Ludwig de Luchino Visconti : la réalité d’un roi rêveur et incompris

En 1972, Ludwig ou le crépuscule des Dieux sort au cinéma. Une fresque historique de près de quatre heures. Visconti n’en est pas à son premier film du genre ; après avoir contribué au néoréalisme italien, il change de registre et réalise Senso en 1954, puis l’un de ses chefs-d’œuvre, Le Guépard, en 1962.

Synopsis : Évocation du règne de Louis II de Bavière, protecteur des arts (et en particulier mécène de Richard Wagner qui lui dut son salut et la possibilité de réaliser ses plus belles œuvres) et de la complicité presque amoureuse qui le lie avec sa cousine Sissi.

Un roi anticonformiste malgré lui

Alors que son père meurt subitement, Louis II de Bavière devient roi à seulement dix-huit ans, sans y être préparé. Il est pourtant un homme rêveur, fou de théâtre et du compositeur Richard Wagner. Visconti filme avec passion ces deux hommes que tout oppose, excepté l’amour de la musique. Wagner a une femme, une fille ; il vit de son art grâce à l’argent offert par le roi lui-même, qui ne peut aspirer à une telle vie. Ludwig doit régner d’une main de fer, ce qui l’attriste jusqu’au désespoir.

Lorsque la guerre franco-prussienne éclate, il reste tapis dans son domaine ; Visconti ne film aucune scène sur les champs de bataille, car Ludwig ne s’y rend pas. Alors que la guerre fait rage au-dehors, le roi s’enferme dans une vie de luxe et de luxure, tout en contractant une paranoïa croissante.

Il sort la nuit et dort le jour, soucieux de se créer un monde artificiel, peuplé par l’art et l’insouciance. À ce titre, Visconti effectue souvent des zooms avant, partant du décor pour encercler ensuite le visage de Ludwig. Cet effet enferme davantage le roi dans un cloisonnement et une déraison inévitables.

Helmut Berger, ou la folle incarnation de Ludwig

Muse et amant de Luchino Visconti, Helmut Berger possède le même regard que Louis II de Bavière, qu’il incarne. Un regard clair, perçant, inoubliable. Le réalisateur n’hésite pas à le filmer avec sensualité, au travers de clair-obscurs hypnotiques, ou au contraire avec une lumière claire qui illumine ses yeux glacés.

L’allure féminine de l’acteur, à la taille souple et aux lèvres étirées, contraste avec ses mouvements mécaniques, du moins dans la première partie du film. Il se déplace avec une attitude militaire lors des événements mondains, puis s’enferme dans une frénésie éclatante lorsqu’il se retrouve seul.

Ludwig, effrayé par la trahison, paraît même enfantin à certains moments. Il a l’espoir d’un amour sincère en Wagner puis en Kainz, qui l’éblouit sur scène en jouant Roméo dans la célèbre œuvre de Shakespeare. Il lui demande de rejouer certaines scènes encore et toujours devant lui, et seulement devant lui, comme pour créer une fiction éternelle pour son seul plaisir. Kainz n’est plus un homme, mais une projection chimérique de l’art.

L’illusion face à la réalité d’un mal-être profond

« Le plus grand cadeau que l’on puisse faire au peuple, c’est d’enrichir son esprit » dit Ludwig à sa cousine Elisabeth, plus connue sous le nom de Sissi l’Impératrice. Cette phrase, prononcée avec ferveur et, presque, innocence, résume toute la philosophie du souverain. L’art est une éducation ; Ludwig aimerait être le roi du sublime, et non de la politique.

Il est empli d’un espoir qui n’a de sens que dans son esprit. D’ailleurs, sa promise, Sophie, existe pour lui sous le nom d’Elsa, héroïne de l’opéra Lohengrin de Wagner. Un opéra qui a changé sa vie. Il ne cherche pas un amour sous la forme de la chair, mais sous la forme d’une idée. Une idée pure, fantasmée, impossible. À l’image d’Amadeus de Miloš Forman, Luchino Visconti filme la décadence d’un esprit trop passionné et à l’écart de ses semblables, aliéné dans une fièvre sans issue.

Bande annonce – Ludwig ou le crépuscule des Dieux

Fiche technique – Ludwig ou le crépuscule des Dieux

Titre original italien : Ludwig
Réalisation : Luchino Visconti
Scénario : Luchino Visconti, Enrico Medioli, Suso Cecchi D’Amico
Photographie : Armando Nannuzzi
Montage : Ruggero Mastroianni
Musique : Wagner (extraits de Lohengrin, Tristan und Isolde, Tannhäuser) et Robert Schumann (extraits des Scènes d’enfants)
Direction artistique : Mario Chiari, Mario Scisi
Décors : Gianfranco De Dominicis, Enzo Eusepi, Corrado Ricercato, Oltrona Kuchino Visconti
Costumes : Piero Tosi
Son : Giuseppe Muratori, Vittorio Trentino
Genre : drame historique

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