin sa qualité de cinéaste remarquable.

En résumé, De battre mon cœur s’est arrêté, est un film qui ne méritait clairement pas ses 8 césars, d’autant que Romain Duris n’a pas été récompensé alors qu’il trouvait là ce qui était sans doute le meilleur rôle de sa carrière. Le parcours convenu de son personnage et la sous-exploitation des personnages secondaires empêchent de développer le potentiel émotionnel de cette histoire de rupture filiale et d’émancipation artistique, deux thématiques éminemment autobiographiques. Et pourtant, le long-métrage est filmé et interprété avec un tel panache que, à défaut de nous émouvoir, il reste une réussite formelle au pouvoir immersif imparable.

De battre mon cœur s’est arrêté : Bande-annonce

 De battre mon cœur s’est arrêté: Fiche Technique

Réalisation: Jacques Audiard
Scénario: Tonino Benacquista & Jacques Audiard
Interprétation: Romain Duris, Niels Arstrup, Emmanuelle Devos, Mélanie Laurent, Aure Atika, Linh Dan Pham…
Photographie: Stéphane Fontaine
Musique: Alexandre Desplat
Décors: François Emmanuelli
Société de distribution: U.G.C.
Budget: 5 300 000 euros
Genre : Drame
Durée: 107 minutes
Date de sortie : 16 mars 2005

France-2005

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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