Reefer Madness : C’est de la bonne !

Avant d’être une comédie musicale déjantée, Reefer Madness était une vieille arme de propagande américaine contre le cannabis. Andy Fickman transforme ce matériau déjà outrancier en feu d’artifice satirique : chansons, hystérie morale, références hollywoodiennes et surenchère permanente composent un objet aussi amoureux de la comédie musicale qu’impitoyable envers la peur organisée.

Reefer Madness est un titre que l’on peut traduire par « La folie du joint » ou « La folie du cannabis ». Dans tous les cas, il ne vous dit probablement rien et, pourtant, il s’agit ni plus ni moins de la meilleure comédie musicale des années 2000. En plus de cela, elle se permet d’être drôle, irrévérencieuse et surprenante. Allez, on vous explique tout et on rembobine !

Nous sommes au milieu des années 2000 et Andy Fickman, cinéaste américain né en 1970, réalise Reefer Madness, son deuxième film après Viens voir papa !, sorti en 2003. Destiné à la télévision américaine, il est diffusé sur Showtime en 2005 avant d’être présenté à Sundance puis à Deauville, où il reçoit le Prix Première. En France, il sort le 1er mars 2006 dans une indifférence totale et doit se contenter d’une sortie technique très limitée. Malgré les louanges et un excellent bouche-à-oreille, il est rapidement relégué aux oubliettes, sans doute parce qu’il fait référence à des œuvres méconnues chez nous et que son style peut rebuter. Et, pourtant, c’est génial ! Pourquoi ? Tout simplement parce que c’est un OVNI qu’on ne voit pas tous les jours et que, comble du bonheur, c’est maîtrisé de bout en bout !

Mais quelle est l’histoire de cette œuvre unique ? Il s’agit de l’adaptation cinématographique de la comédie musicale créée par Kevin Murphy et Dan Studney, mise en scène par Andy Fickman. Le spectacle est monté à Los Angeles en 1998 avant de connaître une production Off-Broadway en 2001. Le film reprend le même canevas : dans une petite bourgade américaine, des parents d’élèves sont conviés à la projection d’un film censé les alerter sur le nouveau fléau qui menacerait leurs enfants : la marijuana. Jimmy Harper et Mary Lane, protagonistes dudit film, sont deux élèves propres sur eux et bien élevés, vont alors succomber aux plaisirs artificiels de la weed. Pour ce faire, les instigateurs du projet se sont inspirés de Tell Your Children, film de propagande antimarijuana réalisé par Louis J. Gasnier en 1936, qui accumulait les comportements criminels, la violence, la folie et la déchéance prétendument provoqués par le cannabis.

Évidemment, l’OVNI d’Andy Fickman en est une réponse mordante et ironique qui exagère ce qui était déjà outrancier et risible dans le film d’origine et livre donc une caricature de la caricature. Reefer Madness enfonce le clou en poussant l’exagération et l’hystérie jusqu’au bout. Sexe, violence, trafic, hallucinations et même cannibalisme : la surenchère est telle qu’elle finit par retourner complètement le propos initial. Le film ne se contente donc pas de parodier son modèle, il s’en sert pour dénoncer la manipulation, la peur et la bien-pensance.

De plus, il se dégage de ce brûlot un vibrant hommage au cinéma hollywoodien. Chaque scène renvoie aux grands classiques de la comédie musicale avec une connaissance du genre assez hallucinante, tout en se dressant en charge ludique contre la pudibonderie, le consumérisme, l’autorité et la droite radicale américaine. On peut également y voir des références aux films noirs et au cinéma d’horreur, jamais gratuites, qui témoignent d’une véritable passion pour le septième art sans devoir être connues par le public pour comprendre l’œuvre. Une vraie preuve d’ouverture d’esprit et d’universalité, en somme.

Le film possède également une seconde lecture grâce à ses références. Tell Your Children, devenu culte dans les années 1970 grâce notamment aux midnight movies, finit par être regardé pour ce qu’il est devenu malgré lui : un objet de dérision. Fickman et ses collaborateurs reprennent précisément cette perception pour livrer leur relecture. Outrancier mais pas vulgaire, Reefer Madness ne se moque jamais des genres qu’il investit.

Et puis, la musique et les chansons sont de purs régals alors que la comédie musicale n’est pas forcément le genre le plus facile à apprivoiser. Là où Sweeney Todd de Tim Burton ou Les Misérables de Tom Hooper peuvent paraître lourds et didactiques, Reefer Madness assume pleinement ses chansons, dont les paroles sarcastiques servent constamment la satire. La musique n’illustre donc pas simplement le propos, elle en devient l’arme principale. Les numéros dansés, quant à eux, sont réglés au millimètre près et impriment la rétine tout en prouvant au passage que le film n’est pas une parodie qui se moquerait ou regarderait de haut la comédie musicale.

Brillamment interprété, filmé avec une sincérité jamais factice et complètement à contre-courant de ce que l’on pouvait voir à l’époque et encore maintenant, Reefer Madness est indéniablement une perle dans son style. Malheureusement, Andy Fickman n’a jamais véritablement réussi à transformer l’essai, préférant notamment les productions familiales sans saveur que sont Maxi Papa et La Montagne ensorcelée. Depuis, il s’est principalement tourné vers la télévision et le théâtre, hélas pour les personnes qui espèrent toujours qu’il retrouvera un jour la grâce de Reefer Madness.

Ce second projet pour Andy Fickman est donc bien plus qu’une curiosité : c’est une pépite oubliée. Hilarante, inventive et plus profonde qu’elle n’y paraît, elle mérite largement d’être (re)découverte. Malgré tout, quelques gags ont mal vieilli et le discours connaît un petit creux en milieu de film avant de retrouver toute sa vitalité dans sa dernière partie. Pour autant, procurez-vous-le de toute urgence en DVD, il est légalisé depuis 2006.

🎬 Reefer Madness: The Movie Musical : Bande-annonce

🎬 Reefer Madness: The Movie Musical – fiche technique

Réalisation : Andy Fickman
Scénario : Kevin Murphy, Dan Studney
Interprètes : Kristen Bell (Mary Lane), Christian Campbell (Jimmy), Neve Campbell (Miss Poppy), Alan Cumming (Le Présentateur / L’Homme-Bouc / Roosevelt), Ana Gasteyer (Mae), John Kassir (Ralph Wiley / Oncle Sam), Amy Spanger (Sally / La Statue de la Liberté), Robert Torti (Jesus), Steven Weber (Jack Stone / George Washington)
Photographie : Jan Kiesser
Montage : Jeff Freeman
Musique : Dan Studney
Production : Rose Lam
Pays de production : États-Unis, Allemagne
Durée : 1h49
Genre : Comédie musicale, Comédie, Drame
Date de sortie : 1er mars 2006

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